Les chroniques de l’espace

Les chroniques de l’espace

Préface de l’auteur

Il y a une question à laquelle, je suppose, il vaut mieux que je réponde tout de suite : qu’est-ce qu’un roman de science-fiction vient faire dans La Gazette du Livreur ?

La réponse courte serait : parce que j’en suis l’auteur et que je fais ce que je veux.

Ce serait une réponse parfaitement exacte, mais probablement un peu courte pour constituer une préface.

Il existe heureusement une réponse plus sérieuse.

J’ai passé une bonne partie de ma vie professionnelle à faire des métiers qui m’ont amené dehors, sur la route, parfois loin de chez moi. Parmi eux, il y a eu quatre années comme livreur à Oslo. Et, lorsque je relis aujourd’hui Les Chroniques de l’espace, je me rends compte que cette expérience s’est glissée dans le texte beaucoup plus profondément que je ne l’avais imaginé lorsque je l’écrivais.

Quand je suis arrivé à Oslo, c’était en plein hiver. Et pas n’importe lequel.

Cette année-là, une partie du vortex polaire s’était déplacée au-dessus de la Scandinavie. Il en résultait des températures assez sympathiques pour quelqu’un dont le travail consistait précisément à passer ses journées dehors : certains jours, le thermomètre descendait à -25 ou -30 °C et par moments, il faisait localement plus froid qu’au pôle Nord.

J’ai commencé à livrer dans ces conditions météo avec un vélo parfaitement normal.

Ce choix m’a permis de découvrir assez rapidement deux choses : premièrement, un vélo avance beaucoup moins bien dans la neige qu’on ne pourrait le souhaiter ; deuxièmement, les jambes humaines ne constituent pas une source d’énergie renouvelable aussi performante qu’on le prétend.

Je suis donc passé quelque temps plus tard au vélo électrique.

Pour travailler dans ces conditions, je superposais tellement de couches de vêtements que je finissais par ressembler davantage à un cosmonaute qu’à un cycliste. Entre les gants, les sous-gants, les vêtements thermiques, les couches supplémentaires, la veste, le pantalon, la cagoule et tout ce que je pouvais encore caser par-dessus, je quittais parfois mon logement avec l’impression de partir en sortie extravéhiculaire.

Et ce n’était finalement pas une comparaison totalement absurde.

Le froid extrême et l’obscurité rendaient l’environnement réellement dangereux. Une mauvaise chute pouvait avoir des conséquences sérieuses et, dans certaines conditions, rester trop longtemps immobilisé dehors n’aurait probablement pas été une excellente idée.

Il fallait également compter avec l’hiver norvégien lui-même.

La lumière du jour était rare et une grande partie de mes heures de travail se déroulait dans les ténébres. Je traversais alors Oslo piégée dans la glace à vélo, entouré des rares lumières artificielles de la ville. Parfois, il suffisait de sortir un peu des quartiers les plus animés pour que tout devienne silencieux et mort au sens litéral du terme.

À certains moments, j’avais réellement l’impression d’être un astronaute circulant sur une planète étrangère.

C’est dans ces circonstances que l’idée de ce livre a commencé, très progressivement, à germer dans mon inconscient.

À force de passer mes journées dans cet environnement à la fois étranger et hostile, je me suis probablement mis à me demander, sans même en avoir pleinement conscience, comment des gens ordinaires vivraient un jour dans des environnements encore plus extrêmes.

Pas nécessairement des astronautes sélectionnés parmi dix mille candidats après quinze années d’études et capables de résoudre une équation différentielle en réparant simultanément un réacteur nucléaire. Non, simplement des gens normaux.

Des soudeurs. Des mécaniciens. Des ouvriers. Des commerçants. Des militaires. Des types qui vont boire une bière après le boulot et se plaignent de leur chef.

Bref, des gens comme ceux qu’on rencontre tous les jours.

C’est précisément ce qu’on trouve dans le deuxième chapitre, Les nouveaux forçats.

Peter et Franz sont deux ouvriers qui travaillent sur Cérès. Leur environnement est objectivement épouvantable : ils vivent au milieu du vide spatial, travaillent en scaphandre et savent qu’une erreur technique suffisamment sérieuse peut les tuer. Pourtant, ce qui les préoccupe le soir, autour d’une bière, ce sont leurs conditions de travail, leur salaire, leurs projets, leurs relations et la question de savoir s’ils vont rester là ou partir ailleurs. Autrement dit, des conversations de travailleurs parfaitement ordinaires dans un endroit parfaitement extraordinaire.

Peter a même organisé toute sa vie autour de son travail. Il habite près des docks, connaît ses secteurs préférés, aime commencer sa journée par quelques réparations tranquilles et boit son café pendant ses déplacements professionnels. Cérès n’est plus réellement pour lui une aventure. C’est son quotidien.

Ce phénomène me parle assez bien.

Quand je suis arrivé à Oslo, je ne connaissais pratiquement rien de la ville. Il fallait apprendre les quartiers, les rues, les raccourcis, les habitudes locales et même la manière de circuler dans des conditions météo auxquelles je n’étais pas habitué.

Puis les choses se sont mises en place.

J’avais ma chambre, mes habitudes après le travail, certains cafés où je retournais régulièrement, quelques bars, mes collègues. Certains sont devenus des amis.

J’y ai même eu une petite amie malgré mes airs de vieil ours mal luné. Comme quoi, tout arrive…

Et un beau jour, sans que je sache très bien à quel moment cela s’est produit, cet endroit improbable est devenu mon « chez moi ».

À l’inverse, Bruxelles, où j’ai passé le plus clair de ma vie, était devenue une ville étrangère : une ville que je connaissais parfaitement, mais où je n’avais plus vraiment l’impression d’avoir quelque chose à y faire.

Rétrospectivement, je dois dire que cette sensation me manque un peu.

Mais bon, on ne gagne pas à tous les coups. Enfin, je suppose …

Ce déplacement du sentiment de « chez soi » est aussi au cœur du parcours de plusieurs personnages du livre.

Franz en est peut-être le meilleur exemple. Après quinze années passées sur Cérès, il trouve rassurants les corridors pressurisés de la station, les systèmes de survie et les environnements artificiellement contrôlés. À l’inverse, la pluie, les variations de température et l’imprévisibilité de la nature terrestre commencent à lui sembler inquiétantes. Il est né Terrien, mais il est progressivement devenu une créature de l’espace.

C’est probablement ainsi que les choses se passeraient réellement.

On imagine souvent la colonisation spatiale comme une succession de grands événements historiques : premier homme sur Mars, première base lunaire permanente, première colonie extrasolaire.

Mais, si cela arrive un jour, les véritables colons auront probablement une perception beaucoup plus banale des choses.

Ils se demanderont surtout combien coûte le loyer, où trouver un bon café, si le collègue du secteur voisin est sympa et à quelle heure passe le prochain transport.

Et, bien entendu, quelqu’un finira par créer un service de livraison.

Il faudra forcément apporter quelque chose à quelqu’un qui n’aura pas envie de traverser trois kilomètres de coursives pour aller chercher son dîner.

Les livreurs ont souvent un petit goût de l’aventure, de l’imprévu et parfois du risque. Peut-être est-ce pour cette raison que l’idée de gens ordinaires travaillant dans l’espace ne me paraît pas tellement exotique.

Un livreur passe déjà une bonne partie de son temps à s’adapter.

Il apprend à connaître une ville sous un angle particulier. Il travaille quand les autres rentrent chez eux. Il affronte la pluie, le vent, la chaleur, le froid et parfois la neige. Il rencontre des centaines de personnes qu’il ne reverra jamais. Et, de temps en temps, une journée parfaitement ordinaire se transforme sans prévenir en une petite aventure.

Dans le roman, les personnages fonctionnent souvent de cette manière.

Peter, un autre personnage, décide un jour de quitter Cérès pour travailler sur une planète récemment découverte à l’atmosphère respirable. Il ne décide d’ailleurs pas de partir parce qu’il veut entrer dans l’Histoire. Il cherche simplement une autre vie. Il trouve une offre d’emploi pour des soudeurs sur cette planète désertique, remplit un formulaire, signe son contrat et organise son départ. Pour lui, traverser près de deux cents années-lumière est finalement surtout une forme d’émigration professionnelle.

Je trouve ce détail beaucoup plus intéressant qu’un grand discours héroïque sur la conquête des étoiles.

Parce que, si nous allons réellement dans l’espace un jour, et je suis persuadé que ça arrivera, ce sera probablement aussi pour des raisons terriblement ordinaires.

Il y aura du travail ailleurs.

Les salaires seront peut-être meilleurs.

Les logements seront moins chers.

Ou quelqu’un aura simplement envie de changer d’air.

Même si, dans l’espace, l’expression devra sans doute être utilisée avec prudence.

Il existe une autre raison pour laquelle ce roman trouve sa place dans La Gazette du Livreur : je trouve la science fascinente.

Le texte contient donc beaucoup de physique, d’astronomie, de biologie, de technologie et quelques spéculations plus ou moins raisonnables.

J’ai essayé de partir de notions scientifiques réelles telles que la relativité, l’antimatière, l’adaptation du corps humain à une faible gravité et l’exploitation minière des astéroïdes. Ces idéées soigneusement décrites ne sont pas de simples décorations destinées à faire « science-fiction ».

Le plaisir du genre vient aussi de là.

On peut suivre une aventure et, au détour de quelques pages, découvrir pourquoi un corps ne peut pas atteindre la vitesse de la lumière ou pourquoi quelques dizaines de nanogrammes d’antimatière représentent déjà une quantité d’énergie assez désagréable à recevoir sur la tête.

Après tout, un peu de science n’a jamais fait de mal à personne.

Les physiciens nucléaires auront peut-être quelques objections, cependant, ce n’est qu’un roman.

Et puis, je n’ai jamais voulu écrire une histoire peuplée uniquement de savants qui passent deux cents pages à discuter autour d’un tableau rempli d’équations.

Ils auraient probablement beaucoup de choses intéressantes à dire. Mais je ne suis pas certain que cela ferait un très bon roman. À l’inverse, il m’a semblé plus pertinent de parler de personnages qui savent souder une coque de vaisseau, boivent quelques bières de trop avec leurs amis et, lorsqu’une situation catastrophique se présente, utilisent simplement leur expérience pour s’extirper d’une situation problématique.

Ils ne devient pas soudainement Superman.

Ils restent des personnages lambda comme vous et moi.

Et souvent, c’est largement suffisant.

Plus tard, un des personnage quittera la ceinture d’astéroïdes, s’installera sur une nouvelle planète, y travaillera, y rencontrera une femme, y fondera une famille et participera à la construction d’une société nouvelle. Ce monde désertique, où il était arrivé pour occuper un simple poste d’ouvrier, deviendra finalement chez lui.

Encore une fois, cela me rappelle quelque chose.

Lorsque je repense aujourd’hui à ces années passées à Oslo, ce dont je me souviens le plus n’est finalement pas le froid à -25 °C.

Ce sont les habitudes.

Les rues que je connaissais par cœur.

Les endroits où j’allais boire un café.

Les collègues.

Les amis.

Cette étrange sensation d’être chez soi dans un endroit où, quelques mois auparavant, on était arrivé sans connaître personne.

Peut-être est-ce cela, au fond, le véritable sujet de ces Chroniques de l’espace.

Pas la conquête des étoiles.

Mais ce que les êtres humains feront une fois qu’ils y seront.

Ils travailleront, râleront, feront des rencontres, iront boire un verre, tomberont amoureux, déménageront, se disputeront avec leur patron et chercheront probablement un appartement pas trop loin de leur lieu de travail.

Autrement dit, ils feront exactement ce que nous faisons déjà.

Avec, simplement, une meilleure vue sur les étoiles.

Voilà pourquoi ce roman se retrouve dans La Gazette du Livreur.

Parce qu’il parle de science et d’aventure, bien sûr.

Mais surtout parce qu’il parle de travailleurs ordinaires qui se retrouvent dans des endroits extraordinaires, s’y adaptent et finissent parfois par y trouver leur place.

Entre un livreur pédalant sous la neige dans la nuit d’Oslo et un soudeur traversant l’espace pour aller travailler sur une planète inconnue, la distance est certes considérable.

Mais l’état d’esprit n’est peut-être pas si différent.

Et puis, de vous à moi, si un jour une plateforme ouvre les livraisons sur Mars, je suis à peu près certain qu’il se trouvera quelqu’un parmis nous pour accepter la première commande.

À condition que la paie soit correct.

Chapitre 1 : L’astronaute improvisé

Le projet

« C’est vraiment une très mauvaise idée. », pensa Harry, qui se demandait comment il en était arrivé là.

Alors qu’il était au bord du gouffre sans fond de l’acquiescement, dans un dernier sursaut dicté par son instinct de survie, Harry réussit à dire,

— Non ! Sérieusement Buck, c’est non. Te rends-tu compte qu’on est sur le point d’embarquer dans une boîte de conserve dont le système de propulsion n’a fait l’objet que d’une seule expérience réussie sur une centaine ? En plus, je te rappelle que la seule fois où ça a marché, c’était seulement avec une charge d’une cinquantaine de kilos et aujourd’hui, tu me demandes de monter à bord avec toi. C’est du suicide, c’est non !

— Ta méfiance me fatigue, Harry. Pourquoi diable n’es-tu pas mathématicien ? Si tu étais mathématicien, je pourrais te démonter que mes calculs sont justes, sauf que ce n’est pas le cas alors, arrête de te plaindre et fais ce pourquoi tu es payé ! répondit Buck, de manière autoritaire.

— Mais, on pourrait essayer à vide quand même ? Avec un système télécommandé, question de ne pas se retrouver comme des ânes à 45 km d’altitude et de se rendre compte que tes calculs ne sont au final pas si juste que ça !

— Impossible ! répondit-il, inexorable. Les contrôles de trajectoire doivent-être adaptés en temps réel et même anticipés en fonction des vents, de la pression atmosphérique, de la dynamique de l’appareil et d’une dizaine de paramètres qui ne peuvent être appréhendés qu’en situation réelle. En plus, le système de distorsion peut subir des avaries mineures qui nécessiteraient un réglage manuel sur le générateur lui-même. Tu sais aussi que la pile à hydrogène a besoin d’un paramétrage constant et surtout, on est à sec ! Si on ne fait pas une démonstration technique avec un vol habité, on pourra dire adieu à notre seconde levée de fonds, tous les investisseurs nous lâcheront et on sera bon pour retourner à la cueillette des fraises.

Harry ne dit plus rien et se mit à réfléchir. « Hum, la cueillette des fraises… Un doux euphémisme pour dire que Buck serait bon pour retourner enseigner dans cette fac minable de sciences appliquées et que moi, ben moi, j’étais bon pour retourner pointer au chômage et bosser comme livreur à temps partiel. ».

Il ressentit d’un coup une grosse fatigue et, comme à son habitude lors de grands moments de solitude, il alluma une cigarette et repensa au cours des événements qui avaient abouti à cet instant précis.

« Eh dire que je n’avais pas trop mal commencé dans la vie. », pensa-t-il, en tirant sur sa cigarette. « À 18 ans, je me suis inscrit en fac de physique et voilà où j’en suis aujourd’hui… ».

Il mit alors en parallèle sa propre trajectoire avec celle de Buck.

Même s’ils avaient le même âge, avaient fréquenté la même école et étaient tous les deux très forts en mathématiques, après le lycée, leurs trajectoires respectives furent cependant diamétralement opposées.

Buck, en tant qu’étudiant sérieux et responsable, s’était naturellement inscrit en faculté des sciences de l’ingénieur à la sortie du secondaire et il savait, comme tout un chacun, que son programme serait pour le moins chargé : huit heures de cours et de travaux pratiques chaque jour pour ensuite, rentrer dans sa chambre afin de réviser et d’essayer de comprendre tout ce qui avait été abordé durant toute la sainte journée, pour enfin, se mettre au lit à 22h00 et se lever le lendemain à 7h00 pour recommencer de plus belle. Et de fait, pendant ses cinq années d’études en premier et second cycle, cette routine était la même tous les jours jusqu’aux examens, où là, c’était 14 heures de révisions effectives par jour. Ce ne fut pas sans conséquence, car le brillant étudiant en sciences appliquées en était même arrivé à avoir de légers problèmes de santé tellement il travaillait.

« Il est hors de question que je mène une vie pareille ! », avait pensé Harry, lors de son entrée dans le supérieur. De plus, ne se voyant vraiment pas passer ses grandes vacances à préparer l’examen d’entrée de la faculté des ingénieurs, il opta plutôt pour la faculté de physique qui ne nécessitait pas cette épreuve. Bien que cette discipline fût très exigeante aussi, Harry avait décrété que son programme serait, quant à lui, beaucoup moins chargé. Et de fait, au cours de ses années d’études, sa routine était simple : debout vers midi s’il se sentait d’attaque, après, café noir et cigarette blonde sur le pas de sa porte en tapant la discute avec des passants, pour ensuite, aller occuper un canapé dans un appartement de gamers invétérés où il passait son temps à jouer à n’importe quel jeu vidéo ou à philosopher jusqu’au soir, où là, il sortait systématiquement dans des fêtes estudiantines dans lesquelles, évidemment, il connaissait tout le monde. Contrairement à Buck, Harry n’eut absolument aucun problème de santé en dehors de ses grosses gueules de bois quotidiennes. Naturellement, pour ce qui est des 14 heures de révisions par jour en session d’examens, Harry y est passé comme tout le monde. Cependant, c’était surtout parce qu’il avait passé son semestre à faire tout ce qui lui passait par la tête… sauf à étudier.

Même s’il réussissait de justesse ses examens à chaque semestre, il était tout de même conscient que son mode de vie n’était pas très glorieux. Toutefois, tel un grand philosophe très sûr de lui, il disait souvent à ses camarades de cours, « De toute façon, c’est pareil. Les physiciens et les ingénieurs étudient les mêmes choses et ce ne sont que les applications pratiques qui diffèrent légèrement. Mais au final, ça revient au même et 99 % de ce qu’on étudie ne nous servira jamais à rien, sauf pour ceux qui se dirigent vers la recherche bien sûr. Et encore, ce n’est pas certain… ».

Son raisonnement tenait bien sûr plus du gros sophisme qu’à autre chose et il y avait, par ailleurs, quelques sérieux détails qui lui avaient échappés. De fait, ne se voyant vraiment pas entrer dans la vie active juste après son deuxième cycle, Harry aurait voulu continuer ses études encore pendant quelques années. En réalité, il aurait bien voulu continuer à se la couler douce le plus longtemps possible. Néanmoins, comme il n’avait réussi que de justesse sa maîtrise en physique, il n’eut même pas le droit de prétendre à une simple spécialisation de troisième cycle. Harry était un vrai flemmard et c’était tellement flagrant que, lors de la remise des diplômes, les derniers mots du professeur de mécanique des fluides, un vieux jésuite austère, mais mondialement connu dans sa discipline, furent les suivants : « Écoutez monsieur Peterson, le corps professoral en a assez de vous voir traîner dans les couloirs de la faculté comme un vieux malsain. Néanmoins, je sais que vous avez travaillé un peu et surtout compris deux ou trois choses tout de même. Alors voilà, prenez votre diplôme et foutez-moi le camp d’ici ! ». C’était assez abrupt de la part d’un jésuite, toutefois, il faut bien reconnaître qu’Harry l’avait un peu cherché.

Un autre détail sérieux qui lui avait également échappé, était que de trouver un job digne de ce nom et rémunéré un peu décemment sans spécialisation était devenu plus que délicat en cette année 2041.

Au cours du temps, devenu misanthrope pathologique et anarchiste crasse au dernier degré, Harry avait passé son temps à se faire jeter d’un job à l’autre pour finir un peu chômeur, un peu mécanicien en noir et au final, 100 % glandeur. Résigné, il avait fini par penser que c’était son état naturel et n’en fit pas grand cas.

Buck par contre, a enchaîné avec un diplôme de troisième cycle et un doctorat pour enfin devenir très naturellement professeur en faculté des sciences de l’ingénieur.

En outre, en tant que brillant mathématicien, il avait, parallèlement à sa brillante carrière universitaire, discrètement travaillé durant son temps libre sur la métrique d’Alcubierre. Sa discrétion était légitime, car à cette époque, cette étrange théorie ne constituait tout au plus qu’une simple curiosité scientifique et certainement pas un objet d’étude réel.

Buck et Harry, bien qu’ayant pris des directions professionnelles diamétralement opposées, restèrent un peu en contact même s’ils ne se voyaient pratiquement plus.

Toutefois, un soir d’octobre, alors qu’ils ne s’étaient plus revus depuis plusieurs années, Buck invita Harry à prendre un verre et lui exposa l’objet de ses recherches.

— Connais-tu ce concept, Harry ?

— La métrique d’Alcubierre ? Ça ne me dit rien du tout.

— Eh bien, cette proposition mathématique a été élaborée vers la fin du siècle dernier et cette métrique, purement théorique, donnait une explication scientifiquement valide du mode de déplacement de l’USS Enterprise, un vaisseau spatial d’une vieille série de science-fiction nommée Star Trek.

Harry, en bon expert de tout ce qui passe à la TV, répondit,

— Je connais. Mais c’est vieux ce truc-là, les premiers épisodes sont sortis il y a plus de 80 ans.

— C’est vrai, cependant le mode de propulsion du vaisseau était valide. Dans le milieu des années 1960, il a été imaginé par Gene Roddenberry pour les besoins de la narration du show et ensuite, en 1994, le physicien mexicain Miguel Alcubierre a publié un article qui théorisait le concept. Pour expliquer le mode de propulsion de l’appareil, il a proposé une solution conforme aux bases théoriques de la physique contemporaine.

— Conforme à la théorie de la relativité générale ? demanda Harry, intrigué.

— Oui, elle-même, répondit Buck. Cette solution a d’abord été vue comme une curiosité théorique, ensuite, elle a été retravaillée à plusieurs reprises par différents chercheurs. Elle a même fait l’objet de timides expérimentations dans le début du 21ᵉ siècle. La NASA, par exemple, s’y était aussi intéressée. Elle n’y avait toutefois consacré qu’un budget symbolique, car elle la jugeait trop spéculative. Après, différents chercheurs ont tenté de faire fonctionner en vain cette technologie dans leurs labos. Certains pour faire le buzz et d’autres par conviction. Mais la plupart du temps, c’était pour qu’on leur alloue des crédits de recherches supplémentaires.

— Oui, c’est souvent comme ça. Un peu comme pour les budgets de recherches accordés systématiquement aux chercheurs en théories des cordes dans les années 1990. Sauf qu’au final, ça n’a jamais rien donné d’exploitable.

Buck leva un sourcil et dit,

— Tu te rappelles ça ?

— Hey, je ne suis pas complètement à la ramasse ! répliqua Harry. Même si je n’étais pas très assidu, je me souviens de tout ce que j’ai étudié et en plus, je lis pas mal de bouquins, sais-tu. Alors, explique-moi en quoi consiste cette technologie au juste ?

— Oui, bien sûr.

Buck bougea sur sa chaise, se ressaisit et reprit,

Ce modèle, fonctionnant très bien dans ce pays merveilleux qu’est la théorie, ne marche tout simplement pas dans la pratique. Cette technologie se base sur une distorsion de l’espace-temps. En fait, pour schématiser, l’idée est de plier l’espace-temps devant le vaisseau tout en l’étirant derrière. De la sorte, l’appareil, au centre de cette courbure, reste immobile dans une sorte de bulle d’espace-temps et celle-ci peut se déplacer à une vitesse qui n’a aucune limite théorique, pas même celle de la lumière, car l’espace-temps lui-même n’est pas soumis à cet impératif. Ça tombe sous le sens n’est-ce pas ?

— Euh oui… sans doute. répondit Harry, pour dissimuler le grand vide qui est apparu subitement dans sa tête à ce moment-là.

Mais Buck comprit qu’il avait décroché et reprit,

— Tu te souviens de tes cours de cosmologie, non ?

— Oui, j’ai eu mon diplôme tout de même.

— Bon, alors tu te souviens de ce qu’est l’inflation cosmologique, n’est-ce pas ? dit lentement Buck, s’adressant à lui comme Socrate s’adresserait à un de ses disciples légèrement attardé.

Ce type de comportement condescendant énervait prodigieusement Harry et il lui répondit donc sèchement,

— Ouaip. Il y a plein de modèles différents d’inflations et ce dont je me rappelle, c’est que juste après le big-bang, durant une période extrêmement brève, de l’ordre de 10-32 secondes, l’univers observable a acquis un volume qui correspond à la moitié de sa dimension actuelle. En fait, l’espace-temps a gonflé d’une manière exponentielle en quelque sorte.

— C’est exact et ici, c’est à peu près le même processus qui est à l’œuvre, car c’est l’espace-temps lui-même qui subirait un déplacement de la même nature à l’échelle d’un vaisseau spatial. Évidemment, ça demanderait une quantité d’énergie considérable, mais atteignable à l’échelle humaine.

— Donc si je comprends bien, tu veux te servir de cette propriété de l’espace-temps pour déplacer un objet plus vite que la lumière ?

— Tu as tout compris, Harry.

— N’empêche que tordre l’espace-temps ne me semble pas une mince affaire. lui rétorqua-t-il, ayant très vaguement saisi le propos.

— En effet, contracter l’espace-temps devant le vaisseau, ça, on peut le faire sans trop de problème. Tu sais, quand on fait circuler à une vitesse relativiste des protons dans un accélérateur de particules, ça a pour effet d’augmenter leur énergie cinétique selon la fonction E = mc² (1/√(1 − v²/c²) − 1)

— Oui ça je connais, c’est le facteur de Lorentz qui permet de calculer l’énergie cinétique d’un corps à une vitesse proche de celle de la lumière, enfin, je veux dire à une vitesse relativiste. se corrigea Harry, se rappelant qu’il avait affaire à un enseignant.

— Eh bien, conformément à cette formule, plus la vitesse relative d’un corps augmente et se rapproche de la vitesse de la lumière, ou plus ‘v’ se rapproche de ‘c’, plus ‘E’, l’énergie cinétique, devient importante, pour enfin devenir infinie lorsque ‘v’ atteint une valeur égale à ‘c’, n’est-ce pas ? Bien sûr, atteindre la vitesse de la lumière est impossible, car dans ce cas, on se retrouve avec une division par zéro, ce qui est absurde. Et selon le principe d’équivalence énergie-matière, si l’énergie d’un corps augmente, alors sa masse augmente aussi selon la formule m=E/c². Cette augmentation de la masse a pour conséquence de courber l’espace-temps, ou la zone de contraction de l’espace-temps devant le vaisseau, si tu préfères.

Harry, qui commençait à se souvenir de ces notions théoriques, voyait où Buck voulait en venir et répondit,

— Je vois, ce sont les principes de la relativité générale. Par contre, c’est pour la zone d’expansion de l’espace-temps derrière le vaisseau que ça coince.

— Exactement, ça nécessiterait de mettre en évidence l’existence de particules exotiques, ou de masse négative si tu veux. C’est-à-dire de la matière ayant une gravité répulsive qu’on devrait faire tourner à très haute vitesse.

— Donc, des particules avec un poids négatif ? demanda-t-il, incrédule.

— Oui, un poids négatif, c’est une des propriétés de ce type d’objet.

— Mouais, j’ai rarement vu quelque chose s’envoler tout seul… à part bien sûr l’argent de mon portefeuille un doux soir de beuverie. remarqua-t-il, en faisant la grimace.

— Venant de toi, curieusement ça ne m’étonne pas. répondit Buck, sardonique.

Harry laissa cette pique de côté et repris plus sérieusement,

— C’est insensé ! Cette particule hypothétique à toutes les propriétés de ce qu’on appelle l’énergie noire ou sombre, qualifiée comme telle, car on n’a absolument pas la moindre idée de ce que c’est. Je te rappelle qu’on recherche cette particule depuis que le télescope Hubble, en 1998, il y a presque un demi-siècle, a fait des relevés qui prouvent l’accélération de l’expansion de l’univers. Et personne n’a jamais rien trouvé ! lui fit-il remarquer à juste titre.

— Pourtant, aucune loi de la physique, ou plus précisément, rien dans la théorie quantique des champs n’interdit l’existence de ce type de matière. Il faut juste trouver le moyen de la mettre en évidence par l’observation. Bon d’accord, c’est complexe, toutefois pas impossible.

— Quelque chose me dit que tu y es parvenu. dit Harry, intrigué.

— Non, j’ai fait mieux. En réalité, j’ai trouvé le moyen de la synthétiser. dit-il, d’un air triomphal. En fait, en faisant une expérience dans laquelle je tentais de dilater l’espace-temps, j’ai par accident synthétisé cette particule. Ce n’est pas une erreur, les relevés sont formels. Toutefois, je ne comprends pas encore très bien ce qu’il s’est passé et je dois refaire des calculs pour bien saisir le phénomène.

— Tu as pu reproduire l’expérience ? demanda Harry, surpris par cette curieuse révélation.

— Bien sûr, répondit Buck, l’air indigné. La reproductibilité de l’expérience est un des fondements de notre discipline !

Ensuite, pendant l’heure qui suivit, Buck exposa un long raisonnement qui faisait intervenir des concepts avancés de mécanique quantique. Harry avait du mal à le suivre, car il n’avait fait qu’effleurer ce domaine durant ses études universitaires. Il s’était en effet plus intéressé à la physique classique et à la thermodynamique. Cependant, malgré ses difficultés à suivre tout le développement, Harry comprenait les grandes lignes de la démonstration et avait l’impression que son raisonnement tenait debout.

À la fin de l’exposé, il lui fit cette remarque qui le taraudait,

— Bon d’accord, je comprends ton propos dans son ensemble. J’ai néanmoins une question : pourquoi m’exposes-tu tout ceci ?

Harry, ayant toujours respecté Buck pour son intelligence hors normes, s’empressa d’ajouter,

— Attention, je suis flatté que tu m’en parles, mais tu sais aussi que je ne suis pas le plus qualifié pour juger de l’exactitude de ton théorème. Tu as une armée d’assistants-chercheurs bien plus à même que moi pour débattre sur ce sujet.

— C’est vrai, concéda Buck. En fait, pour tout dire, j’ai trouvé un financement pour construire un prototype fonctionnel à décollage par anti-gravité basé sur la distorsion et capable de faire un vol spatial de courte distance. Je suis là pour te proposer de monter cette affaire avec moi.

— Pourquoi moi ? demanda Harry, dubitatif. Tu as tous ces chercheurs bien plus qualifiés que moi qui souhaiteraient sans doute te suivre dans ce business…

— Plus qualifiés ? Détrompe-toi ! reprit-il, abruptement. J’ai besoin d’un associé qui a des bases scientifiques certes, mais j’ai surtout besoin d’un associé débrouillard, avec du cran et pas grand-chose à perdre !

— Sympa, merci ! dit-il, en faisant la moue.

— C’est un compliment.

— Ton compliment est étrange. dit Harry, visiblement irrité.

— Et pourtant c’en est bien un, c’est une qualité rare et non négligeable. Écoute, mes assistants-chercheurs sont sans doute des gens compétents et parfois même brillants, néanmoins, ils ne sont pas débrouillards pour un sou. En plus, certains ne sont pratiquement jamais sortis de chez eux si ce n’est que pour se rendre dans les locaux de l’université. J’en ai même vu un qui a fait venir la maintenance pour planter un clou dans le mur de son bureau pour y accrocher la photo de son chat ! Non mais tu te rends compte ou quoi ? s’exclama Buck scandalisé, ce qui fit éclater de rire Harry.

Il prit une courte pause et poursuivit.

Toi, a contrario, tu as fait à peu près 50 boulots différents, tu as bossé comme mécanicien dans un garage, comme cuistot, comme livreur de colis à moto dans les montagnes de Colombie britannique par -30° et sans doute encore un tas d’autres trucs dont je n’ai même pas idée, alors que tu es physicien de formation. Bon, tes connaissances en physique, à la limite, c’est bien, mais on s’en fout. Après tout, l’aspect scientifique, j’en fais mon affaire. En réalité, tu es la personne dont j’ai besoin, car tu bénéficies d’une qualité essentielle : tu es un débrouillard ! il marqua un temps de pause et ajouta,

Alors, qu’en penses-tu ? Je peux te laisser un peu de temps pour y réfléchir, si tu veux.

Harry commença dès lors à y voir plus clair et comme de toute façon, il n’avait rien de mieux à faire, il n’avait pas besoin d’y réfléchir et accepta sur-le-champ la proposition de Buck en disant simplement,

— D’accord, je marche.

Ils se serrèrent donc la main pour conclure le pacte et trois jours plus tard, ils allèrent voir l’investisseur pour finaliser le projet. Alors qu’Harry s’attendait à rencontrer un groupe d’hommes d’affaires spécialisés dans les hautes technologies, il constata avec une certaine déception qu’il s’agissait d’un milliardaire russe qui vivait dans une propriété immense, au goût tape-à-l’œil, voire carrément vulgaire, jugea-t-il, quelque part dans l’ouest de Los Angeles. Toutefois, le deal qu’il proposa lui semblait équitable et était le suivant : pour la levée de fonds initiale, cet oligarque financerait le projet à hauteur de 333 millions de dollars contre 33 % des actions pour une valorisation initiale d’un milliard de dollars. Ensuite, ce capital de 333 millions serait alloué par tranche sur une période de trois ans. Au niveau de la table de capitalisation, le Russe recevrait 33 % des actions, Harry et Buck, quant à eux, détiendraient aussi à parts égales 33 % chacun et les trois acteurs auraient chacun une voix au conseil d’administration. Les montants étaient certes importants, cependant, il ne s’agissait pas d’une start-up composée de quatre codeurs qui développaient une nouvelle appli dans leur garage. En effet, les installations industrielles nécessaires pour le projet étaient colossales et iraient engloutir 99 % du capital. Le pourcentage restant, soit un peu plus de 3 millions de dollars, servirait à payer les coûts de production comme l’électricité, les télécoms et les salaires des techniciens de montage ou de maintenance. Enfin, la dernière part constituerait les salaires de Buck et Harry, qui s’élèveraient à 135’000 dollars par an chacun. Une rémunération somme toute normale pour Buck qui touchait à peu près ça à l’université, mais tout bonnement stupéfiante pour Harry qui n’avait jamais touché autant d’argent. « Eh oui, le travail et les études, ça paie au final… enfin la plupart du temps. », pensa Harry, médusé par les montants en jeu.

Le projet fut mis en chantier et ils reçurent l’argent par tranche comme convenu. Le but, était au final, de fournir un prototype opérationnel, ensuite, il était prévu d’organiser une seconde levée de fonds lors d’une démonstration technique de l’engin. Les premières tranches furent allouées pour le développement des installations scientifiques comme le labo avec son équipement informatique, l’atelier de construction et l’achat des pièces usinées commandées à un des fournisseurs externes de la NASA. Ensuite, vint l’assemblage des composants pour la carlingue et l’habitacle. Enfin, vinrent la conception et la production des pièces pour la fabrication du générateur de distorsion et, en dernier lieu, son placement sur l’appareil. Le tout était assez moche au final. En fait, c’était un assemblage de bric et de broc qui n’avait rien à voir avec les vaisseaux longilignes et racés qu’on voyait dans les space opera comme Star Wars. Comme ils étaient là quotidiennement pendant la construction, au moins pour superviser le travail des techniciens qui, pour des raisons évidentes, n’avaient pas la moindre idée de ce qu’ils faisaient, Buck et Harry comprenaient que cet agencement saugrenu d’acier et de titane avait une raison pratique liée au fonctionnement optimal de l’ensemble. « L’essentiel, c’est que ça marche. », disait souvent Buck, en voyant l’air dépité d’Harry quand il regardait le bâtiment dans son ensemble.

C’est parti !

Après avoir passé en revue le cours des événements qui avaient abouti à cet instant fatidique, Harry écrasa son mégot sur le sol de l’atelier en pensant qu’il vivait ses derniers instants. « Mais si ce truc marche… », songea-t-il. Il se remémora alors la réunion informelle qu’il avait eue avec cet homme, « Il était quoi déjà ce type ? », se demanda-t-il. « Un expert en finance peut-être… Je ne m’en rappelle pas. En gros, c’est comme un comptable mais en plus cher, avait dit Buck. ». Et de fait, cet homme avait parlé de contrats gouvernementaux avec l’armée ou avec des sociétés comme Boeing, Lockheed Martin et Dassault Aviation. Il avait évoqué avec une neutralité désarmante une valorisation potentielle de plusieurs milliers de milliards de dollars, soit probablement la plus grosse capitalisation boursière de toute l’histoire. « Et moi, Harry le raté, je détiens 33 % de ça. ». Ce serait, bien sûr, un peu moins après l’introduction en bourse, avait-il dit aussi, de l’ordre de 10 à 15 %. De toute façon, même si Harry ne détenait “plus” que 10 %, ça ferait tellement d’argent qu’il ne voyait même plus ce que ça voulait dire. « Autant de pognon représente trop pour mon imagination, trop pour mes capacités cognitives, tout simplement trop pour mon cerveau ou pour celui de n’importe quel être humain. Personne n’est câblé pour des valeurs numériques pareilles ! ». Il se dit également que ça lui ferait une belle jambe d’être le plus riche du cimetière et que de toute manière, en cas de crash, personne n’aurait rien du tout. « Moi et Buck, nous serons au cimetière, les employés seront licenciés et le Russe prendra ses pertes comme on dit. Et voilà, clap de fin. Mais doux Jésus, si ça marche… ».

Harry, ayant échoué dans son ultime refus, capitula et se remit alors au travail. Il fit le diagnostic des systèmes, la vérification d’étanchéité de l’habitacle et la vérification du système de distorsion.

— Toutes les valeurs sont nominales. annonça Harry, en jetant un dernier coup d’œil sur les six écrans de contrôle.

— Alors, on est prêt. dit Buck, d’un air décidé.

— « Parle pour toi ! », rétorqua mentalement Harry.

— Sortons et déplaçons l’appareil jusqu’à Ground Zero.

Des ouvriers s’affairèrent alors autour de l’agglomération démente de titane et d’acier qui leur servait de vaisseau. Monté sur des roues pour des questions de commodité, car en théorie inutiles, des techniciens tractaient l’engin sur ce site de lancement sur lequel leur vaisseau, le Starglider, avait refusé de décoller une bonne centaine de fois et s’y était crashé à deux reprises lors des premières phases de tests télécommandées. « Allez, cette fois-ci, c’est la bonne, on y croît ! ». pensa Buck, alors qu’Harry croyait fermement qu’ils allaient y laisser leur peau. Quand le Starglider fut en position de départ sur l’asphalte fumant du site de lancement top-secret, Harry et Buck finirent d’enfiler leurs combinaisons étanches.

Harry rageait de ne pas avoir au moins convaincu Buck de prévoir des parachutes individuels en cas de gros plantage de ce tas de ferrailles immondes, comme il le qualifiait lui-même. Buck lui avait répondu que ce serait inutile et même dangereux, car, harnachés de parachutes, s’ils devaient réagir rapidement, ils pourraient alors perdre les quelques secondes décisives qui pourraient leur sauver la mise.

— Ce serait problématique. avait-il conclu.

— Plus problématique que de se retrouver à cinq ou dix mille mètres d’altitude en chute libre et sans parachutes comme des andouilles ? lui avait répondu Harry, sur un ton glacial.

— Non, avait-il enfin reconnu. C’est pourquoi je vais positionner des parachutes de secours directement sur le Starglider. Ils seront reliés à un altimètre qui les déclenchera automatiquement en cas de chute rapide si nous nous trouvons entre 0 et 10’000 mètres. Comme le site de lancement se trouve en bord de mer, nos flotteurs se déploieront et nous amerrirons dans le golfe du Mexique.

— Et si nous sommes au-delà de 10 000 mètres ?

— Alors, nous serons en chute libre et à 10’000 mètres, les parachutes s’ouvriront. De toute façon, ils sont inopérants au-delà de 10 km d’altitude. La pression atmosphérique y est trop basse. Mais si on dépasse cette limite, on peut estimer que le prototype aura prouvé sa fiabilité et qu’il continuera le test jusqu’à sa conclusion. En cas d’incident, il n’y aura aucun problème de sécurité. Les parachutes se déploieront automatiquement à 10’000 mètres en moins de trois secondes, et ce, même si nous sommes inconscients.

— « Ou morts. », avait pensé Harry. « Mais l’appareil sera intact. Super ! », rageait-il, intérieurement.

— C’est l’heure, allons-y ! dit Buck, avec un air d’aventurier nonchalant.

— « Imbécile ! », se dit Harry, qui s’exécuta néanmoins en visualisant mentalement tous ces milliards qu’il allait peut-être palper pour se donner un peu de courage.

Dans leurs combinaisons pressurisées, ils se dirigèrent vers la jeep électrique qui les emmena vers le sas d’entrée de la minuscule cabine du poste de pilotage du vaisseau. Ils y pénétrèrent et refermèrent la porte du sas derrière eux pour s’installer ensuite dans leurs fauteuils, face au tableau de bord de cet improbable appareil.

Après une vérification rapide de tous les instruments de bord, une opération inutile vu que tout était scruté à la loupe par l’équipe au sol, ils actionnèrent enfin le générateur de distorsion… et la magie opéra.

D’abord, en lévitation à quelques mètres de hauteur, ils prirent ensuite un envol parfaitement vertical pour atteindre, en moins de 7 secondes, la vitesse de 500 km/h. Avec un moteur conventionnel, l’accélération de 2.02 g aurait dû les plaquer contre leurs fauteuils rembourrés. Cependant, en distorsion, la deuxième loi de Newton n’avait plus cours et même s’ils le savaient parfaitement, ils furent néanmoins surpris de ne rien sentir du tout. En fait, s’ils n’avaient pas été solidement attachés dans leur fauteuil, ils se seraient retrouvés à flotter en apesanteur. Même si Harry savait que c’était une des propriétés du vol en distorsion, il trouvait cette sensation, ou plutôt cette absence de sensation, particulièrement étonnante. Durant l’ascension, Buck donnait régulièrement des indications à l’équipe au sol sur l’altitude, la trajectoire, la pression atmosphérique et le statut du vaisseau ou de l’équipage. Toutes ces indications étaient complètement inutiles, car ladite équipe avait tous ces paramètres en temps réel, en plus de milliers d’autres qui étaient analysés instantanément par un ordinateur quantique de dernière génération. En effet, ce supercalculateur devait donner l’alerte en une nanoseconde en cas d’avarie.

« Quel frimeur… », pensa Harry avec exaspération, en se disant que Buck parlait tout seul dans l’intercom pour se sentir un peu comme ces pilotes d’essai dans les vieux films des années 60, qui donnaient toute une série d’indications aux opérateurs au sol, qui eux, en avaient réellement besoins et possédaient juste une calculette pour unique ordinateur. Alors que le vol se passait parfaitement bien, Harry, qui n’était toujours pas rassuré, était en train de préparer une dizaine de vannes bien cinglantes à lui balancer pour se moquer un grand coup de son monologue inutile. Il réfléchissait au meilleur moment pour balancer toutes ses sales feintes qui, sans nul doute, seraient enregistrées dans les annales du plus gros foutage de poires de tous les temps quand un problème survenu…

Super Harry

À 102 km d’altitude, le Starglider avait dépassé depuis peu la ligne de Kármán. Cette ligne, située à 100 km d’altitude, avait été placée là de manière quelque peu arbitraire. Elle était censée représenter, par convention internationale, la limite entre l’atmosphère terrestre et l’espace extra-atmosphérique. À cette altitude, la vitesse qu’un avion devait atteindre pour assurer sa portance devenait égale à sa vitesse orbitale. Ce simple fait, amenait à nuancer quelque peu le caractère arbitraire de cette démarcation se dit Harry, en regardant le vide spatial par le hublot du vaisseau. Il contemplait à présent l’inquiétant et mortel noir ocre de l’espace qui avait, au fur-et-à-mesure de l’ascension, progressivement remplacé le bleu azur du ciel. Alors que Buck adressait toujours son monologue inutile à l’équipe au sol, Harry préparait son offensive verbale tout en contemplant la courbure planétaire qui commençait à nettement se dessiner quand une alarme retentit.

Buck cessa immédiatement ses commentaires stériles.

— C’est quoi ce bazar ! dit Harry, d’une voix étranglée.

Buck ne répondit pas et affichait un affreux rictus sur le visage.

— Réponds sacrebleu ! Qu’est-ce qui se passe ? insista Harry.

Buck se reprit et dit,

— Une surchauffe du générateur. Fais quelque chose, bon sang !

Mais c’était déjà trop tard. Le générateur Alcubierre, qui devait rester constamment à une température proche du zéro absolu, soit -273,15° Celsius, cessa de fonctionner et le Starglider tombait à présent comme une pierre.

Harry détacha immédiatement son harnais de sécurité et, dans un reflex qui l’étonna lui-même, déclencha ses bottes magnétiques qui le maintinrent fermement au sol. Avec ce système, il pouvait se déplacer quasiment normalement et ne pas flotter inutilement dans la cabine en apesanteur. Il se rendit donc tout de suite vers le panneau du générateur à l’arrière de l’habitacle et l’ouvrit rapidement, mais il n’y avait déjà plus rien à faire. Le système de refroidissement était mort. Tous les circuits avaient grillé et c’était impossible à réparer en urgence. Même s’il savait que les parachutes de secours allaient se déployer automatiquement à 10’000 mètres, il savait également qu’ils n’étaient pas pour autant tirés d’affaire. L’appareil, tombant depuis l’espace, allait atteindre une vitesse critique qui pourrait déchirer les parachutes de secours lorsqu’ils auront dépassé la limite des 10’000 mètres. Pour ne rien arranger, l’engin, qui avait une aérodynamique inexistante, se mit à tournoyer dans tous les sens, compromettant ainsi l’ouverture des parachutes qui, en plus, pourraient se mettre en torche à cause de l’effet giratoire.

« Je l’avais dit, c’était vraiment une très mauvaise idée. », pensa-t-il. Il eut néanmoins une intuition et se dit que ça pourrait peut-être leur éviter d’aller nourrir les vers de terre. Le but de la manœuvre serait de couper le générateur et de le refroidir suffisamment grâce à la température glaciale qui régnait à l’extérieur en faisant sauter l’écoutille latérale. Ensuite, il le redémarrerait et le ferait fonctionner seulement quelques secondes afin de stabiliser l’appareil pour sortir ensuite proprement les parachutes en pressant sur le bouton d’arrêt d’urgence. C’était délicat, il ne savait pas si ça allait marcher et il devait impérativement réaliser cette opération avant d’atteindre les 10’000 mètres, sans quoi, les parachutes allaient s’ouvrir automatiquement et se rompre ou se mettre en torche… ou bien les deux simultanément.

« C’est ça, et après, je pourrai m’attaquer au réchauffement climatique vu que j’aurai l’habitude des catastrophes… ». se dit-il.

Bien qu’en apesanteur relative et solidement accroché au sol grâce à ses bottes magnétiques, le mouvement giratoire du bâtiment en chute libre mettait à mal son opération de sauvetage improvisée. Mettant à profit le peu de sang-froid qu’il lui restait, il réussit, non sans difficulté, à fermer l’alimentation du générateur et à faire sauter l’écoutille latérale. Quelques secondes plus tard, sur l’écran de contrôle à côté du générateur, l’altimètre maintenant en chute rapide affichait 95’000 mètres et la température de la cabine était maintenant à -173°. En regardant le compteur de vitesse, il constata qu’ils plongeaient vers le sol à plus de 1 000 km/h. La température glaciale qui régnait à ce moment dans la cabine était bien au-dessus des 2° Kelvin nécessaires au fonctionnement du générateur, mais peut-être suffisamment basse pour qu’il remarche juste les quelques secondes dont il avait besoin. Concentré, il comptait sur les quelques minutes de basse température dont il bénéficierait tout en vérifiant l’altimètre en attendant qu’il atteigne 11’000 mètres pour relancer le générateur. À cette vitesse, il n’aurait que quelques fractions de seconde pour agir. Bien que concentré sur son objectif, il se rendit compte que Buck n’avait strictement rien dit.

— Buck ça va ? demanda-t-il, dans son intercom.

Il ne reçut aucune réponse.

— Buck, tu me reçois ?

Il ne reçut toujours rien.

« Oh non ! Qu’est-ce qu’il a ? ». Lâchant l’écran de contrôle du regard, il se retourna vers son coéquipier. Il ne pouvait bien sûr rien voir, car faisant dos à Buck qui était resté sanglé dans son fauteuil, sa tête complètement couverte par son casque, Harry ne pouvait voir son visage ni juger de son état. « Faut que j’aille voir. », se dit-il. « Non, pas le temps, je verrai ça après… s’il y a un après. ».

Il reposa alors le regard sur l’altimètre avec la main sur le levier de commande du générateur. Il remarqua alors une légère couche de givre sur les parois en se disant qu’il vivait sans doute ses derniers instants.

« Ubris et démesure. », pensa-t-il amèrement. « On voulait concurrencer les dieux et voilà où nous en sommes… ».

Toujours concentré et proche des 11’000 mètres, il fit le décompte, « 5, 4, 3, 2, 1… GO ! ». Il abaissa alors d’un coup sec le levier de commande et… rien… du moins, le crut-il durant une horrible une fraction de seconde avant de constater que l’altimètre s’était stoppé net.

Un moteur fonctionnant selon le second principe de Newton l’aurait plaqué au sol en lui réduisant en bouillie tous les os instantanément. Cependant, comme pour l’accélération, absolument rien ne se produisit en termes de décélération et il ressentait encore cette sensation d’apesanteur comme si rien ne s’était produit. Comme il ne lui restait que quelques secondes pour agir, il ne se laissa pas distraire davantage. Il se précipita alors vers le tableau de bord, releva le capot de plastique transparent et écrasa le gros bouton rouge d’arrêt d’urgence qui était censé stopper net le générateur et déployer les parachutes trois secondes plus tard. Pendant un bref instant, il sentit encore cette immonde sensation de flotter en apesanteur en se demandant si son opération avait réussi. Toutefois, après quelques secondes qui lui semblèrent être une éternité, il sentit d’un coup le retour de la gravité.

Les parachutes et les flotteurs s’étaient parfaitement déployés.

Alors qu’ils descendaient lentement vers le golfe du Mexique, les équipes de secours convergeant à toute vitesse en bateaux vers leur point de chute, Harry entreprit immédiatement d’examiner son associé et il vit tout de suite qu’il était inconscient. Dès qu’ils atteignirent les 3000 mètres et que la température avait atteint 15°, Harry lui retira son casque, l’allongea sur le sol de la cabine et vérifia sa respiration et son pouls. Il avait appris cette opération alors qu’il travaillait comme agent de sécurité, une activité qu’il avait brièvement exercée avant d’être une fois de plus foutu à la porte, comme d’habitude. Cependant, grâce à ce réflexe, il constata que tout était normal : son copilote allait bien.

« Ah, je le crois pas, cet idiot est tombé dans les pommes ! », se dit-il, suprêmement énervé.

Il s’adossa alors contre la paroi latérale et, assis au sol à côté de son coéquipier inconscient mais sain et sauf, il sentit sa tension nerveuse chuter d’un coup et fut pris par un fou rire nerveux et dément jusqu’à l’amerrissage, où les équipes de secours vinrent les récupérer.

Dirty Harry

Trois jours plus tard, Harry et Buck étaient à la base pour superviser les réparations du Starglider. Elles étaient minimes en l’occurrence et, en dehors du refroidisseur qui avait complètement grillé, tout était en ordre. Harry avait en effet réussi à leur sauver la vie, et accessoirement, à limiter la casse grâce à son sens de l’improvisation hors norme.

— Bon finalement ce n’était qu’un problème de refroidisseur. dit flegmatiquement Buck, confortablement assis dans son fauteuil.

— Un problème qui a failli nous coûter la peau. commenta froidement Harry, passablement énervé par le masque d’impassibilité de Buck. 

Soit, qu’en est-il de la deuxième levée de fonds, là ? demanda-t-il, espérant ne pas avoir eu la frousse de sa vie pour rien.

— J’en ai discuté avec Sergeï. Les nouveaux investisseurs ont apprécié assez modérément nos acrobaties aériennes. Mais apparemment, ils ont aperçu immédiatement le potentiel économique quand ils ont vu qu’on s’était affranchis de la gravité. Et de plus, quand je leur ai expliqué, rapport d’avarie à l’appui, que ce n’était qu’un problème de refroidisseur, ils ont compris que l’opération restait jouable. Par ailleurs, même si les coûts de production initiaux étaient élevés, la future chaîne de production devrait être nettement plus rentable. continua-t-il.

— C’est-à-dire ? demanda Harry.

— La recherche et le développement investis dans le système d’exploitation du Starglider, la conception de l’appareil, son assemblage et ses autres réglages étaient extrêmement onéreux. On avançait un peu à l’aveugle sans savoir si ça allait marcher. Maintenant, avec toutes les spécifications, il suffirait d’un simple mode d’emploi et d’un peu de matériel industriel pour le reproduire.

— Et qui dit qu’on ne va pas nous piquer notre invention par rétro-ingénierie ? Après tout, il en a toujours été ainsi. Tout ce qui a été inventé, a été reproduit par d’autres tôt ou tard et même systématiquement amélioré en évinçant de la sorte les premiers inventeurs. Tu sais, Myspace et Facebook, Blackberry et iPhone, j’en passe et des meilleurs.

— Naturellement, ça arrivera un jour. reconnut Buck. Cependant, l’idée est de leur rendre la tâche particulièrement difficile. Ils auraient deux obstacles à affronter. Le premier est technique. Il concerne particulièrement les grandes organisations comme les États et les multinationales étrangères. Il leur faudrait reproduire les éléments physiques et informatiques du système, les matériaux employés, leurs dimensions au micron près, leur densité, leur composition, les paramètres de fabrication, etc., bref, un vrai casse-tête sans fin. Pour le côté informatique par exemple, ils devraient décompiler le code source de l’OS de l’ordinateur de bord. Pas impossible, toutefois très compliqué. En plus, ils devraient identifier le fonctionnement exact du générateur de distorsion, alors que moi-même, il m’a fallu des années pour le mettre au point et ajuster les équations de champs. Je sais, ça arrivera un jour, nécessairement, mais pas tout de suite.

— Quel est le second obstacle ? demanda Harry.

— Légal. répondit simplement Buck. Nous avons bien sûr déposé tous les brevets pour protéger la propriété intellectuelle de tous nos systèmes. Si des gens essayaient juste de reproduire notre invention, même à des fins strictement scientifiques, on aurait alors une armée d’avocats qui leur intenteraient une telle série d’actions, d’injonctions et d’astreintes pour atteinte à la propriété industrielle qu’ils seraient forcés d’arrêter leur tentative sine mora.

Sine mora, parfait ! dit Harry, qui ne savait absolument pas ce que ça voulait dire. Donc, finalement tous ces milliards, on va les palper, oui ou non ? insista-il, voulant que Buck en viennent au fait.

— Oui, ils sont en train de rédiger les contrats.

« La machine est en route. », pensa Harry. « Bien, je vais toucher des biffetons à ne plus savoir qu’en faire et devenir sans doute un des hommes les plus riches du monde avec Buck, Sergeï et les autres investisseurs. Au fait, qui sont-ils ces mystérieux investisseurs ? ». Il posa donc la question à Buck.

— Oui les investisseurs, dit-il en bougeant sur sa chaise. Il y a différentes entreprises et conglomérats. Zoogle et Macrosoft pour les plus importants.

— Pourquoi diable ces gens veulent-ils entrer dans un projet aérospatial ? Leur business, ce sont les data.

— Oui exactement. Et en fait, ça va leur permettre d’étoffer encore plus leur capital data, tout en bénéficiant des retombées financières du projet lui-même.

— Je ne comprends pas. dit simplement Harry.

— Regarde ce que nous sommes en train de faire. Les premiers vaisseaux sortis de nos futures chaînes d’assemblages seront sans doute utilisés à des fins scientifiques et militaires. Ensuite, les suivants serviront inévitablement à la prospection minière.

— Je vois. Dans la ceinture d’astéroïdes. dit Harry.

— Exactement. Et à ton avis, parmi tous ces acteurs économiques, qui seront les premiers à investir massivement dans l’achat de nos appareils ?

— Les compagnies minières, je dirais.

— C’est juste et ceci implique de la main d’œuvre en quantité industrielle et donc à très court terme, des centaines et ensuite des milliers, voire des dizaines de milliers de mineurs, d’ingénieurs, de techniciens, de manutentionnaires et que sais-je encore, à travailler dans l’espace.

— Et donc ? demanda Harry, qui avait du mal à voir où il voulait en venir.

— Et donc, tous ces gens voudront des moyens de communications et de divertissements numériques tels que ceux que l’on a ici sur Terre. Dès lors, c’est là que nos investisseurs vont entrer dans la danse. Par leur investissement initial, ils seront présents dès le départ pour répondre à la demande, c’est-à-dire la demande de smartphones, de laptops et de tous les services qui vont avec : un internet spatial, de la VOD, de la musique et d’autres applis de communications et de divertissement.

— Et de ce fait, ils comptent recueillir les data de ce nouveau prolétariat. dit Harry.

— Oui et ce n’est pas tout. En s’assurant un monopole des services, ils pourront non seulement vendre de la pub ciblée aux opérateurs spatiaux, mais ils pourront surtout orienter la conquête spatiale en fonction de leurs intérêts par la diffusion d’infos ciblées ou d’articles de presses bien précis et ainsi, contrôler l’avenir de l’exploration spatiale en fonction de leurs intérêts. Un peu comme ils font déjà aujourd’hui au niveau politique, mais en plus grand, en bien plus grand.

— Je vois. dit Harry, qui n’appréciait guère ces perspectives…

Tout était sur les rails. Les contrats étaient signés, les millions et ensuite les milliards allaient tomber. La présence d’Harry n’était plus nécessaire sur le site, maintenant que le prototype du Starglider était pleinement opérationnel. En effet, dès le problème de refroidissement réglé, leur engin avait assurément de beaux jours devant lui. Harry reçut une première avance de 700’000 dollars et quitta alors le Texas. Il partit dans un premier temps quelques jours chez lui en Europe de l’Ouest pour ensuite aller se balader en Thaïlande. Il aimait bien l’atmosphère qui régnait dans les rues de Bangkok. L’idée de se fondre dans l’anonymat de cette ville tentaculaire avait quelque chose d’apaisant pour lui. En plus, la chaleur permanente du climat lui insufflait un étrange sentiment de sécurité. L’idée d’être dans un endroit où il ne pouvait avoir froid lui était plaisante et générait également chez lui une sensation de bien-être. Ce qu’il aimait particulièrement était l’animation incessante de cette ville, de ses boutiques, de ses cafés et de ses restaurants dont l’odeur épicée infusait des cuisines en plein air ou abritées partiellement par des bâtiments grands-ouverts sur des ruelles piétonnes.

Il déambulait dans les ruelles de cette ville étrange en faisant mentalement le bilan des opérations. Il avait bien compris que ce qu’ils avaient réalisé était le point de départ d’une véritable révolution industrielle au même titre que l’imprimerie ou la machine à vapeur. Sans doute même plus, car le générateur de distorsion allait même, à terme, propulser l’être humain à travers les étoiles et lui garantir des possibilités littéralement infinies. Ça impliquait notamment la découverte de nouvelles planètes potentiellement habitables sur lesquelles l’homme pourrait s’installer et prospérer. Il était conscient que les grandes avancées technologiques ont toujours été à la base de changements sociaux de grande ampleur. Cependant, ces changements allaient être sans commune mesure avec les précédents, car lui et Buck, avaient carrément abattu les limites imposées par la nature. Avec leur invention, les océans d’éternités qui séparaient les systèmes solaires allaient devenir aussi aisément franchissables que l’océan Atlantique à bord d’un avion de ligne. C’était enfin la possibilité pour l’homme de trouver des endroits vierges et habitables où il pourrait adopter le mode de vie qu’il désire et prospérer comme il l’entend. Lorsqu’il était étudiant, on l’avait souvent qualifié de libertarien et même d’anarchiste crasse à cause de son refus systématique de soumission à une quelconque volonté autre que la sienne. Ça lui avait d’ailleurs valu toute une série de problèmes tout au long de sa vie qui n’avait pas, voire jamais, été vraiment confortable. Toutefois, aujourd’hui, il existait une possibilité de libérer tous les gens de son espèce. Il y avait cependant un bémol. se dit-il. Cette liberté allait être confisquée, une fois de plus, par ces sagouins de chez Zoogle et Macrosoft. Ces mêmes groupes qui œuvraient en permanence à l’aliénation du genre humain par la confiscation de son libre arbitre en bombardant les cerveaux avec leurs saloperies d’informations ciblées. pensa-t-il encore. Toutes ces idées lugubres lui traversaient l’esprit quand il se rendit compte qu’au final, il ne serait de toute façon pas concerné.

« Après tout, les milliards rendent libre, non ? », pensa-t-il, naïvement. En poursuivant le fil de ses pensées, il se demandait ce qu’il en ferait de tous ces milliards et de ce qu’il ferait pour passer ses son temps. « Plus aucun but à atteindre, ni aucun combat à mener, rien, à part flotter dans l’opulence. », se dit-il, en se rendant compte que, même si ça avait l’air sympa à première vue, ça sentait quand-même franchement le roussi. « N’est-ce pas non plus une autre itération de l’enfer, après tout ? ». Il continua à déambuler ainsi dans les rues, pendant quelques heures, en observant les Thaïs, aller et venir, à travailler dans leur commerce ou à discuter entre eux paisiblement, le sourire aux lèvres comme toujours. Le soir était tombé depuis plusieurs heures et il s’installa à un bar en plein air pour y boire une bière bien fraîche. En observant tous ces gens, il se rendit compte que toutes ces personnes n’auraient jamais accès à la colonisation spatiale, car elle serait réservée, comme d’habitude, à une élite financière qui s’en servirait pour faire encore plus de profits. Il trouvait cette perspective vraiment moche. « Dommage. On a construit un truc franchement cool et personne ne va en profiter… ».

Et c’est là que lui vint une idée démente.

« Ai-je vraiment besoin de tant de pognon ? », se demanda-t-il. Évidemment, il avait besoin d’argent comme tout le monde, mais il se dit qu’après tout, il n’avait pas besoin de tant d’argent. Il avait de fait l’habitude de se contenter de peu. Dès lors, il prit la décision délirante de se mettre à dos les plus grands groupes industriels de la planète, sans compter un certain milliardaire russe en connexion avec des groupes paramilitaires mafieux.

« J’en ai rien à foutre ! Autant ne pas faire les choses à moitié après tout… Cet abruti d’oligarque ne va rien comprendre ! », pensa-t-il, en ricanant intérieurement. Ainsi, il vida son verre d’un trait, paya sa consommation et se rendit dans la chambre de l’hôtel miteux dans lequel il était “descendu”. Il se mit devant son laptop et ouvrit la partition cachée de son disque dur sur laquelle se trouvait une version customisée de Linux. De là, il se connecta, via le réseau Tor, sur un serveur sécurisé par un cryptage AES‑256, où il avait dissimulé les clefs privées du portefeuille crypto auto-hébergé sur lequel se trouvait l’équivalent en bitcoins des 680’000 dollars qu’il avait planqués là en cas de problème. Sur ce serveur crypté, se trouvait également les versions finalisées de tous les plans et descriptifs techniques du Starglider. Il les avait déposés là aussi par précaution, au cas où les associés essayeraient de le rouler dans la farine. Sauf que là, c’était lui qui allait leur jouer un tour de cochon. Il compressa alors les fichiers des plans et déclara,

— Starglider, je te présente le monde. Le monde, je te présente le Starglider. Il actionna ensuite le clic décisif qui envoya les fichiers à plusieurs milliers de forums techniques et adresses mails de différentes fondations pédagogiques et scientifiques à travers le monde.

Il venait ainsi d’offrir l’univers à l’humanité, sauf qu’il l’avait fait avec de l’argent qui n’était pas le sien. « Après tout, pour moi, l’argent n’a jamais été un problème… surtout quand c’est celui des autres ! » se dit-il, en grand seigneur.

Quelques semaines plus tard, Harry et plusieurs milliards de dollars appartenant à de grands consortiums s’étaient envolés dans la nature. Le cours de bourse de quelques grandes entreprises plongea et quelques hauts dirigeants furent limogés. Buck par contre, même s’il n’avait pas touché les milliards escomptés, reçut néanmoins le Prix Nobel de physique pour son invention, ce qui lui valut la reconnaissance internationale de ses pairs. Par la suite, ses travaux ultérieurs démontrèrent que la distorsion pouvait déplacer également de l’information à des vitesses supraluminiques. Ainsi, Buck mit au point les premiers moyens de communication interstellaire instantanée, ce qui facilita la colonisation spatiale. En effet, des vaisseaux se trouvant à des années-lumières de la Terre, devaient nécessairement bénéficier d’un tel appui pour communiquer avec leur base. Par abus de langage, ce système fut appelé “ansible” par l’ensemble des utilisateurs. Cette appellation était évidemment abusive, car la communication par téléportation quantique sans communication conventionnelle ne pouvait pas exister, comme l’a prouvé le théorème de non-communication quantique des décennies plus tôt.

Toutefois, les plus téméraires n’attendirent pas l’avènement de l’ansible pour se lancer dans l’espace. De fait, des prototypes en tout genre virent rapidement le jour et, tels les vikings d’autrefois partant pour l’inconnu à bord de leur drakkar, des entreprises de toutes tailles, des aventuriers de tout poil, des fous, des anarchistes et des visionnaires partirent ainsi vers les étoiles. Il y eut souvent des échecs, des ratés et des catastrophes, mais une révolution inarrêtable était en marche et c’est ainsi que commença le déploiement de l’humanité à travers l’espace.

Chapitre 2 : Les nouveaux forçats

Trente ans s’étaient écoulés depuis la diffusion sur tous les réseaux des plans du Starglider. Le déplacement spatial était ainsi devenu accessible à toute organisation avec un minimum de moyens. Les premiers grands développements vers les étoiles furent, comme l’avait prophétisé Buck son créateur, concentrés sur la prospection et le minage de la ceinture d’astéroïdes située entre Mars et Jupiter.

Peter Richardsen et Franz Emerson, deux ouvriers de La Compagnie des mines de Cérès, une entreprise parmi une multitude d’autres sur ce gros astéroïde de la ceinture qu’est Cérès, prenaient un verre après leur longue journée de travail au comptoir de L’étoile du Berger, un bar situé au niveau -42 de l’astéroïde. Peter et Franz se sentaient claqués et quelque peu maussades, mais les quelques verres de bières qu’ils venaient de s’envoyer leur faisaient le plus grand bien. Ainsi, les deux mineurs débattaient sur leurs conditions de travail.

Une conversation de comptoir

— 120’000 starcoins par an, franchement ça va, j’ai été plus mal ! dit Franz à Peter.

— Peut-être, mais t’as vu nos conditions ? On est en situation quasi carcérale ici. répliqua Peter en faisant un signe à la barmaid de remettre une nouvelle tournée.

— Non, n’exagère pas ! Tu connais beaucoup de taulards qui prennent 120 plaques par an ? De plus, après le taf, il y a quelques distractions, quand même ! Cérès n’est pas la pire station de la ceinture. Regarde-nous, on est dans un bar à descendre des bières après une journée de travail qui nous a rapporté 360 starcoins. Et en bonus, ta serveuse favorite travaille ce soir !

— C’est pas faux. dit Peter en jetant un regard du coin de l’œil en direction de la barmaid cap-verdienne.

— Aller Peter, tu sais que sur Vesta ou Pallas, il n’y a qu’un seul couloir commerçant pour toute la station, bonjour la déprime ! Et je ne parle même pas de ces stations de forage en gravité zéro agrippées à des cailloux minuscules comme Éros ou Amphitrite. Là-bas, c’est bosser, manger, dormir et rebelote. Non, franchement, on n’est pas si mal ici et de toute façon, on est mieux que sur Terre à crever la misère.

Peter considéra les choses sous cet angle et se dit que le point de vue de Franz se défendait. Que ferait-il sur Terre à part bosser à gauche ou à droite pour à peine subsister jusqu’à la prochaine paie ? C’est clair que sa vie avant son arrivée dans la ceinture n’avait pas été des plus faciles.

— Je sais tout ça. Écoute Franz, ce n’est quand même pas une vie, voyons. Bon d’accord, on gagne du pognon, d’accord, on connaît notre boulot à fond et finalement, je sais que c’est moins dur que pas mal d’autres trucs. On est simplement dans un scaphandre 10 heures par jour à poser quelques points de soudure ici et là, à resserrer des boulons ou à déplacer des blocs de glace en provenance du nuage d’Oort. C’est vrai, on est mieux que sur Terre à beaucoup d’égards, mais au final, tout ça pour quoi ? Tu sais que tous mes jours de congés et au moins un quart de ma paie passent pour des séjours sur Terre ? Et le problème, c’est que c’est de pire en pire à chaque fois. Nous sommes trop habitués à une gravité zéro ou à l’attraction gravitationnelle de Cérès, enfin 0,27 m/s², si on peut appeler ça une gravité. C’est presque 40 fois moins que la gravité terrestre et à chaque nouveau séjour, je suis pratiquement impotent pendant deux semaines malgré les médocs de recalcification et les pseudo-stéroïdes. J’en suis même au stade où la nuit, il m’arrive régulièrement de rêver que je m’y promène. Ça t’arrive aussi ? demanda Peter, qui pesait de plus en plus souvent le pour et le contre entre revenir sur Terre quand il aura gagné suffisamment d’argent et rester dans la ceinture définitivement.

— Oui, bien sûr. répondit Franz. Parfois, je fais des rêves comme ça. Je crois qu’on le fait tous, c’est tout à fait naturel. Ça nous arrivera toute notre vie, c’est normal. Par contre, nos enfants, si nous en avons sur ce caillou, seront de pures créatures de l’espace. Pour eux, ce sera un environnement normal et même leur seul environnement. Sans compter qu’ils auront leur propre identité culturelle et même leur propre langue. Tu peux me croire, ils ne mettront jamais les pieds sur Terre !

— Quoi, quelle langue, de quoi parles-tu ?

— Ben regarde, dans la ceinture de manière générale et même seulement sur Cérès, on a des Chinois, des Américains, des Sud-Américains, des Russes et encore un tas d’autres nations et langues étrangères. Nous, on a la même langue maternelle, mais quand on parle avec nos collègues, on utilise un mélange de toutes ces langues.

— Ah oui, l’argot de la ceinture. Ouais, je vois, mais de là à ce que ça devienne une vraie langue… dit-il, en laissant sa phrase en suspens pour souligner le fait que la chose était entendue.

— Détrompe-toi ! reprit Franz. Il n’y a qu’un pas et nous l’avons déjà franchi !

— Non, ça je ne le crois pas. Si on a des gosses sur ce caillou, ils parleront la même langue que nous, naturellement.

— Ah ouais, et quelle langue ? le mit-il au défi. La tienne ou celle de ta future femme ?

— Ben euh… des deux, je suppose.

— Ah oui ? Et si la femme que tu rencontres est Chinoise, à ton avis, dans quelle langue allez-vous communiquer et donc élever vos gosses ?

— C’est vrai, là, tu marques un point, je n’y avais jamais pensé. Dans ces conditions, je suppose qu’ils auront leur propre langue et on peut penser aussi qu’ils n’auront aucune envie d’aller sur Terre. Oui, c’est vraisemblable.

— Aucune envie ? Hum, c’est bien pire ! Il leur sera impossible d’aller sur Terre et même très difficile d’aller sur la Lune. La gravité les tuerait.

— Non, quand même pas ! répondit Peter, qui affichait un air à la fois choqué et étonné.

— Bien sûr que si ! S’ils n’y sont pas préparés, leur corps ne sera pas armé pour supporter la gravité terrestre. Ils décéderaient d’insuffisance cardiaque après seulement une semaine sur place, sans oublier les déficiences immunitaires auxquelles ils devraient faire face.

— Quoi, les déficiences immunitaires ? Quelles déficiences, pourquoi ? demanda Peter, interloqué.

— Enfin Peter, tu connais les règles de Cérès concernant la politique de santé publique tout de même ?

Ce n’était pas une question rhétorique, Franz pensait sérieusement que Peter était au courant.

— Non, je ne sais pas, dit Peter.

— Aller, la quarantaine obligatoire pour tous les nouveaux arrivants en provenance de la Terre, insista Franz.

— Ah, la politique de contamination zéro dans la ceinture, comprit Peter. Oui, bien sûr, tout le monde sait ça. Sauf que cette procédure est uniquement pour les nouveaux arrivants. Alors, où veux-tu en venir avec ce problème de déficience dont tu parles ?

— C’est évident. Les enfants qui naîtront et grandiront sur Cérès ne seront jamais exposés à aucun microbe. Alors, s’ils se retrouvent sur Terre, exposés à, hum, disons la grippe par exemple… eh bien, leur système immunitaire sera incapable de lutter contre le virus et, s’ils ne sont pas pris en charge tout de suite, ils mourront seulement en quelques jours.

— C’est horrible ! s’exclama Peter.

Il réfléchit un peu et dit,

Ah ouais, c’est ce que les Espagnols ont fait aux indiens d’Amazonie en leur balançant des couvertures imprégnées du virus de la grippe. C’est ça ?

— Ça, ce sont les Portugais en fait, mais oui, c’est l’idée. Bon, en réalité, les Espagnols l’ont fait aussi sur d’autres populations d’Amérique latine mais le problème est le même.

— Attends, c’est sérieux ça. Comment se fait-il qu’on ne nous en parle pas ?

— Parce que nous sommes de la première génération, pour nous le problème ne se pose pas. Par contre, pour la seconde génération qui arrive… dit-il, en laissant son argument en suspens avant de continuer ses macabres conclusions,

Et c’est sans compter les problèmes psychologiques que ça pourrait générer, ajouta-t-il. Les jeunes qui naîtront sur la ceinture vivront toujours dans des galeries souterraines ou des vaisseaux spatiaux toute leur existence. Alors, imagine ce qu’il se passera dans leur tête, le jour où ils se retrouveront en plein air sur Terre, en considérant qu’ils en soient physiquement capables. dit Franz.

— Encore un truc sympa, j’imagine… repris ironiquement Peter qui avait entendu son compte d’atrocités. Franz fit abstraction du caractère ironique de sa remarque et poursuivit,

— Pas trop, non : ils souffriront d’agoraphobie ! En réalité, ils seront terrifiés par le simple fait de se retrouver dans un environnement naturel où l’atmosphère et la température ne sont pas contrôlées en permanence au degré près. Imagine, découvrir le ciel et l’horizon doit-être vertigineux pour quelqu’un qui n’a jamais vu ça. Il est même possible que leur cerveau ne puisse pas interpréter l’information et que cette situation génère chez eux des troubles de l’équilibre et une incapacité à comprendre ce qu’ils voient. En plus, même s’ils sont vaccinés, je suis prêt à parier qu’ils souffriront d’hypocondrie, une peur irrationnelle des microbes, si tu vois ce que je veux dire. Ils penseront, à juste titre, que des millions de microbes étrangers et potentiellement mortels sont en train de pénétrer dans leur organisme.

Pour moi, c’est réglé. Un choix devra être posé par les parents de la génération suivante : soit rester ici définitivement, soit rentrer sur Terre. Mais aller et venir comme tu le fais, ce ne sera pas possible pour la génération suivante.

Tout ça rappelait quelque chose à Peter qui avait passé, assez inutilement d’ailleurs compte tenu de sa situation actuelle, quelques années à l’université.

— Oui, c’est juste. dit Peter d’un air pensif. Ça me rappelle un truc ce que tu dis, Franz. À l’université, on a eu un cours d’introduction à la psychologie et on y avait abordé le cas d’une tribu africaine qui vivait depuis toujours dans la forêt. Un jour, des chercheurs en anthropologie les avaient emmenés en Jeep dans la savane pour leur montrer un autre environnement afin d’examiner leur réaction. Les rapports des anthropologues sur place faisaient état d’une certaine confusion mentale chez les membres de la tribu étudiée. Apparemment, bien qu’ils fussent conscients que ce genre d’environnement existe sans pour autant l’avoir expérimenté, ils étaient incapables de comprendre ce qu’ils voyaient. Par exemple, lorsqu’un troupeau de zèbres passa au loin devant le groupe, ils agitèrent leurs mains devant eux, car ils pensaient qu’il s’agissait d’insectes qui virevoltaient juste sous leurs yeux. Leur cerveau n’avait jamais expérimenté la perspective, vois-tu. Dans la forêt, leur seul horizon n’était que de quelques mètres tout au plus alors que dans la savane, il était de plusieurs kilomètres. Certains avaient même des problèmes d’équilibre, alors que d’autres, avaient carrément la nausée. Autant dire que les chercheurs ont vite fait de les ramener dans leur environnement naturel.

— Ce cas que tu as abordé dans tes lectures confirme bien mon hypothèse de base. répondit Franz. Il n’y a pas besoin d’aller chercher si loin, continua-t-il. Rappelle-toi ta première sortie extra-véhiculaire en scaphandre lors de l’écolage. Bien que tu en aies vu des centaines à la TV, j’imagine que tu n’en menais pas large quand tu y étais. En tout cas, moi, je l’ai mal vécu.

— M’en parle pas. dit Peter, en pouffant de rire. Moi, j’ai carrément vomi toutes mes tripes dans mon scaphandre, c’était immonde.

— Sérieusement ? demanda Franz, les yeux ronds.

— Oui, mais les instructeurs savaient ce qu’ils faisaient. Pour les premières sorties, on était à jeun. En l’occurrence, je n’avais pas grand-chose à rendre sinon, je me serais noyé dans… enfin, tu vois quoi…

— Oui oui, c’est bon, j’ai compris. dit Franz, ne voulant apparemment pas approfondir le sujet au risque de se mettre à vomir aussi.

— Donc, dit Peter, tu penses que si on a des enfants sur cette station ou sur une autre dans la ceinture, ils ne pourront jamais aller sur Terre ? À moins de rentrer immédiatement avant l’accouchement. C’est bien ce que tu veux dire ?

Franz hocha la tête en écartant les bras en signe d’impuissance et ajouta,

— Le débat est clos, si on reste sur ici, on ne pourra plus jamais rentrer sur Terre. Enfin, du moins si on a une femme et des gosses sur ce caillou.

Cependant, Peter réfléchi quelques instants et repris,

— Bon, tout ce que tu viens d’expliquer n’est que de la pure théorie. La semaine passée, j’ai écouté la conversation de deux techniciens du secteur 94 alors que je dînais à La Croix du Sud. Je les ai entendus dire que les compagnies minières avaient envisagé les problèmes que tu viens d’évoquer. Pour y faire face, il y aura bientôt des maternités et des programmes d’éducation pour les enfants sous gravité terrestre avec des campagnes de vaccinations contre la plupart des microbes présents sur Terre. Il est également question de programmes d’entraînements sous 1 g pour les adultes afin qu’ils puissent aller régulièrement sur Terre sans trop de difficultés. Sur le coup, je n’y avais pas prêté attention mais maintenant que tu en parles, je comprends la portée de leur propos.

— C’est étrange, c’est élan de générosité. Ça Peter, j’en doute ! D’autant plus que pour faire ça, ils devraient construire de nouvelles centrifugeuses pour simuler la gravité terrestre. Alors, pourquoi diable mettraient-ils de l’argent là-dedans ? lança-t-il, d’un air dubitatif.

— Parce que c’est justement dans leur intérêt. répondit Peter qui venait de comprendre tout le tableau dans son ensemble et de poursuivre,

Maintenant, je comprends ce que voulait dire ces deux types. En fait, si les compagnies minières veulent pérenniser leur entreprise, ils ont tout intérêt à ce que les gens restent dans la ceinture sans stresser par rapport à leur santé ni à celle de leurs enfants. Ils veulent que les travailleurs restent ici le plus longtemps possible et même définitivement. Il fit une pause et reprit songeur,

Rappelle-toi lorsque nous avons fait notre écolage dans la station d’apprentissage en orbite basse autour de la Terre. Ça a pris six mois de formation intensive rien que pour nous préparer à vivre dans l’espace. Tout le monde n’y est pas arrivé, d’ailleurs. Les trois quarts ont abandonné en cours de route.

— Oui, je m’en rappelle bien. Nous étions déjà payé même pendant notre période de formation. confirma Franz.

— Tu y serais allé sinon ? demanda Peter.

— Bien sûr que non, au contraire, j’y suis allé parce qu’on était payé, justement.

— Alors, tu sais ce que ça coûte de perdre un technicien, après seulement, disons une année de travail sur Cérès, parce qu’il veut rentrer sur Terre par exemple ?

— Ça doit coûter cher, j’imagine. Toutefois, je n’ai pas de valeur précise en tête. dit Franz.

— Eh bien moi, je me suis renseigné. Un technicien ne devient rentable qu’à partir de sa cinquième année. Avant sa cinquième année, le bénéfice que la compagnie prend sur sa main d’œuvre ne sert qu’à rembourser son instruction et celle de tous ceux qui ont abandonné en cours de route. Par conséquent, ils sont prêts à tout pour que les gens restent sur place. Et oui Franz, ta main d’œuvre est précieuse, du moins pour l’instant. Ils ont donc tout intérêt à ce que tu restes ici, fonde une famille, fasses des enfants qui eux-mêmes seront habitués à l’espace et ne devront donc pas être recrutés sur Terre et formés pendant des mois. Évidemment, ce sont des calculs à long terme. Ça implique une croissance naturelle de la population de la ceinture, qui travaillera dans le minage et assurera une croissance de la main d’œuvre à un prix raisonnable.

— Je vois ton raisonnement. dit Franz. Bien qu’ils engagent en permanence, je sais qu’il y a une pénurie généralisée de main d’œuvre. C’est notamment pour ça qu’ils nous proposent pleins d’avantages sociaux et des primes mirobolantes. Et malgré ça, ils n’arrivent pas à se développer à une vitesse satisfaisante. D’après ce que je sais, les postulants ne sont pas assez nombreux et sont encore moins à terminer l’écolage par rapport aux postes vacants qui augmentent exponentiellement de jour en jour. En fait, assez curieusement, il y a assez peu de gens prêts à quitter la Terre pour venir bosser ici, même si on est payé 10 fois plus.

— Ce n’est pas par générosité si nous sommes si bien payés. Connais-tu l’astéroïde Psyché 16 ? demanda Peter.

— Oui, je vois où il se trouve. Il fait partie du secteur 12 qui n’est pas encore exploité pour des raisons d’approvisionnement.

— C’est vrai mais c’est pour bientôt. Ce caillou fait un peu plus de 200 km de diamètre et n’est pratiquement composé que de métaux précieux : or, argent, ferronickel, platine, j’en passe et des meilleurs. Il fait partie de la classe des astéroïdes métalliques. T’imagines la thune ou quoi ?

— D’accord, c’est beaucoup, mais je ne vois pas bien ce que ça représente. reconnut Franz.

— Personne ne peut se le représenter en fait. Pour faire court, si on divisait à parts égales entre chaque être humain tous les métaux précieux que l’on y trouve, chaque personne sur Terre posséderait 1,27 million de starcoins ou 1,3 million de dollars si tu préfères.

— Des quantités pareilles n’ont aucun sens. répondit Franz pour qui, de telles valeurs ne voulaient plus rien dire du tout.

Son incompréhension était normale, car si d’un coup de baguette magique, tous ces métaux se retrouvaient sur Terre, le cours de ces matières premières tomberait au même prix que celui de la pierre, soit un prix au kilo proche de zéro.

— Et encore, ce n’est qu’un cas particulier. surenchérit Peter. Dans la ceinture, de manière générale, on trouve également des quantités sans fin de toutes sortes d’éléments indispensables pour toute une série d’industries de pointe comme la micro-informatique ou le nucléaire. On y trouve du lithium, du palladium ou de l’uranium en quantité pratiquement illimitée. En fait, ce n’est pas compliqué : le minage de la ceinture est l’industrie la plus lucrative de tous les temps.

Franz, dont la capacité de résistance à l’alcool était celle que l’on attribue généralement aux matelots polonais, en était à sa dixième bière, soit à peu près 5 litres, et commençait à avoir un léger coup dans l’aile. Néanmoins, il avait encore les idées suffisamment claires et concéda,

— D’accord, d’accord, je commence à saisir les enjeux. Après tout, il est peut-être envisageable qu’on puisse rester ici et que les gens qui naissent sur la ceinture puissent aller sur Terre s’ils le veulent. Mais la génération suivante, même si avec le programme dont tu viens de parler, elle est mentalement et physiquement capable de vivre sous 1 g, qu’irait-elle y faire ? Ces gens n’y verraient sans doute aucun intérêt. Tu sais que tous les jours, de nouvelles galeries pressurisées sont forées sur toute la ceinture à un rythme exponentiel ? D’après certains ingénieurs, dans une vingtaine d’années tout au plus, il y aura autant de surfaces habitables sur la ceinture que dans la totalité des villes sur Terre. Dans ces conditions, pourquoi y aller alors qu’il y aura tout ce que l’on veut ici ?

Peter reconnut la pertinence de l’objection ainsi soulevée et émit mentalement différentes hypothèses plus ou moins crédibles. Après un temps de pause, il dit,

— Des événements catastrophiques peuvent se produire. Une évacuation d’urgence sur une station peut être ordonnée suite à une avarie grave, une pandémie ou même une collision avec un astéroïde géocroiseur… Tout peut arriver.

— Sauf que là, on peut fuir vers une autre station de la ceinture, objecta Franz.

— Peut-être, en attendant, je te rappelle que nous sommes dépendants à 100 % de la Terre pour notre approvisionnement en céréales et produits carnés. Cet endroit n’est pas fait pour durer tant que nous ne serons pas entièrement autosuffisants et il est possible qu’un jour, nous soyons obligés de partir pour une raison ou une autre. En fait, je n’en sais rien, l’avenir nous le dira. conclut Peter, pour qui, ces spéculations pouvaient durer à l’infini.

Peter appréciait ces discussions à bâtons rompus avec Franz. Son franc-parler l’amenait de temps à autre à de grandes discussions de comptoir, qui le forçait néanmoins à réfléchir sur sa condition.

— Bon, il est 3h00 du mat et demain, je commence tôt au secteur 22. On en boit un dernier pour la route et on y va, dit enfin Peter ?

— Oh, est-ce bien raisonnable ? dit Franz avec un sourire jusqu’aux oreilles, avant d’éclater de rire tous les deux et d’en commander un dernier.

Une journée comme les autres

Le lendemain, tel que prévu, Peter avait passé sa matinée sur des opérations de maintenance aux docks du secteur 22.

Comme il pouvait librement sélectionner le lieu où il démarrait sa journée, il avait pris l’habitude d’entamer ses premières opérations dans ce secteur qui ne se trouvaient qu’à 10 minutes à pied de son habitation. Son logement était un petit appartement de seulement 45 m carrés proche des installations industrielles de la surface. Bien que modeste, son petit trois pièces était largement suffisant pour un célibataire et bénéficiait de tout le confort nécessaire. Il n’avait en fait pas besoin de plus d’espace et de toute façon, qu’en ferait-il ? se disait-il souvent. Son appartement était peut-être plus cher que les autres, mais sa proximité avec les docks était idéale pour commencer sa journée dans le calme. Il n’avait en effet pas besoin de prendre le métro inter-secteur pour se rendre au travail. Après tout, le calme et la paix valent largement le petit surplus de loyer payé à la compagnie, avait-il pensé en le choisissant. Ses premières opérations étaient généralement de petites réparations à faire en extérieur au dock 22-C. Ses travaux du début de la matinée, tels que l’entretien du bras d’amarrage et la remise en état des servomoteurs le détendaient, même s’ils se faisaient en extérieur et donc en scaphandre. C’était pour lui des opérations routinières qui ne nécessitaient pas une concentration extrême. Il aimait bien commencer ses journées de manière posée à faire de petites tâches de routine. Quand il avait terminé ses premiers travaux du matin, ce qu’il appréciait également, c’était d’être envoyé vers le secteur 47 pour recevoir les cargos de ravitaillement en eau en provenance du nuage d’Oort, comme il devait le faire ce jour-là. Le trajet, distant de 40 km, ne lui prenait qu’une vingtaine de minutes avec son jet-pack. Son scaphandre de travail avec pilote automatique et propulseurs intégrés, était en fait un exosquelette motorisé dans lequel il bénéficiait d’une minuscule cabine lui permettant de se mouvoir un minimum pour boire son café ou uriner proprement. Heureusement d’ailleurs, compte tenu qu’il devait y rester 10 heures par jour pour toucher ses 360 starcoins quotidiens. Évidemment, il n’y était pas forcé vu que tous les produits de base comme la viande, les légumes et le café étaient payés par la compagnie. D’ailleurs, la plupart de ses collègues ne bossaient que les trois heures contractuelles par jour, mais à quoi bon ? Que ferait-il de son temps libre ? Regarder la télé, se promener dans les centres commerciaux ou aller boire un café dans le quartier portugais ? En fait, il préférait travailler et gagner de l’argent pour éventuellement le réinvestir plus tard dans du matériel ou d’autres actifs qui lui rapporteraient des dividendes ou d’autres avantages économiques. Il souriait en repensant à une de ses lectures : “L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme”. « Je n’y avais rien compris, sauf que là, je commence à voir ce que ça veut dire. », se dit-il, tout en sachant très bien que ça n’avait rien à voir avec sa situation, même si ça y ressemblait un peu au niveau des conséquences.

Peter venait de finir ses opérations matinales du 22-C et était en route pour le secteur 47. Durant le quart d’heure qu’il lui restait à patienter avant d’arriver sur zone et de reprendre le pilotage en mode manuel, Peter buvait à la paille son café latte par petites gorgées. Sur le trajet, il regardait distraitement défiler les docks d’amarrages qui émergeaient, tels de gigantesques clous d’aciers, de la surface rocheuse de Cérès qui ne se trouvait qu’à 4 km sur sa droite. Malgré sa gueule de bois, il songeait distraitement aux paysages champêtres qu’il avait connus dans sa jeunesse en se disant qu’il aimerait bien y aller un de ses jours, lorsqu’il fut interrompu brutalement dans ses rêveries par la sonnerie de son starphone. C’était Franz, il accepta donc la communication.

— Yep, dit Peter.

— Ça va beau gosse ? dit Franz, d’un ton tonitruant.

— Ouaip, j’ai juste un peu mal à la racine des cheveux, sinon, ça va.

Sur un ton beaucoup plus sérieux qui n’était pas dans ses habitudes, Franz lui dit,

— On a besoin de toi sur le secteur 47, c’est une urgence, tu peux y être dans combien de temps ?

— Justement, j’y vais pour recevoir le Demeter en provenance du nuage d’Oort. J’y serai dans 10 minutes, que se passe-t-il ?

— Ben c’est pas terrible ici. Justement, cette bande d’ivrognes du Demeter a encore déconné. Ils ont subi une défaillance software et sur le coup, ils ont tenté de s’amarrer manuellement sur le dock 47-K. Dans la manœuvre, ils ont percuté le sas principal et fait une brèche dans leur coque. Tout ce qu’on sait, c’est qu’ils ont une grosse perte d’air et qu’ils ont revêtu leur combi d’urgence. Après, toutes les portes se sont verrouillées automatiquement et maintenant, ils sont coincés à l’intérieur. On a besoin de toi pour ouvrir une brèche dans la coque et procéder à l’évacuation.

— Combien de temps d’oxygène reste-t-il dans leurs combis ? demanda Peter.

— On l’ignore, mais à mon avis, pas grand-chose. La dernière com à passer disait qu’ils revêtaient leur combi. Après, plus rien n’est passé, la défaillance software bloque toutes les coms sortantes, on est grave dans la panade ici !

— Quoi ? Et les coms analogiques alors ?

— T’es encore bourré ou quoi ? On les a toutes virées l’année dernière !

— Aïe, j’avais zappé ! Bon, commencez à découper, j’arrive !

— Roger that ! dit Franz en ceinturien avant de fermer la communication.

« Et moi qui voulais passer une matinée tranquille, c’est foutu ! », pensa Peter, avec amertume.

Franz rejoignit rapidement les gars de l’équipe du dock 47-K qui s’affairaient à créer une ouverture dans la coque. Tout en empoignant la disqueuse de découpe, il leur dit,

— Continuons les gars, un soudeur du secteur 22 arrive au pas de course, ça va aller. En attendant, continuons à dégrossir le boulot.

— Excellent ! répondit Bob, un ouvrier du Dock 47. On a peut-être une chance de les tirer de là. dit-il, tout en coupant à la disqueuse la lourde paroi d’acier du cargo.

Les outils que Franz et son équipe utilisaient n’étaient pas suffisants pour entamer en profondeur la lourde coque du cargo. Par contre, Peter, dont le travail l’obligeait à avoir en permanence un puissant chalumeau pouvant servir aussi bien à souder qu’à découper rapidement les plaques d’acier les plus épaisses, devait arriver d’un instant à l’autre. « Pourvu qu’il fasse vite, bon sang ! », pensait Franz, tout en attaquant la coque avec ses collègues. Les cinq hommes s’activaient comme des acharnés sur la découpe ainsi improvisée. Chacun occupait une partie du carré de deux mètres de côté qui formait la brèche créée pour pouvoir en extraire les naufragés par “grappe” de trois ou même de quatre hommes. Ce critère de quatre mètres carrés n’avait pas été choisi au hasard, c’était en effet le protocole standard à suivre en cas d’évacuation d’urgence. De fait, les ingénieurs de la compagnie avaient calculé que le meilleur rapport “temps de découpe/personnes à évacuer” était la découpe d’un carré de deux mètres de côté pour un nombre d’astronautes compris entre 10 et 40 personnes à sortir d’urgence. Franz, comme tous les ouvriers de la compagnie, connaissait ce protocole. Il pensait surtout que cette norme arbitraire n’avait été élaborée que pour éviter que n’importe qui fasse n’importe quoi dans cette situation précise. Ce qui en soi, considéra-t-il, n’était pas totalement absurde. Alors qu’ils s’affairaient sur leur ouvrage, ils reçurent tous un message sur la fréquence d’urgence.

— Bonjour messieurs. Lieutenant Anderson, unité paramédic. Nous sommes à 140 secondes de votre position. Rapport de situation, je vous prie.

Franz, qui pourtant n’avait jamais été militaire, répondit néanmoins immédiatement au lieutenant de manière concise et claire, tout en continuant sa découpe.

— On est sur la découpe, lieutenant. Nous n’avons que des disqueuses légères, ça prend énormément de temps, mais un soudeur est en chemin et devrait arriver d’une seconde à l’autre.

— Très bien, continuez ! Nous sommes prêts à intervenir dès que ce sera fait, répondit le lieutenant Anderson.

À ce moment précis, ils entendirent également tous Peter sur le canal d’urgence.

— C’est bon les gars. Bougez de là, je m’occupe du reste ! dit-il, en arrivant à toute blinde.

Peter, beaucoup trop concentré pour paniquer, avait déjà armé son pistolet à souder et réglé à pleine puissance le mélange oxygène-acétylène de son chalumeau. Arrivant face au vaisseau endommagé, peu avant l’impact, il actionna ses micro-propulseurs, ralentis et pivota de 90° par rapport à la coque, afin de se retrouver en quelque sorte « debout » sur la surface de travail. Dans la manœuvre, il s’était également tourné de 180° sur lui-même pour être dans l’axe de la découpe déjà entamée par Franz et son équipe. Il percuta ensuite violemment la paroi d’acier de ses bottes magnétiques qui s’activèrent immédiatement sous le choc. Tout en fléchissant les jambes pour amortir l’impact, il alluma d’un coup le bec de son chalumeau et se mit à découper immédiatement. Franz, pourtant très expérimenté aussi, fut néanmoins impressionné par la manœuvre de Peter. Elle était tout simplement parfaite et d’une efficacité sans faille.

Peter prit moins de 60 secondes pour ouvrir la brèche. Un record en fait. Franz pensait en effet qu’il faudrait au moins cinq bonnes minutes pour pratiquer une telle découpe. Dès qu’elle fut pratiquée, Anderson et son équipe s’engouffrèrent immédiatement dans la brèche.

Durant les 30 secondes qui suivirent, Peter reprenait son souffle, tandis que les autres retenaient le leur, jusqu’à ce que les premiers rescapés sortirent de la fosse. Ils avaient tous l’air en état à part peut-être le dernier qui était escorté par un paramédic. Il était cependant vivant, on pouvait le voir réagir aux instructions du secouriste. Peter et Franz entendirent des cris de soulagement dans l’intercom quand le dernier rescapé fut entré dans le sas de la frégate médicale.

Un des hommes de l’équipe de Franz interpella le lieutenant Anderson.

— Lieutenant, le dernier à entrer, comment va-t-il, quel est son statut ?

— Son scaphandre présentait une légère brèche, mais il va bien. Plus de peur que de mal. Cependant, c’était urgent : l’équipage n’avait plus que trois minutes d’oxygène en moyenne dans leur combi. Sans votre rapidité, on aurait eu un sacré problème. Bien joué, messieurs, vous avez sauvé l’équipage !

Le lieutenant ne le sut pas à ce moment précis, mais c’était en fait Peter qui venait de sauver 38 personnes grâce à sa maîtrise de l’espace.

Un des sauveteurs improvisés, manifestement soulagé, dit,

— Hey les gars, je crois qu’on l’a gagné notre verre de bière, pas vrai ?

Toute l’équipe approuva et ils se dirigèrent ainsi vers le sas technique 47-J, à 1500 mètres de là.

Franz, Peter et les manutentionnaires du 47-K allèrent ainsi prendre un verre bien mérité au North Star, un bistrot bien connu du secteur 47 pour son ambiance festive et ses soirées sympas où les hommes et les femmes de la station avaient l’habitude de se rencontrer. Tous soulagés d’avoir sorti leurs collègues de cette galère, ils passèrent la journée attablés dans la taverne à discuter et à plaisanter. Un des directeurs de la compagnie passa même les féliciter en personne et leur offrit une tournée générale. Franz, de bonne humeur et soulagé aussi, racontait aux autres qu’il avait rencontré dans cette taverne, quelque mois plus tôt, une jeune femme du secteur 18 qui bossait au service logistique du secteur 7. Un de ses collègues lui dit,

— Tu as de la chance mon pote, les nanas sont plutôt rares sur Cérès.

— Elles sont rares dans toute la ceinture en fait ! repris John, un mécanicien du secteur 28.

Franz le reconnut, et dit,

— C’est vrai qu’on est plutôt sur un ratio de 30/70, mais c’est déjà mieux qu’il y a 15 ans. Quand j’ai commencé ici, on n’en croisait en moyenne qu’une ou deux par mois. Et encore, la plupart du temps, elles ne restaient que 4 ou 5 jours en mission de consultance avant de retourner sur Terre. À mon avis, ça devrait s’équilibrer progressivement.

— Ou pas ! dit Hank du secteur 5. Un travail manuel est plus un travail d’homme, qu’on le veuille ou non. C’est comme ça, c’est tout !

— Pas nécessairement. reprit Franz. Ce que tu dis est vrai sur Terre ou sur une planète qui présente une gravité équivalente ou supérieure. Dans ce genre d’endroit, les travaux manuels lourds y resteront l’apanage des hommes. Mais dans l’espace, quelle différence cela fait-il ? Pour déplacer une masse d’une demi tonne en apesanteur, les bras d’une femme ou d’un homme sont équivalents en tout point. La force physique présente assez peu d’intérêt en fait. Je pense qu’une femme peut faire le même job qu’un homme. Il n’y a aucune raison objective pour qu’elles ne viennent pas bosser ici.

— C’est pas faux. dit Alan du secteur 9 avant de poursuivre,

Là où je bosse au terminal du spatioport, tous les jours, je vois débarquer de plus en plus de femmes seules en provenance de la Terre. Un jour, j’ai pris un café avec l’une d’entre elles dont les valises avaient un peu de retard. Elle m’a expliqué qu’elle ne trouvait pas de boulot sur Terre et qu’elle était venue tenter sa chance ici. Trois jours plus tard, je l’ai recroisée par hasard dans un couloir du secteur 56 et elle m’a dit qu’elle avait trouvé du taf le lendemain de son arrivée au service colis express de la société postale de Cérès. Elle a été étonnée par la “procédure de recrutement” : pas d’entretien d’embauche, pas de discussion, rien ! Ils lui ont juste dit qu’elle commençait le lendemain et ils lui ont remis directement son matériel de travail et son horaire.

C’est pas comme sur Terre, quoi… conclut Alan et Franz surenchérit,

— Tu m’étonnes, sur Terre pour bosser comme manutentionnaire, tu dois envoyer ta candidature, passer 50 tests de sélections, 10 entretiens d’embauches et que sais-je encore pour au final te faire recaler. Sans compter que même en cas d’embauche, t’es payé au lance-pierre et ils se permettent encore de te parler comme si t’étais un attardé. À la fin, avant de partir pour Cérès, je n’essayais même plus. Je vivais de petits boulots payés à la journée à gauche et à droite.

Ainsi, Franz, Peter, Alan du secteur 9 et les manutentionnaires du 47-K poursuivirent leur discussion jusqu’à tard dans la soirée. Franz remarqua que Peter, d’habitude loquace, était anormalement calme et discret. Lorsque toute l’assistance eut quitté les lieux et que les deux comparses, en bons piliers de comptoirs, eurent décidé d’en prendre un dernier pour la route, Franz lui fit la remarque.

— On ne t’a pas entendu beaucoup ce soir. T’as pas la pêche ou quoi ?

— Non ça va. Je réfléchissais juste à l’incident d’aujourd’hui et je me disais que ce qu’on fait ici n’a rien de naturel. On n’est pas fait pour vivre dans l’espace. Imagine-toi ce qu’il se serait passé si un des hommes de l’équipage du cargo n’avait pas eu le temps de remettre sa combinaison ou si elle avait été trop endommagée… En fait, c’est de l’inconscience pure et simple. Notre vie ne tient qu’à un fil en permanence et nous, tels des équilibristes sous LSD, nous dansons sur la corde raide. C’est juste n’importe quoi !

Franz le reconnut en hochant la tête d’un air grave et rétorqua,

— Que faire d’autre ? dit-il en levant les bras en signe d’impuissance. Rentrer sur Terre et crever la misère ? Moi, je préfère 1000 fois continuer à danser ici sans l’ombre d’une hésitation !

Peter repris,

— Rentrer sur Terre, non certainement pas ! As-tu entendu parler des missions d’explorations exoplanétaires ?

— Euh… oui, j’en ai vaguement entendu parler. Où veux-tu en venir ? Il y a bien quelques bases ici et là. Ce sont surtout des missions scientifiques sur des planètes à l’atmosphère irrespirable. Il n’y a rien pour nous là-bas.

— Non, plus maintenant. répondit Peter. Il y a quelques jours, j’ai entendu deux types qui parlaient d’une mission d’exploration sur une planète dotée d’une atmosphère similaire à la Terre. Là-dessus, j’ai cherché ça sur le net et j’ai trouvé des sources. Ce caillou, ou plutôt ce monde, se trouve à 58 parsecs de la ceinture.

— Euh, 58 parsecs, ça fait donc euh… on multiplie par 3,25 à peu près, soit 189 années-lumières à la grosse louche. Donc, un peu moins de deux semaines de trajet à bord d’un zinc de classe 4. D’accord, je vois.

— Oui, c’est bien ça. Eh ben, la composition de l’atmosphère est de… ben tiens regarde.

Il lui tendit ensuite son starphone sur lequel était affiché un descriptif technique avec des photos, des données atmosphériques ou météos et d’autres paramètres du même ordre sur ladite planète.

— Mouais, où as-tu trouvé ça ? demanda-t-il, l’air dubitatif.

— Sur un forum de discussion, peu importe, lis la composition atmosphérique ! Franz, qui n’avait que de vagues notions en matière de chimie atmosphérique, comprit néanmoins que la teneur en oxygène était largement suffisante et dit,

— Hum, 19 % d’oxygène, hein. Un peu faible, mais on peut s’y habituer, je suppose.

— Oui, et ce n’est pas tout. La pression atmosphérique est en moyenne de 1200 hectopascals, soit 18 % supérieur à la Terre, ce qui compense en fait le déficit en oxygène. En outre, le reste est composé de 70 % d’azote, de 11 % de gaz rares, principalement de l’hélium et du xénon, et enfin de 0,08 % de CO2.

— Attends, 0,08 % c’est beaucoup ça. Bonjour l’effet de serre, il doit y faire chaud, j’imagine ?

— Oui, c’est vrai que ça boxe au niveau des températures. Bon, c’est une planète totalement désertique en fait, couverte de dunes, caractérisée par une pluviométrie quasi nulle et par de violentes tempêtes de sable. En fait, la température reste supportable depuis les pôles jusqu’à 50° de latitude, c’est chaud, mais pas insupportable pour autant. Bon d’accord, même si c’est rude, l’atmosphère y est respirable.

Franz réfléchit et dit,

— Cinquante degrés de latitude nord. Sur Terre ça donne le sud du Canada et de l’autre côté le sud de la Nouvelle-Zélande. Hum, c’est limité quand même comme surface habitable.

— Au-delà de ces latitudes, le climat devient de plus en plus hostile et niveau tropical, dans le désert profond, la température y avoisine les 80° Celsius, il faut carrément une combi réfrigérante. Un homme sans combinaison ne pourrait pas y survivre plus de quelques minutes. Évidemment, personne n’y va.

— Je vois. dit Franz. Et donc, dans ces zones habitables, tu y vas et tu respires comme ça, sans combi. Et ils n’ont pas besoin de boucliers anti-radiations comme ici, je suppose ?

Peter acquiesça en faisant la moue tout en touchant inconsciemment la mèche rouge qu’il avait sur le côté droit à la base de sa grosse chevelure noire. Cette particularité était due à une modification génétique causée par les radiations, sans gravité, néanmoins visible.

Franz comprit dès lors qu’il pensait à cette particularité et lui dit,

— “Le coup de rouge”, tu sais que c’est bénin. Chez nous, les Indo-européens, c’est visible, mais ça reste sans gravité. Apparemment, c’est en rapport avec les 3% de gènes qu’on aurait en commun avec l’Homme de Néandertal. Et chez nous, pour les roux, ça ne se remarque même pas. Comme chez les Irlandais ou les Scandinaves par exemple. Les Africains et les Asiatiques ne sont même pas concernés par cette manifestation physique. De toute manière, c’est sans conséquence pour l’être humain de manière générale. Si ça te gonfle, tu peux te colorer les cheveux. Certains le font.

— Non, ça je m’en fous. Ce qu’il y a, c’est que sur cette planète, on n’a pas tous ces problèmes : c’est à peu près comme sur Terre. dit simplement Peter.

— Et au niveau des températures ?

— Ça cogne dur : on est entre 10° Celsius aux pôles et 35° Celsius vers les cinquante degrés de latitude nord ou sud.

— Bon d’accord et alors, tu irais y faire quoi là-bas ?

— Après une courte recherche, j’ai trouvé un site de recrutement qui cherche des gens pour y développer plusieurs avant-postes. Il y a de gros filons de cobalt selon les premiers rapports.

— Comment s’appelle-t-elle cette planète, à propos ? Nommer les choses, c’est mieux. dit Franz.

— HD 188753 Ab. répondit Peter.

— Charmant ! dit Franz, avec un sourire.

— Toutefois, sur le forum, on la nomme Lemon à cause de son aspect jaunâtre vu de l’espace ou Hadès, en référence à un dieu de l’antiquité, je ne sais pas lequel, mais on s’en fout. Je crois que c’est un dieu en rapport avec la mort ou l’enfer, je n’en sais rien. Ils l’appellent comme ça, car elle est totalement couverte de vastes déserts et sans aucune étendue d’eau. Pas de faune ni de flore, toute vie y est absente. C’est un monde strictement minéral.

— Mouais, plutôt hardcore comme plan. Au moins, vu les conditions, il n’y a aucun risque biologique, aucun microbe ou xénovirus, rien quoi. dit Franz, à juste titre. Et qu’en est-il de la gravité ? demanda-t-il.

 — On dit qu’elle est très agréable. On parle de 80 % de celle de la Terre, à peu près 0,79 g.

— Bon, je vois le délire. Et tu crois vraiment que ça vaut le coup d’aller là-bas ? À mon avis, c’est un peu comme ici finalement et peut-être même pire. S’ils viennent de lancer l’exploration, ça doit ressembler à Cérès il y a 25 ans. Tu sais, récemment, j’ai rencontré un vieux de la vielle qui est là depuis une grosse vingtaine d’années.

— Ah oui, Raoul le Français, je le connais. coupa Peter.

— Oui, c’est bien lui, repris Franz. Il m’a dit qu’au départ, il n’y avait rien de rien ici et il m’a raconté comment c’était à l’époque. Tout ce qu’il faisait, c’était travailler et dormir. Même pas de pinard, un cauchemar pour un Français. Ni rien d’autre d’ailleurs. À mon avis, c’est un peu comme ça, là-bas. De plus, il faut voir la paie, c’est sans doute moins bien qu’ici. Vaut mieux te renseigner avant de te mettre là-dedans, perso, je le sens moyen. dit-il, franchement dubitatif.

— Écoute, même s’il n’y a pas grand-chose à faire en dehors du boulot et même si la paie est moins bonne qu’ici, au moins, je ne risquerai plus ma peau en permanence. Te rends-tu compte qu’on a pris l’habitude de frôler la mort tout le temps ? Au moindre faux pas, on est mort et on a pris l’habitude de trouver ça normal.

— Faut pas exagérer, quand même.

— Exagérer ? Tu plaisantes ? Vivre dans le vide spatial, qu’est-ce donc sinon être sur la corde raide ? Non, c’est bon, ce qu’il s’est passé aujourd’hui m’est resté en travers de la gorge. Je vais prendre des dispositions pour me barrer vers ce monde désertique.

— Je comprends ton point de vue. Tiens-moi au courant si tu as des news, je pourrais peut-être marcher dans la combine. Pourquoi pas, après tout ? C’est vrai que ça se tente.

— Oui bien sûr, de toute façon, je ne pars pas demain et on se voit tous les jours de toute manière.

Peter et Franz terminèrent leur verre en discutant de détails triviaux sur leur journée du lendemain et quittèrent ensuite les lieux. Peter prit le métro inter-secteur pour rentrer chez lui tandis que Franz, ne devant commencer la journée suivante qu’assez tard dans la matinée, prit la décision de rentrer chez lui à pied pour remettre de l’ordre dans ses pensées. Il était l’équivalent de 2h00 du matin sur Cérès et les coursives qu’il empruntait étaient particulièrement calmes à cette heure de la nuit. Il appréciait le calme apaisant qui régnait dans ce labyrinthe qui grouillait habituellement de gens circulant dans tous les sens. Il mit à profit la demi-heure de marche qu’il avait devant lui pour se livrer à quelques réflexions.

Il pensait à son environnement en se disant que ces coursives constituaient son univers. Il appréciait ces endroits confinés constitués de corridors et de locaux techniques. Franz s’y sentait bien, un peu comme dans son salon. Il aimait l’idée que des machines maintiennent la température, la pression atmosphériques et l’humidité à un niveau constant grâce à des systèmes informatiques de hautes technologies. En fait, il se voyait de plus en plus mal évoluer à la surface d’une planète, seul et livré aux aléas de la nature. Savoir que la pluie ou qu’une tempête pouvait survenir n’importe quand et que la température pouvait chuter de plusieurs degrés en quelques minutes avait pour lui quelque chose de dérangeant. C’est vrai qu’autrefois, alors qu’il vivait sur Terre, il s’en moquait éperdument et par contre, le vide spatial, lui, le terrifiait littéralement. Maintenant, après 15 ans sur Cérès, c’était tout le contraire. Il pensait même qu’il ne pourrait plus vivre autrement. Ça faisait trop longtemps qu’il était là. Jadis, il était Terrien et aujourd’hui, il était devenu une créature de l’espace. Peter disait que ce n’était pas naturel, pourtant, lui, ça lui convenait plutôt bien. songea-t-il.

« En fait, je me vois même très mal évoluer sur son désert machin-truc là. Comment appelait-il cela encore ? Dune ? Non, c’est pas ça, peu importe, quel que soit son nom, je me vois mal circuler à la surface d’une planète désertique où il n’existe aucune civilisation et où n’importe quoi peut arriver. Ce plan craint à mort, c’est grave pourri. Qu’il y aille s’il le veut, moi j’y vais pas, c’est clair, je reste ici sur mon caillou ! ».

Le Royaume d’Hadès

Quelques jours plus tard, en rentrant du travail vers 17h00, Peter chercha des renseignements sur les postes à pourvoir sur Hadès. Il examina les conditions de travail, les installations de logements et de divertissements qui y étaient proposées par les compagnies minières sur place. Comme Franz l’avait envisagé, les conditions de travail y étaient en effet un peu moins bonnes que sur la ceinture, sauf que de nombreux développements étaient en cours sur toute la planète, ce qui présageait un avenir plutôt encourageant. Au niveau des postes à pourvoir, évidemment, ils recherchaient énormément d’ingénieurs, mais pas uniquement. En fait, tous les corps de métiers étaient demandés : techniciens, soudeurs, comptables, cuisiniers et manutentionnaires. Il y en avait pour tous ceux qui désiraient mettre les mains dans le cambouis. « Normal, il s’agit d’un monde à construire. », pensa-t-il. « Bon, c’est pas si mal, au moins il y a du taf. ». Il fit alors le point sur sa propre situation. « De toute façon, même si les conditions de travail y sont un peu moins bonnes, avec le capital que j’ai accumulé ici, j’ai largement de quoi voir venir. J’ai 480’000 starcoins. En fait, j’ai même de quoi être carrément à l’aise. Et en plus, si je me mets à bosser tout de suite… ». Il alla ensuite sur le site d’une entreprise d’ingénierie qui recherchait des soudeurs. « Aucune formalité, juste un formulaire à remplir en ligne et c’est réglé. Pas mal ! Et pour les soudeurs qualifiés, les conditions de travail y sont quasi identiques à celles en cours sur Cérès. », constata-t-il. Après avoir consulté les vols entre Cérès et Hadès, il comprit qu’il pourrait y être en deux semaines. Il remplit donc le formulaire en indiquant que son entrée en fonction se ferait quatre semaines plus tard. « Le temps au moins de trouver une piaule, de poser mon sac et de m’acclimater à la gravité. », se dit-il. Dès le formulaire rempli, il pressa sur ‘Enter’ et posta sa candidature. Il reçut une réponse personnalisée 30 secondes plus tard qui lui souhaitait la bienvenue dans la compagnie et qu’en tant qu’employé, il bénéficiait, entre autres choses, d’un logement gratuit tout au long de son contrat. Il y avait en pièce jointe son contrat de travail signé dans lequel tout était détaillé. « Hum, traitement des candidatures par IA. Ils y mettent les moyens, ils veulent vraiment du personnel ! ». Après avoir lu le mail et signé le contrat électroniquement, il dit,

— Bon, eh ben, je pars après-demain !

Mais sur le moment, il ne réalisa pas encore qu’il allait travailler, vivre et enfin prospérer sur un monde ensoleillé avec une atmosphère respirable.

Le lendemain, Peter alla à la rencontre de son vieil ami qui venait de terminer sa journée de travail aux docks du secteur 18. Alors que Franz remballait son matériel de travail, Peter lui annonça la nouvelle.

— Bon ça y est, les jeux sont faits, je pars pour Hadès. Demain matin, je remets les clés de mon appartement, ensuite mon équipement à la compagnie et après, à 10h00, je vais au spatioport et je me barre. Au revoir Cérès et bonjour Hadès !

— Ah ça y est, tu pars déjà demain ?

— Yep, tout est réglé.

— Dommage, t’es devenu une superstar après ton action d’éclat au dock 47-K. dit Franz, en souriant. Depuis plusieurs jours, sur l’intranet, des images du sauvetage tournent en boucle sur toutes les chaînes, avec en sous-titres, “Peter, le héros de la ceinture”. Dans le journal en ligne de Cérès, tu as même fait la première page titrée, “Peter Richardsen, le sauveur de l’équipage du Demeter”.

— Ouais ouais, la notoriété n’est pas trop mon truc, tu sais. J’aime la discrétion. Ce n’est pas plus mal que j’aille dans un secteur ou je suis un peu moins “vedette”. J’aime passer sous les radars.

— Tu pourrais passer au-dessus pour une fois. C’est pas si mal, tu sais. Tout le monde me parle de toi.

— Non, vraiment Franz, toute cette agitation c’est pas mon truc. En plus, j’ai pris ma décision et je m’y tiens. Elle a été mûrement réfléchie, tu sais.

— Ouais, je comprends ton point de vue. Alors, comment ça se passe ? Tu pars directement pour Hadès ?

— Non, il n’y a pas de vols directs, du moins pas encore, je transite par la Terre une demi-journée et ensuite, j’embarque pour deux semaines de vols. Bon, ça va être long, mais j’ai téléchargé des films et des bouquins, je vais essayer de tuer le temps.

— Deux semaines, c’est long quand même…

— Ouais, je te le fais pas dire.

— Et niveau thunes, tu t’en sors ?

— Oui ça va, j’ai 480’000 starcoins d’avance et un boulot de soudeur déjà prévu. J’ai signé un contrat en ligne avec une compagnie locale.

— Quatre cent quatre-vingts plaques, ça va, tu es à l’aise ! Sur Terre, tu pourrais déjà te payer un bel appartement avec ça.

— Ben heureusement, j’ai trimé sur ce caillou pendant 10 ans quand même.

— Au fait, ils ont le net là-bas ?

— Oui, comme ici, via l’ansible. Grâce à ça, mes starcoins sont utilisables immédiatement.

— Excellent ! Ici, cette techno, on ne l’a pas eu tout de suite, on ne l’a que depuis une douzaine d’années. Avant ça, on devait utiliser la communication conventionnelle, tu te rappelles ?

— Non, ça, je n’ai pas connu. Je n’étais pas encore là. dit Peter 

— T’as rien raté ! Pour envoyer un simple mail, c’était la croix et la bannière. On ne pouvait envoyer que des textes courts et chaque envoi prenaient entre 12 et 35 minutes en fonction de la distance Terre-Cérès.

— Ah oui d’accord, c’était à ce point-là ?

— Oui et seulement quand ça marchait. surenchérit Franz. Tous les quatre ans et demi, le système était hors service pendant un mois parce que la Terre était de l’autre côté du soleil. Après, ils ont déployé le satellite Hélios pour relayer les coms entre Cérès et la Terre quand le soleil est au milieu. Et un peu plus tard, ils ont installé l’ansible sur la station et mis à jour Hélios pour qu’il puisse traiter les communications par ansible.

— Pour vos transactions en crypto, comment faisiez-vous ?

— Hum, une chambre de compensation devait les valider une fois par semaine après l’authentification du réseau terrestre… quelle misère !  Enfin, c’est terminé ce temps-là. Depuis la création de l’ansible, on a accès à toute l’information instantanément et partout dans l’univers. Tiens au fait, dans le cargo dans lequel tu embarques, il y a l’ansible ?

— Pas en phase de distorsion, le canal est réservé uniquement pour les communications de service. C’est bien la raison pour laquelle j’ai téléchargé des trucs.

— Ah d’accord, ça je ne savais pas. Faut dire qu’en dehors des voyages vers la Terre, je n’ai été nulle part.

— Ça va changer, mon ami, ça va changer. dit Peter, en souriant.

— Je ne crois pas, copain. Je ne risque pas de venir sur ta boulette de sable, là. Ça, c’est moi qui te le dis ! répondit-il d’un ton léger, mais déterminé.

— Ne jamais dire jamais !

Franz rigola et reprit,

— Ça vient d’où ça encore, du 20ᵉ siècle ou quoi ? dit Franz, qui se moquait souvent des vieilles expressions de Peter.

— Plutôt du 19ᵉ. répondit-il sur le ton de la plaisanterie.

D’un ton plus sérieux, Franz dit,

— Ben de toute façon, on va rester en contact via Facestellar, je suppose.

— Oui, évidemment. dit Peter Richardsen d’un ton rassurant, sachant très bien que c’était la dernière conversation qu’il avait avec son vieil ami. Il n’était pas de nature cynique, mais il avait déjà vécu suffisamment longtemps pour savoir qu’une franche et honnête camaraderie ouvrière, si forte soit-elle, ne pouvait survivre par-delà les distances, et certainement pas par-delà les étoiles, exactement là où il allait.

Ainsi, Peter partit et s’installa sur la planète désertique. Même si le climat y était hostile, sa vie fut cependant longue, prospère et contre toute attente, bien que ce ne fût nullement son intention de départ, il rencontra une Ceinturienne et fonda une famille. Comme tous les Hadéens, il participa également à la construction de ce nouveau monde et rencontra beaucoup d’épreuves qu’il réussit à vaincre à force de travail, d’entraide et de persévérance. En définitive, il se dit qu’il avait pris une bonne décision en ayant choisi d’immigrer, une fois de plus, et d’avoir intégré une communauté qui le respectait, entre autres choses, pour sa force de travail. Soulagé de ne plus être en danger en permanence, comme par le passé lorsqu’il vivait dans la ceinture, il ne regrettait aucune des décisions qui l’avaient amené ici.

Cependant, certains soirs d’été, il regardait la voûte céleste avec une certaine nostalgie. Il se souvenait qu’autrefois, tel un fou, il dansait avec les étoiles en se disant que finalement, même s’il risquait sa vie à chaque instant, ce n’était quand-même pas si mal.

Chapitre 3 : La révolte de Cérès

Une centaine d’années s’était écoulée depuis la colonisation d’Hadès. Les problèmes relatifs à l’approvisionnement en eau, omniprésents dès le départ, furent dans un premier temps très partiellement solutionnés par l’apport de blocs de glace en provenance de la ceinture extérieure du système hadéen. Par la suite, pour doter ce nouveau monde d’une pluviométrie satisfaisante, des ingénieurs en météorologie ont proposé que des blocs de glace soient projetés depuis l’espace dans l’atmosphère hadéenne selon un angle de 45° par rapport à la surface. D’après eux, la glace se vaporiserait intégralement en pénétrant dans l’atmosphère et augmenterait ainsi son taux d’humidité naturel sans provoquer de dégâts au sol. Ce programme eut, dès le départ, de bons résultats et se poursuivit pendant une cinquantaine d’années. À l’issue de ce processus, la planète, toujours aride et chaude, avait néanmoins une pluviométrie raisonnable au niveau des zones arctiques, subarctiques et tempérées. Parallèlement à cette méthode, un autre apport de glace fut mis en place pour constituer un gigantesque lac artificiel de 358’000 km². La glace, d’abord transformée en eau grâce à de gigantesques centrales à énergie solaire, fut déversée ensuite dans une immense dépression rocheuse de la taille d’un pays comparable à l’Allemagne. Ainsi, au niveau du 60ᵉ parallèle nord, cette vallée géante fut remplie à ras bord de 80’000 Km³ d’eau, afin d’approvisionner toute la surface à l’aide de gigantesques pipelines. Ces tubes géants d’une centaine de mètres de diamètre, dotés de puissantes turbines, parcouraient tout le globe pour acheminer l’or bleu partout où c’était nécessaire. De plus, afin de refroidir Hadès, des aérosols de dioxyde de soufre furent pulvérisés à grande échelle dans toute la haute atmosphère. La diffusion de cette molécule, ayant comme propriété de refléter les rayons du soleil, eu pour conséquence un refroidissement général et graduel de la température globale. À l’issue de ces stratégies climatiques, 80 ans après le déploiement des premières bases, plus personne ne manquait d’eau et le rationnement prit fin. Au cours des décennies, la physionomie de l’environnement évolua suite au programme de développement agricole et écologique. Sur la planète, d’abord désertique et entièrement couverte de sable, les dunes firent progressivement place à des pâturages, des champs, des forêts, des rivières et des lacs qui s’étendirent des pôles jusqu’à la ceinture équatoriale. Néanmoins, cette dernière resta quasiment inchangée. En effet, les températures, bien que nettement plus basses qu’autrefois, y étaient toujours infernales et la pluviométrie y demeurait pratiquement nulle. Cependant, avec une température moyenne de 38° en surface et même quelques rares pluies occasionnelles, il était désormais possible de circuler à l’équateur sans combinaison réfrigérante. Suite à leurs efforts, un siècle après la découverte de la planète, la civilisation hadéenne s’était développée dans les zones habitables qui maintenant couvraient la quasi-totalité de la surface et l’économie, d’abord basée exclusivement sur l’extraction de cobalt, s’était largement diversifiée par la suite. Hadès était en effet devenue très active dans les technologies de pointe telles que l’aérospatiale et l’électronique. La société hadéenne, depuis le dépôt de sa Constitution à l’Union des Planètes indépendantes — acte fondateur en tant qu’entité politique autonome — était devenue une entité politique très stable, avec une économie forte et une armée petite, mais efficace, notamment dans la lutte contre le trafic de drogue et la piraterie interstellaire. Sur le plan démographique, la population s’élevait maintenant à 580 millions d’individus. La plupart des gens venaient historiquement de différents pays de la Terre ou de la ceinture d’astéroïdes. Cependant, après un siècle de luttes acharnées et communes pour transformer ce désert géant en un habitat hospitalier à la vie humaine, tous faisaient à présent partie d’une même nation hadéenne homogène avec un sentiment patriotique fort quelles que soient leurs anciennes origines planétaires ou culturelles. Ainsi, Jack Richardsen, le petit-fils de Peter Richardsen, l’intrépide et héroïque astronaute de Cérès, s’était engagé tout naturellement dans l’armée dès sa majorité alors qu’il venait pourtant d’une famille aisée. Sur Hadès, c’était en effet la norme d’avoir au moins un membre de la famille qui servait sous les drapeaux.

D’autres mondes habitables furent également découverts durant cette période et firent l’objet d’une colonisation importante de la part de populations venant essentiellement d’Amérique du Nord et d’Europe de l’Ouest. Ces planètes, beaucoup plus hospitalières qu’Hadès, furent rapidement colonisées et se constituèrent, elle aussi, comme des entités politiques autonomes. Dès lors, des mondes océaniques et tempérés, comme Califonia Spring et Blue Sky, constituaient une destination de prédilection pour des Terriens en quête d’un avenir plus clément.

La Terre de son côté, toujours composée d’entités politiques et économiques rivales, n’avait quant à elle pas évolué et considérait la ceinture d’astéroïdes et son peuple comme la propriété privée de consortiums économiques soutenus par les vieux États-nations défaillants. Dans la ceinture, les tensions étaient palpables et les incidents de plus en plus fréquents…

Le soldat

C’était encore une belle journée qui s’annonçait pour le lieutenant Jack Richardsen du 53ᵉ bataillon du corps des Marines d’Hadès. Il était 07h00 du matin et sa femme préparait le petit déjeuner pendant que ses deux filles et son fils commençaient déjà à se chamailler. Jouissant de l’agréable fraîcheur matinale, il buvait son café dans son jardin. Il songeait à sa journée de travail à la caserne qui allait être d’un calme olympien. Il avait du travail administratif de prévu, comme préparer des horaires d’entraînements et rédiger des appels d’offres pour les fournisseurs. Il avait en effet quitté ses fonctions opérationnelles depuis deux ans à cause d’un léger problème de dos dû à ses nombreux sauts en parachute. Néanmoins, ses états de service irréprochables lui valaient le respect des soldats comme des officiers et il tenait un point d’honneur à rester en bonne condition physique. « D’accord, j’ai 49 ans et peut-être ai-je de légers problèmes de dos, mais ce n’est pas une raison pour devenir un gros lard. Je reste un officier du corps des marines, après tout. », disait-il souvent à ses collègues sur le ton de la boutade.

— Jacky, tu ne veux pas déjeuner ? lui cria sa femme Alice depuis la cuisine.

— Nan, c’est bon. Pour moi, c’est le petit déjeuner des champions : café noir et cigarette blonde !

— T’en as pas marre de fumer cette cochonnerie ? T’es vraiment un dinosaure, j’ai l’impression d’être mariée à un vieux caporal de la Terre !

Il éclata de rire et dit,

— Oui, je sais. Je vais arrêter.

— Ouais, c’est ça. Ça fait 20 ans que tu arrêtes de fumer ! répondit Alice, en rigolant.

Elle avait bien entendu raison, ça faisait 20 ans qu’il arrêtait de fumer. « Mais bon, les habitudes ont la vie dure. », se disait-il souvent, sans trop s’inquiéter.

La clope au bec, il feuilletait distraitement un magazine de motos et s’attarda sur une page. « L’Harley-Davidson FXRS de 1989 customisée, la bécane de mes rêves ! », se dit-il en soupirant. Il regarda avec attention les chromes et les aciers de l’engin en imaginant ce que seraient ses balades avec cette machine sur les routes hadéennes. Il avait eu un coup de foudre pour cette bécane le jour où il avait regardé un très vieux film de la Terre, “Harley-Davidson and the Marlboro Man”, dans lequel un des deux protagonistes avait cette antiquité comme monture. Même si cette moto n’était plus produite depuis des siècles, il était à présent possible de la faire fabriquer via la technologie d’impression 3D chez un concessionnaire. En la voyant, il pensait, « Le pied absolu : le cowboy qui parcourt les USA… », tout en se disant qu’il ferait bien la même chose sur les routes illimitées de sa planète. Il referma alors le magazine avec amertume. « Ce n’est pas avec ma paie de lieutenant que je vais pouvoir me payer ça. », se dit-il encore. Évidemment, il avait pensé contracter un emprunt bancaire pour se la payer et évidemment, sa femme Alice l’avait envoyé bouler en se foutant de sa poire au passage en disant qu’elle voyait mal un des deux cowboys du film aller à la banque pour contracter un emprunt. Elle l’avait même traité au passage de motard du dimanche embourgeoisé.

— Tout ce que tu auras, c’est ta bicyclette et c’est tout ! avait-elle conclu.

— « Mégère ! », avait-il pensé. Sauf qu’Alice avait raison, s’était-il dit aussi. Après tout, il avait une famille sur les bras à présent.

L’heure approchait de 07h30 et comme tous les jours, sa femme et ses enfants partirent en voiture en direction de l’école. Pour lui, il allait bientôt être temps de prendre sa bicyclette et de partir à la caserne qui ne se trouvait qu’à cinq minutes à vélo de son petit village. Il prit donc la route et s’y rendit à son aise.

Mais lorsqu’il arriva, il remarqua tout de suite que quelque chose clochait. Les choses n’étaient pas du tout comme d’habitude. Il régnait en effet une certaine fébrilité dans la caserne alors que la semaine devait être calme. La plupart des soldats avaient apparemment reçu l’ordre de commencer leurs exercices de tirs et de close combat. C’était normal dans une caserne militaire, par contre ce qui l’était moins, c’était que tous les hommes de la caserne, donc à peu près dix mille hommes, étaient assignés soit à leur entraînement, soit à des travaux de maintenance du matériel de guerre. En fait, ça ressemblait furieusement à une mobilisation générale. « Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? », se demanda-t-il. Comme d’habitude, il pénétra dans les locaux administratifs, prit les escaliers jusqu’au premier étage et entra dans son bureau. Il se servit une tasse de café et la bue doucement en regardant l’agitation générale par la fenêtre. Comme il n’était plus dans la composante active, il n’était plus tenu informé tout de suite, comme par le passé, des mouvements sur le terrain. Il n’empêche qu’il savait toujours ce qu’il se passait, au moins dans les grandes lignes. Sauf qu’ici, rien ne lui avait été communiqué. Il appela dès lors le service administratif de sa section.

— Bonjour, adjudant, dites-moi, est-ce que le capitaine Jensen est présent aujourd’hui ?

— Bonjour mon lieutenant. Oui, je l’ai vu ce matin, il avait une réunion d’état-major, mais elle doit-être terminée. Il devrait-être dans son bureau à présent.

— Bien, je vous remercie adjudant.

Le capitaine Scott Jensen était un vieil ami d’enfance de Jack. Alors que Jack était entré dans l’armée dès l’âge de 18 ans, Scott avait décidé d’entreprendre des études d’Histoire à l’université. Vers l’âge de 35 ans, alors qu’il était enseignant depuis la fin de sa maîtrise, il avait aussi décidé de rejoindre les forces armées hadéennes. Naturellement, en tant qu’universitaire, il était entré directement avec le grade de sous-officier et, devenu officier à la fin de son instruction, il avait demandé à rejoindre une division opérationnelle. En effet, il avait quitté l’enseignement, car il avait besoin “d’un peu d’action”, disait-il. Cependant, myope comme une taupe, bien qu’en très bonne condition physique, il avait été affecté à… l’école militaire d’Hadès comme professeur d’Histoire ! Toutes ses protestations n’ont bien entendu servi strictement à rien et donc, ce fut pour Scott un “retour à la case départ”, comme il disait souvent d’un ton amer. Toutefois, comme sa formation d’historien était hautement appréciée et utile au commandement central, il travaillait également comme analyste au centre de recherches et d’études stratégiques. Par conséquent, il était tenu au courant de tout, en temps réel.

Dès lors, quand Jack avait besoin de savoir ce qu’il se tramait au niveau du commandement, il allait simplement voir Scott.

Il appela donc sur le poste fixe du bureau de son vieux copain.

— Scott, c’est Jacky. Tu as cinq minutes ?

— Ouf, pas vraiment, c’est un peu l’effervescence ici. Mais c’est bon, viens, je vais faire une pause et on va boire un café !

— Ok, j’arrive. dit Jack, avant de raccrocher et de se rendre dans le bureau de Scott.

Lorsqu’il arriva, son vieux camarade le salua chaleureusement comme à son habitude.

— Salut Jacky, ça va ?

— Ça va Scotty, merci. Dis-moi, qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ? Quand je suis arrivé ce matin, tout le monde courait dans tous les sens.

— Cérès, dans la ceinture. Il y a des émeutes sur place. Sérieuses, d’après ce qu’on sait. Les choses dérapent tellement qu’il est question d’y envoyer une force d’interposition. Et pas que sur Cérès, il parait que ça pète partout dans la ceinture.

— Quoi ? Dans la ceinture, euh… mais pourquoi ? demanda Jacky, estomaqué par cette étrange nouvelle.

— C’est une longue histoire. Tu sais, au départ sur Cérès, des gens venaient de la Terre pour y travailler il y a à peu près 130 ans.

— Oui, mes grands-parents paternels y ont travaillé quelques années avant de s’installer sur Hadès. Mon grand-père m’en parlait souvent, il se considérait même plus comme ayant des origines ceinturiennes que terriennes.

— Ah oui, c’est juste. dit Scott d’un air songeur. Je me rappelle de ton grand-père. Tes grands-parents se sont rencontrés sur Cérès, je suppose ?

— Non, ici sur Hadès, c’est d’ailleurs pour ça qu’ils ont sympathisé quand ils se sont rencontrés. Ils parlaient le même dialecte, celui de la ceinture.

— Ah d’accord, moi, c’est ma grand-mère maternelle qui venait de là. Soit, tu sais qu’au départ les conditions de travail y étaient bonnes, excellentes même.

— Oui, c’est ce qu’il me disait souvent en effet, c’est même là qu’il a gagné suffisamment d’argent pour venir s’installer confortablement sur Hadès et monter son usine de construction métallique maintenant dirigée par mon père et mon frère.

— Je vois. Eh bien, il y a à peu près un siècle, à l’époque de ton grand-père, c’était vrai, sauf que ça n’a pas duré en fait. Les conditions de travail s’y sont progressivement détériorées, mais elles sont restées encore honnêtes jusqu’à il y a peu. Pendant ce laps de temps, sur la station, une identité ceinturiènne s’est développée, notamment via une langue commune. Tu sais, ce vieux dialecte ceinturien que nos grands-parents parlaient entre-eux, tu t’en rappelles ?

— Oui, je m’en rappelle un peu. C’est ce mélange de russe, d’anglais, d’espagnol, de chinois et d’autres trucs que nos grands-parents parlaient. C’est ça ?

— Oui, c’est ça. Eh bien, ce vieux dialecte est devenu la lingua franca de la ceinture. Donc, vois-tu, au cours du temps, on a vu se développer une langue, une identité et une culture. Bref, tous les ingrédients pour constituer…

— Une nation. termina Jack.

— Exactement ! confirma Scott, qui, bien qu’historien, a toujours porté un intérêt particulier pour la sociologie politique. Il reprit ensuite le cours de son exposé.

En face de ça, on avait des entreprises qui devenaient de plus en plus hostiles à l’encontre de leurs salariés dans le but, évidemment, de comprimer les coûts de production à la baisse. Donc, depuis une dizaine d’années, les tensions étaient palpables, mais tout restait plus ou moins sous contrôle.

— Et qu’est-ce qui a fait dégénérer la situation ?

— J’ai envie de dire, tout ce qu’il se passe toujours dans ces cas-là. Une des entreprises minières sur place, la compagnie des mines de Cérès, c’est-à-dire la CMC Corp, est au fil du temps, devenue bien plus puissante que les autres et il y a plus ou moins deux ans, elle a lancé une OPA ultra-agressive sur toutes les autres sociétés sur place. Au final, ils ont obtenu le monopole de toutes les ressources économiques de Cérès et du reste de la ceinture. Dès lors, comme ils sont devenus les uniques employeurs de tous ces gens, ils ont entamé la série de compressions de coûts salariaux la plus extrême de tous les temps. Par exemple, les cours en gravité 1g en centrifugeuse pour les enfants : terminé ! Les soins de santés payés par l’entreprise : terminé ! Les congés payés : fini ! Et comme si ce n’était pas suffisant, il y a trois mois, ils ont divisé par cinq le salaire des Ceinturiens en disant simplement, par communiqué de presse, que pour soutenir leur croissance, ils étaient tenus de pratiquer ce qu’ils appellent une “politique d’austérité”. Depuis lors, rien ne va plus. Des révoltes ont éclaté partout sur la ceinture et les Ceinturiens demandent leur indépendance. De plus, il veulent nationaliser les infrastructures. Depuis un mois, une guerre de guérilla est en cours entre les indépendantistes et les forces militaires privées de la compagnie des mines de Cérès.

— Ça parait insoluble, comme situation.

— C’est bien ça le problème. On a déjà connu des situations analogues sur Terre, à maintes reprises même. Dans ce cas, des solutions provisoires pouvaient être établies via un cessez-le-feu et un partage territorial temporaire. Chaque belligérant se repliait alors sur son territoire et entamait des négociations avec à l’issue un accord de paix. Cependant, dans l’espace et sur des astéroïdes, c’est une première. On ne sait pas du tout comment la situation peut évoluer.

— Et quelle est la position de notre gouvernement ?

— C’est délicat. Comme on a des accords commerciaux avec la ceinture, on ne peut pas se mettre à dos les entreprises sur place et certainement pas la CMC Corp. D’un autre côté, comme bon nombre de nos concitoyens ont des origines ceinturiennes, comme toi et moi par exemple, on ne peut pas vraiment prendre fait et cause contre les Ceinturiens. Tout ceci est fort scabreux, vois-tu. De toute façon, conformément à notre politique de neutralité, on n’interviendra militairement que dans le cadre d’une opération de maintien de la paix, si les belligérants sont d’accord évidemment. C’est donc la position officielle que notre gouvernement va prendre cet après-midi par communiqué de presse.

— Je vois. Et la Terre et Mars, quelles sont leurs positions ? 

— Mars n’a pas encore pris position, mais je pense qu’en tant que puissance militaire et légaliste, elle aura tendance à agir comme un agent stabilisateur. De plus, même si elle n’a pas beaucoup d’intérêts commerciaux dans la ceinture, ce ne serait pas dans son intérêt que les choses dégénèrent. Elle ne veut certainement pas se retrouver avec une zone d’instabilité dans son voisinage immédiat. Ce serait trop de problème à gérer, c’est clair qu’elle ne veut pas de ça sur les bras. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que chez eux, pratiquement tous les citoyens martiens ont un parent proche, un père, une mère ou un frère, originaire ou vivant toujours dans la ceinture, sans compter que bon nombre d’entre eux font même la navette tous les jours pour aller y travailler. L’inverse est vrai aussi. Par exemple, les Ceinturiens n’ont même pas besoin de visa ou de passeport pour se rendre sur Mars. Ils peuvent s’y rendre librement comme ils l’entendent et leur dialecte, bien que différent, est en fait pratiquement le même que celui des Martiens. C’est dire la proximité entre les deux peuples. Quoi qu’il en soit, chez nous, au centre de recherche et d’études stratégiques, on pense que Mars ne va pas rester muette plus longtemps et qu’elle va intervenir diplomatiquement dans un premier temps et peut-être même militairement par la suite.

— Ah d’accord, ça va chauffer quoi. Et la Terre dans tout ça, qu’en dit-elle exactement ?

— La Terre en tant que planète, pas grand-chose. Le pouvoir y est trop fragmenté. Il est divisé entre de vieux États-nations moribonds et des multinationales surpuissantes. Alors, dans l’ensemble, et sans surprise, la multinationale qui a phagocyté toutes les autres a reçu un soutien inconditionnel de la part des principaux acteurs économiques et politiques de la Terre. De toute façon, si Mars tape le poing sur la table, tous ces gens n’auront pas à dire grand-chose.

— Je vois, et donc si je comprends bien, nous, on va aller se fourrer là-dedans, c’est ça ? dit Jacky. Il comprenait le raisonnement, en revanche, il ne voyait vraiment pas pourquoi Hadès, sa planète, irait se mettre là-dedans.

— On n’en sait encore rien, c’est possible. De toute façon, on le saura vite.

Et de fait, deux jours plus tard, à la demande des belligérants, de la Terre et de Mars, une force d’interposition composée de soldats d’infanterie de trois systèmes fut montée. Hadès, Blue Sky et Califonia Sping, envoyèrent ainsi une force de maintien de la paix légèrement armée, destinée surtout à calmer les esprits pour que tout le monde puisse s’asseoir à une table et négocier.

Avant le départ, chaque section de chaque division fut briefée par un officier. Les soldats de maintien de la paix de la section 47-K, une section comptant une cinquantaine d’hommes, avaient été briefés par le capitaine Scott Peterson. Jack, ayant assisté au briefing de Scott, avait surtout retenu ce qu’il avait dit quant à la nature de la mission :

— Messieurs, nous n’allons pas à la chasse aux pirates comme nous le faisons d’habitude. Ceci est notre première opération de maintien de la paix, donc, interdiction d’employer la force armée contre les populations locales, sauf dans des cas de stricte légitime défense. Nous sommes là pour calmer le jeu entre les protagonistes et pas pour mettre de l’huile sur le feu. En cas de doute sur le terrain, contactez votre officier référent et il vous dictera la marche à suivre.

Scott avait dit “Nous” mais c’était purement formel, car il était entendu qu’ils resteraient tous les deux à la caserne puisque Jack ne faisait plus partie de la composante opérationnelle et Scott, en tant qu’analyste et enseignant, n’y avait jamais appartenu.

Jack était satisfait, car il allait se retrouver dans une caserne déserte pendant le temps de la mission. « Donc, plus de cris ni de mouvements de troupes dans tous les sens, ce sera un peu comme des vacances en fait. », s’était-il dit. Du moins, c’est ce qu’il croyait, car le jour même du briefing, le général les convoqua lui et Scott à 14h00. « Ça doit-être important. », se dit-il, en se rendant au bureau du général. Scott, en tant qu’analyste, avait parfois des réunions avec les hauts gradés alors que lui, même s’il était officier, n’était qu’un simple grouillot sans importance et ne les voyait pour ainsi dire jamais. « Bizarre… », se dit-il. En arrivant dans le secrétariat du général, il fit un signe de tête à Scott qui était déjà présent. Le secrétaire appela alors au téléphone, raccrocha et leur dit qu’ils pouvaient y aller. Dès qu’ils furent entrés, ils se mirent au garde-à-vous immédiatement devant leur général.

— Repos messieurs ! leur dit le haut gradé tout en lisant et en signant des directives.

Il leva les yeux sur eux et leur dit,

— Asseyez-vous.

Ils prirent donc tous deux un fauteuil. Le général posa son stylo et les jaugea du regard avant de leur dire,

— Vos parents sont originaires de la ceinture, n’est-ce pas ?

— C’est exact, mon général. répondit Scott, qui prit la parole pour les deux étant le plus haut gradé, alors que Jack se contenta d’un hochement de tête.

Il précisa ensuite,

En fait, ce sont nos grands-parents qui avaient des origines ceinturiennes, mon général.

— Comment est votre ceinturien ? Je parle de la langue locale bien-sûr.

Scott, comme le protocole le voulait, répondit en premier.

— Rouillé, mon général. Tout au mieux, rouillé.

— Et vous, lieutenant ? demanda-t-il à Jack

— Pas mieux mon général, la dernière fois que je l’ai entendu, c’était il y a plus de 30 ans chez mes grands-parents. Mes parents, eux-mêmes, ne le parlaient pas entre eux, car ma mère n’est pas d’origine ceinturienne. Sa famille descend des premiers colons originaires de la Terre, voyez-vous. Elle ne parle que le galactique standard. C’est donc la langue que nous parlions à la maison.

Scott confirma,

— Pareil pour moi, mon général. Sauf, que pour moi, c’était ma grand-mère qui était d’origine ceinturienne. Je ne l’ai donc entendu que très peu, notamment quand nos grands-parents discutaient entre eux, il y a 30 ans.

— Vous pourriez tout de même tenir une conversation simple si la situation l’exigeait, n’est-ce pas ? dit le général, qui commençait visiblement à s’impatienter.

Scott répondit,

— Sans doute, mon général, sans doute. Si je peux me permettre, pourquoi nous posez-vous ces questions ?

— Parce que vous partez. Votre connaissance de la culture locale et vos rudiments de ceinturien devraient faciliter les échanges entre nos hommes et les insurgés.

— Mais mon général… tenta Scott.

— Ce sera tout, messieurs. Disposez ! dit le haut gradé, en reposant les yeux sur ses dossiers.

Ils s’exécutèrent et quittèrent le bureau.

— Meeeeerde. dit Scott à voix basse à peine sorti du bureau. Comment on est censés faire ça nous ? Je suis prof moi, pas commando.

Même s’il n’en menait pas large non plus, Jack tenta de le rassurer.

— Bah, tu sais, c’est une opération de maintien de la paix. Pas une mission de combat. Enfin, je crois, je n’ai jamais assisté à ce genre de mission. Personne en fait n’y a jamais assisté. Écoute, ça n’a pas l’air bien dangereux par rapport à ce que j’ai déjà fait.

— Oui et en plus, nous sommes officiers, s’il y a du grabuge, on ne sera pas en première ligne, c’est déjà ça. dit Scott, plus pour se rassurer lui-même que pour faire avancer la conversation.

— Ça, je ne le jurerai pas. dit Jack.

— Comment ça ?

— Ben, il a parlé de notre connaissance du ceinturien et des échanges avec les insurgés. En fait, ça pue. L’idée, c’est justement qu’on soit sur le terrain pour servir de médiateur avec les Ceinturiens. À mon avis, on sera au cœur de l’action. Rappelle-toi de ton instruction et ça ira. ajouta-t-il, ne sachant pas trop quoi dire.

— Mon instruction ? C’était il y à 15 ans !

— Ils en sont conscients, suis les directives et ça ira.

— C’est pas vrai. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça… se lamenta Scott, en vain.

Trois jours plus tard, le bataillon hadéen fut déployé sur les lieux. En arrivant aux abords de Cérès, Scott compris que la situation s’était encore détériorée. En regardant par les hublots du transporteur de troupes, il pouvait voir des épaves de bâtiments de la force de police de Cérès. Personne ne savait comment les insurgés avaient fait ça, car ils n’étaient pas censés posséder des armes de guerre. Scott pensait qu’il s’agissait sûrement d’armes de contrebande qu’ils stockaient déjà depuis plusieurs années. « C’est souvent comme ça que ça se passe quand des tensions existent depuis un certain temps entre deux groupes politiques en opposition. », se dit-il, se rappelant avoir déjà lu ça dans des rapports sur des conflits sur Terre pour ses travaux universitaires.

Lorsqu’ils furent déployés la situation était calme, mais le chaos qui régnait dans le labyrinthe désert des couloirs de la station témoignait des combats qui s’y étaient déroulés. À proximité des docks de débarquement, les choses étaient à peu près normales, par contre, plus ils descendaient dans les profondeurs, plus les stigmates de la guerre devenaient apparents.

Jack remarqua que des impacts de balles perforantes étaient visibles un peu partout sur les parois d’aciers des couloirs et que presque toutes les façades des bâtiments avaient été éventrées par des armes lourdes.

— C’est une chance qu’ils ne se soient pas affrontés près de la surface, t’imagines des impacts pareils aux docks ? Tout le monde aurait été éjecté dans le vide spatial. dit-il à Scott.

— Oui, ça doit faire partie d’une convention implicite entre les belligérants. Il y a de nombreux exemples dans l’Histoire où ça s’est produit. répondit-il, se surprenant lui-même de pouvoir formuler une réponse cohérente malgré le stress qui envahissait son organisme comme un douloureux poison.

Le bataillon passa ensuite devant la façade d’un commerce fermé. L’étoile du berger, pouvait-on lire sur le panneau central du bâtiment qui semblait miraculeusement avoir été épargné par les tirs. Jack se rappelait que son grand-père l’avait mentionné dans ses aventures sur Cérès. « À mon avis, ça devait être plus accueillant à son époque. », pensa-t-il, en voyant la façade sale et lugubre.

La division 47

Scott fut envoyé dans le secteur n°1, au centre de la station, pour assister le colonel Cutler du corps des marines d’Hadès dans sa supervision des négociations entre les belligérants. Des délégations de la Terre et de Mars étaient également présentes. Bien que ce fût pour des motifs différents, les deux puissances avaient en effet intérêt à une résolution rapide du conflit. De fait, Mars y voyait un intérêt stratégique, car une zone d’instabilité dans son voisinage immédiat lui réclamerait des ressources militaires trop importantes dans son espace territorial. La Terre quant à elle, très dépendante de la ceinture pour son approvisionnement en matières premières, devait impérativement préserver la mainmise des conglomérats.

Et enfin, bien entendu, les deux parties prenantes au conflit, les Ceinturiens et des représentants de la multinationale CMC Corp, étaient assis face à face à la table des négociations. Ce que personne ne sut à ce moment-là, c’est que le problème n’allait pas vraiment se régler autour de la table, mais plutôt sur le terrain, comme dans beaucoup d’autres conflits.

Jack fut déployé avec son unité dans le secteur 47. La mission de sa division, la division 47, était de patrouiller dans les couloirs du secteur et de monter la garde devant les installations industrielles. Dès que sa troupe fut déployée, des Ceinturiens sortirent peu à peu de leur cachette pour reprendre le cours de ce qu’il restait de leur vie. Certains allèrent chercher de l’eau aux installations industrielles sécurisées par des hommes de la division 47, alors que d’autres se réunirent pour parler de… de Dieu sait quoi, se dit Jack, ne comprenant pas vraiment la situation. Les Ceinturiens les regardaient avec un mélange de curiosité et d’appréhension, sans avoir l’air cependant hostile. Comme ils avaient été prévenus que des troupes de maintien de la paix seraient déployées, les choses devaient théoriquement se passer sans anicroche. Évidemment, ce ne fut pas le cas très longtemps. Très vite après leur prise de positions, des hommes bruyants, armés de bâtons et visiblement prêts à en découdre, se réunirent et avancèrent rapidement vers l’escouade postée devant le point de distribution automatique d’eau. Lorsque les hommes de Jack levèrent leurs fusils à impulsion EM non-létaux vers les assaillants, le doigt sur la gâchette, les insurgés s’arrêtèrent à quelques mètres d’eux et les invectivèrent violemment en ceinturien. Les soldats ne pouvaient évidemment pas leur répondre et se contentaient de leur répéter de reculer en galactique standard. Conformément aux instructions, un des hommes appela Jack, qui était l’officier en charge du secteur.

— Escouade 4, secteur industriel. Code Charlie, je répète code Charlie ! hurla dans son talkie-walkie le caporal Underwood, ce qui signifiait qu’un groupe hostile cherchait violemment la confrontation. Jack et une dizaine de fantassins arrivèrent au pas de course sur les lieux, prenant donc à revers les insurgés. Ces derniers se tournèrent immédiatement vers eux et les invectivèrent avec encore plus de véhémence. Jack prit la parole en dialecte ceinturien et leur ordonna de sa voix puissante de se calmer immédiatement en les insultant au passage avec le vieil accent des dockers de Cérès. Ses propos, intraduisibles, car n’ayant aucun équivalent dans aucune langue connue, étaient d’une vulgarité outrancière sans être vraiment insultants. Ces jurons, entendus de la bouche de son grand-père, étaient ceux qui fusaient souvent, d’après ses dires, dans les bas-fonds de Cérès. Ça eut un effet radical, car l’attroupement, plus interloqué qu’autre chose, cessa immédiatement les hostilités. Ensuite, Jack profita de l’accalmie pour continuer en leur expliquant d’une voix ferme, toujours en centurien, qu’il n’était pas là pour les combattre, mais pour accélérer le processus de paix et que son but était que personne ne soit blessé ou tué.

Un homme qui semblait être le chef, vint à sa rencontre et l’accusa d’une voix forte pour être entendu de tous,

— Nous savons très bien que tu sers les intérêts de la Terre, tratado ! Lui lança-t-il, dans un galactique standard impeccable, à l’exception du dernier mot qui pourrait être traduit par “celui qui trahi les siens”.

— Je ne sers pas les intérêts de la Terre et je ne suis pas un tratado. Je suis un soldat hadéen et ma planète veut que la paix revienne dans la ceinture.

— Dans ce cas, comment connais-tu le ceinturien ? Tu l’as appris pour pouvoir mieux nous manipuler, c’est ça hein ! le défia le leader.

— Je n’ai pas eu à l’apprendre, moy ded était Ceinturien et il me parlait dans sa langue.

— Ah ouais, et comment s’appelait-il ton grand-père ?

— Peter Richardsen. lui répondit simplement Jack, se disant que ce nom lui serait de toute façon inconnu.

Le porte-parole eût cependant un imperceptible mouvement de recul de la tête et les émeutiers commencèrent à parler entre eux à voix basse.

— Nous connaissons tous Peter Richardsen, reprit le porte-parole. C’est un de nos héros de la ceinture qui a sauvé tout un équipage, lors d’un crash, ici même sur le dock 47-K, il y a plus d’un siècle. Je ne te crois pas, Étranger. C’est une information facile à trouver, elle se trouve dans nos contes et nos chants populaires. Si ce que tu dis est vrai, alors prouve-le !

Jack, surpris et surtout agacé par la réaction de son interlocuteur, resta impassible et le regarda fixement dans les yeux. Il retira alors son béret et révéla sa grosse tignasse noire avec sur le côté une grosse mèche rouge acajou due à la mutation génétique subie par les premiers colons de Cérès, alors que les boucliers anti-radiations n’étaient pas encore tout à fait au point. Bien que ce soit un gène récessif et sans gravité, Jack en avait hérité de son grand-père, ce qui amusait beaucoup sa femme et ses enfants qui l’appelaient pour rigoler “l’ogre rouge”.

L’effet fut immédiat. On pouvait entendre des exclamations émanant de la foule. Certains dirent même, « Oh, c’est un des nôtres ! » ou « Ah, el es un tovarishch ! », que l’on pouvait traduire du ceinturien par « Ah, c’est compagnon de travail ! ».

Comme la tension commençait à retomber, Jack fit un signe à ses hommes et ceux-ci baissèrent leurs armes immédiatement sans pour autant perdre leur vigilance.

Le chef vint à sa rencontre et lui serra la main.

— Désolé lieutenant, je dois être prudent pour les miens. Je me présente, Archibald Francis Emerson. Mon grand-père, Franz Emerson et le vôtre, étaient collègues et amis.

— Franz Emerson. dit Jack, l’air pensif et il ajouta,

Ah oui, il m’en a parlé en effet. Je sais qu’ils travaillaient ensemble.

Quelques minutes plus tard, la tension était alors complètement retombée. L’attroupement commençait d’ailleurs à se disperser et les patrouilles de Jack reprirent leurs rondes ou leurs opérations de surveillance. Certains Ceinturiens discutaient même avec des soldats hadéens de manière pacifique.

Cependant, Archibald, lui, n’en avait pas terminé. Il dit à Jack,

— Écoutez lieutenant, nos conditions de vie se sont complètement détériorées durant ce conflit. Déjà, avant ce n’était pas glorieux, mais aujourd’hui c’est carrément catastrophique. En dehors de l’eau, l’accès au ravitaillement est totalement coupé. Les mercenaires de CMC sécurité, la division armée de CMC Corp, ont bloqué tous les accès aux docks qui nous approvisionnaient en nourriture. Moi-même, je n’ai pas mangé depuis trois jours et certains sont déjà morts de faim. Je ne compte même plus le nombre de mes tovarishch qui sont morts d’inanition ou d’épuisement. Je n’arrive quasiment plus à tenir mes camarades. Ils n’ont plus rien à perdre voyez-vous, la situation devient hors de contrôle.

— Montrez-moi, dit simplement Jack.

Le rebelle l’emmena alors dans une salle où étaient couchés, à même le sol, des dizaines de Ceinturiens visiblement mourants. Certains, déjà morts et mal recouverts, étaient dans un état squelettique. Même s’il n’en laissa rien transparaître, Jack était horrifié. Ça lui rappelait les images d’un documentaire que Scott lui avait prêté sur des camps de la mort durant une guerre terrienne, un siècle avant l’ère de la distorsion. La deuxième guerre mondiale, lui sembla-t-il.

Jack ne répondit pas tout de suite à Archibald. À la place, il prit quelques photos et contacta tous les militaires de la force d’interposition sur la fréquence d’urgence, afin que tous les soldats présents sur Cérès reçoivent le message.

— Ici le lieutenant Richardsen, ceci est un ordre prioritaire de classe alpha, je répète, ceci est un ordre prioritaire de classe alpha. J’ordonne à tous les membres de la force de distribuer immédiatement leurs rations de survie à tous les habitants de Cérès. Je répète, organisez sans délai la distribution de vos rations de survie à tous les habitants de Cérès. Je confirme que ceci est un ordre prioritaire de classe Alpha. Terminé.

Jack remit alors sa ration de survie à Archibald et lui dit ensuite,

— Affamer une population est un crime de guerre de la plus haute gravité ! Je dois en informer immédiatement et en personne les représentants de mon gouvernement. Ils sont en ce moment même au QG des négociations pour assister aux pourparlers de cessez-le-feu. J’y vais de ce pas.

— Je vais prévenir par radio tous les hommes de la résistance de vous faciliter le passage, mais soyez prudent. Il se pourrait que les mercenaires de CMC Corp comprennent ce qu’il se passe et essayent de vous abattre sur le chemin en nous mettant ça sur le dos.

Jack le regarda avec un sourire carnassier et dit, « J’espère bien ! ».

Sur un canal crypté, il ordonna à ses dix meilleurs fantassins de le rejoindre au pas de course devant la station de distribution d’eau du secteur 47, avec comme consigne, d’ouvrir le feu s’ils entraient en contact avec des unités armées de CMC sécurité. Sur le même canal crypté, il dit à tous les soldats hadéens que les règles d’engagements avaient changé et qu’ils étaient autorisés à ouvrir le feu au cas où des paramilitaires de CMC Corp se montraient hostiles. Bien entendu, comme Jack n’était qu’un officier subalterne, il n’avait pas le droit de modifier les conditions d’engagement de la troupe, en revanche, il savait qu’une telle modification était possible en cas d’extrême nécessité ou en cas de raison impérieuse comme le stipule les statuts militaires. Ainsi, les crimes de guerre étant dans la liste limitative de ces raisons impérieuses, il n’avait pas le droit, mais avait le devoir de changer les conditions d’engagement au combat et de donner, comme il venait de le faire, un ordre prioritaire de classe alpha pour faire cesser immédiatement un crime de guerre.

Les dix commandos arrivèrent sur place et Jack leur fît un topo express. Leur mission était simple : se rendre rapidement mais prudemment au QG des négociations avec pour consigne d’ouvrir le feu, sans sommation, en cas de contact avec les paramilitaires de CMC corp.

Archibald leur avait affecté Mike, un de ses hommes, pour les guider dans le dédale de la station et les aider à atteindre leur objectif le plus rapidement possible. Il leur faudrait 15 minutes selon leur guide.

Jack dit à ses hommes avant le départ,

— Speed marche et sectorisation jusqu’au point oméga.

En jargon militaire, ça voulait dire qu’ils devaient se limiter à un déplacement en marche rapide jusqu’au QG des négociations et ne pouvaient donc pas courir, car la course à pied diminuait leur vigilance et leur temps de réaction en cas de contact avec l’ennemi. De plus, chacun des 10 commandos en déplacement rapide devait scruter un secteur spécifique, attentif à la moindre anomalie, comme on le leur avait appris durant leur instruction.

Ils se mirent alors en route et se déplacèrent rapidement dans les tours et les détours des couloirs déserts de la station en suivant leur guide avec une vigilance absolue. Les choses se passaient bien et, alors que Mike disait à Jack qu’ils seraient à destination dans moins de dix minutes, subitement, un des hommes de l’escouade hurla, « Contact ! ». Immédiatement, le tonnerre des armes automatiques se mit à vrombir. Une trentaine de mercenaires de CMC Corp sortirent d’un bâtiment abandonné en ouvrant le feu sur l’équipe de Jack. Toutefois, les hommes de son escouade, ultra-entraînés à ce genre de situations, se redéployèrent en un éclair et contre-attaquèrent d’un feu nourri. Bien que les mercenaires fussent en nombre supérieur et avaient l’avantage de la surprise, ils ne pouvaient cependant pas rivaliser avec une unité tactique expérimentée telle qu’une escouade de la marine hadéenne. Après tout, ce n’était que des porte-flingues, penserait plus tard Jack. La foudre s’abattit donc littéralement sur les mercenaires durant les 24 secondes qui suivirent avant que le dernier porte-flingue ne s’abatte au sol sous le feu nourri et précis des soldats hadéens. Après le combat, Jack saisit sa radio et hurla sur une fréquence à large spectre,

— Code rouge, je répète code rouge, considérez tous les paramilitaires de CMC Corp comme hostiles, je répète, considérez-les comme hostiles, autorisation de tirer à vue accordée. Ceci est un ordre prioritaire de classe alpha ! Terminé.

Heureusement, personne ne fut touché durant l’incident mis à part Mike, qui avait reçu une balle dans l’épaule. Jack, ayant l’habitude de voir des blessures de guerre, comprit immédiatement que son état n’était que de faible gravité.

— Mike, tu peux continuer ? lui demanda-t-il.

— Ouais, ça ira, répondit le mineur ceinturien qui, malgré son jeune âge, en avait sans doute déjà vu d’autres.

Dix minutes plus tard, ils arrivèrent au QG des négociations lourdement gardé par des marines martiens et des soldats de la force d’interposition. Les hommes présents avaient été prévenus que quelque chose se passait sans avoir plus de précisions et ces derniers, étant sur le qui-vive, braquèrent leurs armes sur l’escouade de Jack dès son arrivée.

Jack leur cria,

— Lieutenant Richardsen des forces hadéennes, ne tirez pas ! les gardes détournèrent immédiatement leurs viseurs laser en les braquant dans d’autres directions, à l’affût du moindre problème. Scott, qui avait entendu les échanges radio quand les choses se sont mises à dégénérer, arriva en courant et s’adressa à son vieil ami,

— Bon sang Jack, que se passe-t-il ?

En pénétrant dans l’imposant bâtiment des négociations, Jack lui fit un récapitulatif rapide de la situation.

— Un génocide par la faim ? s’écria Scott, outré. Mais c’est un crime de guerre des plus graves !

Il lui expliqua alors que les négociations avaient été interrompues, quand ils apprirent que Jack avait invoqué un ordre de classe alpha 25 minutes plus tôt. Scott lui dit ensuite,

— De toute façon, on va aller voir le colonel. Il est en discussion avec l’amiral Edouardson de la marine martienne et les spéculations vont bon train. Il faut que tu leur racontes tout.

Ils arrivèrent tous deux dans le bureau où les deux officiers de haut rang étaient présents. Jack se mit alors au garde-à-vous devant le colonel Cutler des forces hadéennes, qui lui dit,

— Repos lieutenant. Mais que diable se passe-t-il ? 

Il lui raconta alors tout ce qu’il s’était passé, depuis l’altercation avec les insurgés jusqu’à leur arrivée au QG des négociations en passant, bien sûr, par la passe d’armes contre les paramilitaires de CMC. Pour prouver ses allégations, il lui montra également les macabres photos qu’il avait prises des Ceinturiens mourant de faim. Le colonel, impassible, regarda ensuite l’amiral martien. Celui-ci leva un doigt en demandant de l’excuser une minute, il prit son téléphone par ansible et se mit à parler d’une voix inaudible, en se cachant les lèvres de la main, avec ce qui devait être quelqu’un du gouvernement de la république martienne, se dit Jack. Le fait de parler à voix basse au téléphone en se couvrant les lèvres était caractéristique des agents secrets militaires. Jack supposa dès lors que cet homme devait-être un ancien officier supérieur du redoutable M.I.S, le Marine Intelligence Service. Cet officier devait se douter que leur conversation était surveillée. Néanmoins, l’ansible, où la communication d’informations par distorsion, avait l’avantage d’être impossible à pirater en plus de pouvoir communiquer instantanément avec son interlocuteur quelle que soit la distance. Jack avait rarement vu des téléphones personnels de si petites tailles fonctionnant par ansible et se souvint que Mars était à la pointe de la technologie en la matière. Il se dit également que ce genre de jouet high-tech ne devait-être réservé qu’à des personnalités de haut rang. Lorsque l’amiral termina sa communication, Jack l’entendit dire, « Oui monsieur, très bien monsieur. », avant de raccrocher. Il pensa avec effroi que son interlocuteur ne devait être autre que le Président de la république martienne en personne, soit l’homme le plus puissant du système solaire, voire, sans doute, de tous les systèmes habités.

Le colonel hadéen dit alors à l’amiral martien,

— Mes hommes ont été agressés par un des belligérants. Nous ne sommes donc plus dans le cadre d’une mission de maintien de la paix. J’ordonne immédiatement l’évacuation de mes troupes.

— Je partage votre analyse, colonel. répondit simplement le dignitaire. Les deux hauts gradés retournèrent ensuite dans la salle des négociations. Curieusement, le colonel convia également Jack dans la salle de réunion. L’amiral, dès qu’il fut assis, prit la parole et exposa la situation sur le terrain rapportée par Jack. Ensuite, il dit,

— Par conséquent, la CMC s’est rendue coupable de crime de guerre et de crime contre l’humanité. De plus, elle a agressé sciemment la force de maintien de la paix déployée sur place en violation du cessez-le-feu qui avait été convenu. Il fit une courte pause et déclara,

Ainsi, la République martienne reconnaît l’indépendance de la Ceinture, toutes ses revendications devront-être accordées à l’exception de la nationalisation des ressources. Toutefois, une législation intérieure sera promulguée selon laquelle, aucune entreprise étrangère ne pourra détenir plus de 15 % des actifs ceinturiens. Toute organisation qui détient plus de 15 % devra revendre le surplus sans délai à des entreprises tierces sans lien avec la première. La flotte martienne va être déployée sur place pour assurer la transition démocratique. Elle sera présente…

L’amiral regarda sa montre et dit, “Maintenant !”.

Et de fait, les hommes de la force d’interposition à bord des transports de troupes virent sortir de distorsion plusieurs centaines de frégates et de destroyers martiens partout autour de Cérès. Le navire amiral de la flotte, un monstre de 2 km de long et de 500 mètres de large, sortit de distorsion juste devant Cérès. Il devait en être de même pour tous les points de la Ceinture où des troubles avaient éclaté. Chaque bâtiment était en état d’alerte maximum. Leurs canons Vulcain 20mm, leurs lance-torpilles et autres lance-missiles nucléaires étaient sortis et armés. On pouvait même voir tourner les viseurs lasers des canons Vulcain à la recherche de menaces potentielles. En gros, la récré était finie. Mars avait parlé et sa flotte de guerre était là. Évidemment, les représentants de CMC et de la Terre protestèrent vivement.

Sur ce, un diplomate du consortium nord américain, adressa la parole directement à l’amiral et lui lança, d’un air pincé et sur un ton de défi,

— Ceci constitue un acte de guerre à l’encontre de mon pays. Voulez-vous vraiment que je rapporte ça à mon gouvernement ?

L’amiral Edouardson, un grand militaire, mais un piètre diplomate qui n’avait que du mépris à l’endroit des anciens États-nations de la Terre, répondit fermement,

— Je me contrefous de ce que vous allez raconter à votre gouvernement moribond et corrompu. Dites-vous bien que ces gens, dit-il d’un air dédaigneux et méprisant, ne veulent surtout pas avoir Mars comme adversaire. Dorénavant, la Ceinture est sous la protection de la flotte martienne et toute agression à son encontre sera considérée comme un acte de guerre à l’encontre de Mars.

Sur cette réponse, le diplomate nord-américain, très sûr de lui 30 secondes plus tôt, se ratatina sur sa chaise et ne dit plus rien.

Le haut-gradé martien se leva ensuite et partit rejoindre le vaisseau amiral accompagné de sa garde prétorienne.

Par la suite, des milliers de commandos martiens furent déployés dans toutes les stations de la Ceinture avec des réserves de nourritures et des équipes médicales pour soigner ceux qui souffraient de malnutrition sévère. Les soldats martiens, en raison notamment de leur grande proximité culturelle avec les Ceinturiens, furent reçus sans heurts par ces derniers.

Le lieutenant Richardsen quant à lui, pour ses actes de bravoure, reçu la croix de guerre et fut promu capitaine. On lui proposa même le poste de gouverneur militaire intérimaire de Cérès en attendant des élections libres. Il y avait deux raisons à cette décision : la première était essentiellement politique. En effet, Mars ne voulait surtout pas qu’on la considère comme une entité colonisatrice en imposant un gouverneur martien, et ce, même par intérim. La seconde était principalement en raison de la confiance qu’il inspirait à Archibald Emerson, qui était dans les faits, le chef de la résistance ceinturienne. Jack déclina toutefois l’offre, car il voulait simplement rentrer dans son village pour reprendre le cours de sa vie. Scott, promu au grade de colonel, fut nommé à sa place et remplit sa fonction de manière très professionnelle comme à son habitude. Finalement, c’était logique, Scott avait également des origines ceinturiennes, se dirait plus tard Jack.

Pour la CMC Corp, ce fut une tout autre affaire. Elle n’eut même pas droit aux 15 % qu’elle pouvait légalement obtenir et l’intégralité de ses actifs furent rétrocédés à la nouvelle République ceinturienne. Cette mesure revenait, dans les faits, à une des revendications de la résistance quant à la nationalisation des ressources. De plus, ses dirigeants étant inculpés pour crimes de guerre, son cours de bourse s’effondra et la société fit simplement faillite. Ici, même l’adage “Too big to fail” ne marcha pas.

Jack ne comprenait toutefois pas pourquoi, Peter, son grand-père, avait acquis une telle importance dans l’esprit des Ceinturiens, alors qu’il était, certes, un astronaute très fort et habile, mais finalement comme beaucoup d’autres partout sur la ceinture. Il posa donc la question à Scott qui en connaissait un rayon sur le sujet.

— C’est normal. lui dit-il. Dans les nations émergentes, il y a toujours des mythes fondateurs, fictifs ou réels, mettant en scène les exploits de personnages légendaires ou rapportant des situations dans lesquelles le peuple s’est exprimé de manière collective. Ces éléments sont, en quelque sorte, les éléments constitutifs de la culture politique d’une nouvelle nation, qui peut alors s’identifier à ces personnages ou se reconnaître dans ces situations. Ça contribue à l’élaboration de son identité, vois-tu. On retrouve une myriade de personnages comme ton grand père au cours de l’Histoire, comme Davy Crockett au USA, Alekseï Stakhanov en URSS, Beowolf chez les Anglo-Saxons ou Ulysse, le roi d’Ithaque, dans l’Odyssée.

Sociologiquement, l’histoire de ton grand-père rentre dans la catégorie des mythes fondateurs.

— Je ne comprends pas parce que par la suite, comme tu le sais, il a quitté la Ceinture pour Hadès.

— Ça n’a pas d’importance, car dans l’imaginaire collectif ceinturien, Peter, ton grand-père, était et restera Ceinturien pour toujours. La réalité historique n’a plus cours dans les mythes fondateurs ou les idéologies.

Quand tout fut rentré dans l’ordre sous la surveillance de Mars, Jack, désormais capitaine, rentra chez lui avec le premier transport de troupes disponible et, assez satisfait, il se dit qu’il aura gagné au moins deux choses dans cette galère : de nouvelles histoires de guerre à raconter et surtout une coquette augmentation de salaire due à son tout nouveau grade de capitaine.

En route pour Hadès, il s’endormit dans le transport de troupe avec le sourire aux lèvres, car il allait enfin pouvoir se payer la fabuleuse Harley-Davidson FXRS de ses rêves avec laquelle il pourrait enfin parcourir les autoroutes sans fin d’Hadès.

Là, son banquier et même sa femme Alice ne pourraient pas lui refuser.

Chapitre 4 : Xénopsychologie

Cinquante ans s’étaient écoulés depuis l’incident de Cérès. Afin de peser un minimum dans le concert des planètes, les États de la Terre avaient provisoirement mis de côté leurs rivalités ancestrales et avaient formé, non sans difficulté, un gouvernement planétaire unique. Les relations entre la Ceinture, Mars et la Terre, cette dernière étant désormais une entité politique unique sous la forme d’une confédération improbable, étaient depuis lors largement apaisées. Une des conséquences fut que beaucoup de Ceinturiens reprirent l’habitude d’aller régulièrement sur Terre, comme en avaient déjà l’habitude leurs grand-parents avant eux. En effet, les Ceinturiens, ayant dorénavant un niveau de vie confortable pour la plupart, y allaient souvent et parfois même plusieurs fois par an dans le but, notamment, de garder les aptitudes physiques et mentales requises pour pouvoir évoluer sans difficulté sur un monde ouvert doté d’une gravité. C’était pour eux une manière de joindre l’utile et l’agréable. Pour les Martiens, c’était cependant plus rare. Ils s’y rendaient occasionnellement aussi, mais uniquement pour des raisons professionnelles. Aucune hostilité ne pouvait toutefois leur être imputée, mais ils préféraient majoritairement rester sur Mars qui, même si elle n’était pas encore totalement terraformée, présentait une qualité de vie nettement améliorée pour ses habitants. La planète rouge avait également changé au cours du temps. Bien qu’elle fût à la base une colonie scientifique peuplée d’ingénieurs et de biologistes pour devenir ensuite une caserne militaire géante à cause des tensions qui régnaient autrefois avec la Terre, elle s’était à présent normalisée pour devenir une planète où toutes les activités humaines y étaient représentées. Dans ses couloirs pressurisés et sous ses dômes, on pouvait aujourd’hui y trouver un milliard de personnes qui y exerçaient toute sorte de profession comme sur beaucoup d’autres planètes.

Le psychologue

Larry Westinghouse avait rendez-vous sur Cérès avec le capitaine von Helden dans la cafétéria du service dans lequel il avait été affecté après sa courte période d’écolage. Larry était une caricature de Martien. Il en était bien conscient, mais n’en avait cure. Grand, il faisait dans le 1’95 m, mince, il avait des cheveux noirs et courts toujours parfaitement peignés. Comme tout autre Martiens, il avait le teint légèrement halé à cause des séances d’UV recommandées pour la synthèse de la vitamine D. Pour son rendez-vous, comme pour toute autre occasion d’ailleurs, il s’était habillé de vêtements amples et clairs de haute qualité qui caractérisaient le raffinement sobre de la bourgeoisie intellectuelle martienne. Comme à son accoutumée, il se présenta 15 minutes à l’avance et utilisa ces quelques instants pour se livrer à un court monologue introspectif sur l’enchevêtrement de causes et d’effets qui l’avait amené à travailler dans ce curieux service.

« Mesdames et Messieurs, notre mission est la plus importante et la plus cruciale pour la survie de l’espèce humaine ! ».

« Ça, c’est ce qu’on nous avait vendu lors de mon entrée en fonction au SRIEE, c’est-à-dire le Service de Recherche et d’Identification des Entités Extraterrestres, ou plus simplement le SR. », se dit-il. « Eh oui, moi Larry Westinghouse, le brillant doctorant en xénopsychologie, on m’a donc offert un poste dans cet obscur service public. », se dit-il avec lassitude.

Il faut cependant remettre les choses dans leur contexte pour comprendre cette curieuse situation. 

À partir du moment où son doctorat fut clôturé, son contrat avec l’université en tant qu’assistant chercheur prit naturellement fin, car, selon les statuts académiques, il était censé devenir enseignant.

Mais ça ne s’est malheureusement pas passé de la sorte.

Le problème était que tous les postes de professeurs étaient déjà pourvus et comme ça ferait mauvaise impression si un de leurs docteurs fraîchement diplômé avec mention se retrouvait au chômage après une brillante défense de thèse, les autorités académiques lui avaient dégoté vite fait un contrat dans cet étrange service.

« Je me demande même si le SR n’a pas été créé spécialement pour caser les types dans mon genre. Et oui, créé pour nous les xénos, c’est-à-dire les xénobiologistes, xénopsychologues ou autre xénosociologues… », songea-t-il encore.

De fait, la xénoscience était encore une de ces nouvelles disciplines motivées par l’invention du générateur à distorsion et par son utilisation abusive, qui a fait fondre toute l’humanité sur 45 systèmes solaires comme la misère sur le monde pendant les 180 dernières années.

Larry en avait parfaitement conscience et repris le fil de ses lugubres pensées.

« Durant nos études, on nous avait certifié qu’on allait tomber nécessairement, un jour ou l’autre, sur des intelligences extraterrestres et qu’il fallait absolument qu’on trouve un moyen de communication et un terrain d’entente pour éviter la possible annihilation totale de notre espèce… ». 

Sur le papier, ça se tenait, se dit-il. Les probabilités étant ce qu’elles sont, il devait nécessairement y avoir des civilisations exogènes et possiblement infiniment plus avancées sur lesquelles l’homme, allait obligatoirement tomber à force de se balader un peu partout dans l’espace. Et donc, il faudrait entrer en communication pacifique avec ces civilisations le moment venu pour éviter que toute l’humanité se fasse laminer. D’où, l’affirmation grandiloquente selon laquelle, c’est « crucial pour la survie de l’espèce humaine », lors du discours d’entrée en fonction. Sauf que dans la pratique, eh bien… non en fait.

L’homme s’était disséminé sur 45 systèmes depuis l’invention de la distorsion il y a 180 ans. Naturellement, à l’échelle cosmique, ça ne pesait pas bien lourd. Mathématiquement, ça ne constituait qu’un volume spatial de 0.01 % de la galaxie. Mais tout de même, on était en droit de se dire que ça allait arriver, pensa Larry. Le paradoxe est qu’on n’avait rien trouvé de plus élaboré qu’une vie végétale embryonnaire et quelques micro-organismes unicellulaires semblables à des bactéries ou à des virus, ici et là. « Youpie, hein ? », se dit-il, en songeant à ce paradoxe. Ainsi, la xénopsychologie, était une discipline purement spéculative qui se basait sur de vagues considérations provenant du fin fond du 20ᵉ siècle et peut-être même avant. Elle était censée étudier le comportement d’être venus d’ailleurs, sauf qu’elle n’avait trouvé aucune application pratique. Les vagues spéculations sur lesquelles elle se basait, puisaient leurs sources dans les récits d’Isaac Asimov, de Ray Bradbury et de Philippe K. Dick. Mais ça, il l’apprit plus tard… trop tard en fait. Il faut néanmoins reconnaître que ces gens étaient sans aucun doute de brillants romanciers, au demeurant.

« De brillants romanciers… Quelle idée, fonder une option universitaire et même une toute une série de disciplines académiques sur des histoires de romanciers ! Toute une science fondée sur des fictions littéraires, faut le faire quand même ! », rageait-il, intérieurement. « Bon d’accord, nous les “xénos”, nous ne sommes pas les premiers à nous faire enfler, après tout … ». Il se dit ensuite que l’Histoire des sciences était remplie de cas similaires. Il pensa à la psychanalyse, soit toute une théorie sur l’esprit humain basée sur des mythes remontant à l’antiquité et sur de vagues considérations pseudo-scientifiques. Inimaginable aujourd’hui au 23ᵉ siècle et pourtant encore enseignée dans les facs de psycho dans la première partie du 21ᵉ siècle, au moment même où on finalisait le générateur de distorsion, se dit-il. Il songea également à la phrénologie ou au “seuil de saturation criminel” de la criminologie du 19ᵉ siècle. En repensant à l’Histoire des sciences et à ses différents scandales intellectuels, il se dit,

« D’accord, ne pas être le seul dindon de la farce est une maigre consolation, mais c’est toujours ça de pris. ».

Alors que Larry continuait à se lamenter mentalement en se disant qu’il allait publier un article universitaire sur cette nouvelle imposture intellectuelle, le capitaine du bâtiment d’exploration arriva. Larry le regarda arriver et le jaugea en un instant. « Un homme gras et apathique d’une quarantaine d’années. Le fonctionnaire type. », se dit-il.

Comme le voulait l’usage, Larry se leva quand le capitaine vint à sa rencontre. Ils se saluèrent et se présentèrent brièvement en déclinant leur identité et fonction dans le Service. Le capitaine lui exposa alors dans les grandes lignes l’objet de leur mission.

— Vous savez docteur, dans l’ensemble notre tâche ne présente pas de difficultés particulières. En général, nos opérations sont routinières. Dans un premier temps, nous nous rendons dans les systèmes solaires de la liste fournie par le service analyse. Ensuite, dans chaque système, on examine l’environnement et après, on passe au système suivant de la liste. Quand ils ont tous été analysés, on retourne à la base et on fait notre rapport de mission. Chaque mission dure de 3 à 6 semaines. Entre chaque mission, on prend les 10 jours de repos réglementaires et on repart.

— Nous devons optimiser notre parcours au préalable, je suppose ? demanda Larry, en entretenant l’espoir d’avoir quelque chose d’un peu soutenu à faire de temps en temps.

Néanmoins, il savait que ça ne devait pas être le cas.

En effet, le calcul du nombre de parcours possibles et trouver le plus court dans un espace à quatre dimensions est un problème difficile, basé sur des méthodes probabilistes qui n’ont pas de solution générale. Il dépend de la façon dont les points sont répartis dans un espace quadridimensionnel et de la distance entre eux. Il n’existe seulement que des méthodes approchées basées sur des algorithmes très complexes, qui consistent à chercher le parcours le plus court parmi un ensemble de trajectoires possibles. Il faut dès lors utiliser un ordinateur quantique pour résoudre ce type de problème et donc trouver le parcours le plus court parmi tous ceux qui existent dont le nombre pouvait être de plusieurs milliards.

Même si ces calculs étaient complètement en dehors de son champ de compétence, il espérait toutefois assister à leurs réalisations dans l’espoir de glaner au passage quelques notions théoriques. Ce serait du meilleur ton de placer ça dans le cours d’une conversation ou de le mettre dans son CV, se dit-il.

Le capitaine von Helden fut agréablement surpris par sa question et lui répondit,

— Oh, je vois que vous connaissez les problèmes relatifs à la navigation, excellent ! Mais je vous rassure, c’est fini ce temps-là. Aujourd’hui, La liste est optimisée au service via leur ordinateur quantique. Ils sont bien équipés à ce niveau. Je sais que leur bécane tourne sur 25 mégaqubits. Ça leur permet d’optimiser le système d’exploration pour toute la flotte. Avec autant de variables, un ordinateur quantique est nécessaire.

— Mais avant, comment faisiez-vous alors ?

— Visuellement. On regardait la carte et on déterminait par approximation le trajet le plus court, comme faisaient autrefois les représentants de commerce avant de prendre la route.

— Je vois. Sommes-nous nombreux dans le service ? s’enquit Larry.

— Il a 513 bâtiments comme le nôtre en circulation et plusieurs milliers de sondes automatisées, mais nos effectifs sont en constante diminution. D’après ce qu’on raconte, c’est politique. Ils ne veulent plus mettre autant de moyens qu’avant dans le SR.

Larry en avait entendu parler, mais il se contenta de répondre par un léger hochement de tête en gardant un air neutre, car il ne voulait pas s’étendre sur le sujet. Ça ne l’intéressait pas.

von Helden reprit alors son exposé.

— La plupart des planètes que nous explorons sont susceptibles d’abriter la vie. Elles ont souvent une atmosphère riche en CO2, en oxygène, voire en méthane. Ils savent ça grâce à l’analyse spectroscopique de l’atmosphère des exoplanètes. Notre télescope spatial prend des millions de clichés qui sont ensuite analysés par une IA qui fait le tri entre le bon grain et l’ivraie. Les longueurs d’ondes émises par l’atmosphère de ces exoplanètes sont alors analysées pour en déterminer leur composition. C’est ainsi qu’on découvre des planètes où la vie peut potentiellement être présente.

— C’est bien ficelé. reconnut Larry.

— Oui, dans l’ensemble cette méthode est assez fiable. Et quand une planète est prometteuse, on se rend alors sur place pour l’examiner de plus près. Mais parfois le service se plante. Des erreurs administratives, ou d’encodages si vous préférez. Quand ça se produit, on arrive dans un système dépourvu de planète tellurique dotée d’une atmosphère. Ça peut arriver de temps en temps. Dans ce cas, on transmet l’info par ansible et on le consigne dans notre journal. Sinon, on tombe parfois sur des planètes qui, bien qu’impropre à une vie complexe, possèdent selon toute probabilité une vie microbienne. Dans ce cas, la procédure est différente. On envoie une sonde pour prélever des échantillons, on les analyse et on transmet deux rapports. Un pour notre service et un autre pour l’URBM, l’unité de recherche en biologie moléculaire, du service “xenobiologie et xenomaladies infectieuses”. Pour des questions de simplifications administratives, les deux rapports sont identiques, même s’ils sont envoyés à deux services différents. Vous savez, avant, on devait les taper nous-même, mais maintenant, suite aux pressions du syndicat, on a obtenu une IA qui les génère et les envoie automatiquement.

Il décrivit ensuite soigneusement toutes les sacro-saintes procédures à Larry qui, malgré ses efforts, commençait sérieusement à décrocher jusqu’au moment où il parvint à accaparer son attention.

— De temps en temps, on tombe sur des signaux radios inhabituels. Après vérification, on constate que ce sont des signaux naturels qui viennent de quasars ou de trous noirs stellaires en rotations rapides. Sauf que quelques fois, peut-être une fois sur 100, dit-il d’un ton plus bas, visiblement pour que les gens présents dans la cafétéria ne puissent l’entendre, quelques fois, nos capteurs reçoivent un signal radio artificiel… continua-t-il, d’un air mystérieux.

Larry était pantois. L’idée folle de présences non identifiées lui saisit immédiatement l’esprit. Bien qu’impassible, car il ne voulait pas montrer son excitation pour rester professionnel, il récita alors les instructions du manuel du service,

— Dans ce cas, on passe immédiatement en mode furtif : on coupe tout ce qui émet un signal, soit le radar anti-collision et tout ce qui émet un quelconque signal électromagnétique. Simultanément, on ferme les réacteurs chimiques et on enclenche le système d’invisibilité de la coque par déflexion de la lumière. Ensuite, on surveille toutes les données reçues par les télescopes en lumière du spectre visible et infrarouge et on surveille nos capteurs d’ondes électromagnétiques et gravitationnelles.

— Euh… oui, sans doute. C’est ce qui est marqué dans le manuel…, enfin je crois, je serais incapable de réciter tout ça, mais ça me semble juste. On a un bouton rouge pour ça, qui déclenche euh… tous les trucs que vous venez de dire là… Enfin, c’est surtout à ce moment qu’il faut être extrêmement vigilants. Bon, je vous le rappelle, ça n’arrive qu’une fois sur 100. Et encore…

Larry pensa, « Une fois sur 100 ? On rencontre une vie technologique alien une fois sur 100 ? Alors, comment n’en ai-je jamais entendu parler au cours de mes recherches ? J’ai bien entendu des rumeurs, des pilotes qui disaient avoir vu des bâtiments aliens, sauf que ça ne venait jamais d’un organisme officiel. Ou bien, est-ce classé secret-défense ? Mais alors, pourquoi m’en parle-t-il ici, à la cafétéria ? ». 

Et le capitaine continua :

— Une fois sur 100, dit-il sur un ton encore plus confidentiel, ce sont des couples en situation d’adultère, voyez-vous.

L’excitation de Larry venait de retomber d’un coup sec, sauf que là, il ne réussit plus à garder un visage impassible. Il avait plutôt l’air infiniment las.

En bon fonctionnaire, le capitaine interprétât toutefois sa réaction comme des doutes sur la marche à suivre. Donc, d’un geste de la main, il balaya les doutes supposés de Larry sur la procédure à suivre dans ce cas.

— N’ayez crainte, ce n’est pas bien compliqué. dit-il, d’un ton rassurant. Dans l’ensemble, voilà comment ça se passe : on approche discrètement de la source du signal avec nos systèmes de camouflage, ceux que vous venez de préciser, là. Ensuite, dès qu’on a la source en visuel, on prend possession du bâtiment du contrevenant et on lui dresse un procès-verbal. Ce sont systématiquement des couples en situation d’adultère, voyez-vous. Ils se planquent là pour s’amuser en gravité zéro, si vous voyez ce que je veux dire. Dans ce cas, le règlement intérieur du Service est clair, on doit dresser un constat d’infraction, mais lorsqu’on s’adresse au contrevenant, on ne doit surtout jamais, au grand jamais, utiliser l’article défini quand on parle de la personne qui l’accompagne en disant “votre” passagère ou pire encore, dire “votre compagne”. Ce serait une micro-agression, voire de la calomnie, sans compter les questions relatives à la vie privée. Le service s’est déjà retrouvé en procès pour ça ! dit le capitaine, d’un air grave. On doit donc impérativement utiliser l’article indéfini en disant “la” passagère. Quoique maintenant, selon le service juridique, pour éviter toute ambiguïté, on ne peut même plus dire ça. On doit dire simplement “la personne” durant l’interpellation pour éviter les épineux problèmes juridiques relatifs aux questions de genre. Vous savez, les gens non-binaires, la discrimination et tout ça… Quant aux rapports, on doit les faire en double, soit un pour chaque contrevenant, comme s’ils avaient été pris séparément dans deux vaisseaux différents, et ce, même s’il s’agit du même bâtiment. Ah oui, les directives sont claires, faut pas déconner avec ça, docteur. C’est un coup à se faire virer ! dit-il, en levant l’index pour souligner la gravité du propos. Mais bon, je vois que vous êtes un homme avisé. Je sais que vous comprenez les subtilités de notre travail.

Ensuite, le capitaine lui exposa religieusement toutes les autres procédures, toutefois, Larry n’écoutait plus. Bien qu’il n’en laissât rien transparaître, il était littéralement médusé par ce qu’il venait d’entendre. Il venait une fois de plus de s’engager dans une voie qui ne menait nulle part. « Être condamné à un travail inutile… », pensa-t-il, « C’est quel cercle de l’enfer déjà celui-là ? Peu importe, Dante dirait sûrement que je suis là où je dois me trouver. ».

À la fin de cet édifiant briefing, le capitaine lui apprit qu’ils partiraient le lendemain pour une mission de trois semaines avec quatre autres membres d’équipage. Larry apprit qu’il s’agissait de deux mécaniciens, une ingénieure et une xénobiologiste. Le capitaine avait cité les noms, mais il les oublia immédiatement. En tant que psy, il remarqua tout de même que cet équipage était déséquilibré en termes de genre, néanmoins, il savait aussi que pour les missions de moins de quatre semaines, les études montraient que ça ne posait pas trop de problèmes.

Un peu plus tard dans la journée, il repensa à cette étrange idée sur l’enfer qui lui avait traversée l’esprit lors du monologue du capitaine. En fait, ça lui revenait, il s’agissait du 7ᵉ cercle dans lequel les paresseux sont condamnés à travailler sans fin sur des tâches inutiles. De fait, il se dit que cette situation se produisait à cause des choix qu’il avait posés au cours des dix dernières années de sa vie. Dix ans auparavant, lors de sa première année universitaire, il avait choisi la psychologie par pure facilité. Cette filière avait en effet la réputation d’être facile pour peu que l’on y travaillait un minimum. De plus, il était notoire que cette fac était majoritairement féminine avec un ratio de 80/20, ce qui constituait selon lui, un avantage à ne surtout pas négliger. « Autant profiter des avantages extra-académiques. », avait-il pensé. Par la suite, en second cycle, il avait pris toutes les options les moins qualifiantes et notoirement les plus faciles pour être sûr de pouvoir se tourner les pouces le plus possible tout en ayant une moyenne acceptable. À la fin de son master, qu’il n’avait pas trop mal réussi en fin de compte, il manœuvra subtilement auprès des bons profs pour obtenir l’autorisation de faire un doctorat. Par conviction ? Que nenni ! Le truc, c’est qu’il se voyait très mal rentrer dans la vie active. Et pourquoi faire ? Avec son master en psycho, tout ce qu’il aurait pu avoir, avec beaucoup de chance, c’était un poste de psychologue d’entreprise sur une station comme Cérès où il aurait traité à la chaîne des cas de dépression, de mal de l’espace, de claustrophobie aiguë ou de démence passagère. « Non merci ! », pensa-t-il, car là, c’est lui qui serait devenu dément à coup sûr s’il travaillait là-dedans, il en était certain. Donc, il entreprit une thèse en xénopsychologie. Et pourquoi choisir cette étrange discipline ? Tout simplement parce que c’était la seule discipline où il existait encore de l’argent public à mettre dans un poste d’assistant-chercheur. Après tout, ce n’est pas comme s’il avait eu le choix. Dès lors, il fit le décompte de ses pêchés au regard de cette ancienne religion à laquelle Dante faisait allusion dans son poème. Il était coupable de paresse, de luxure et d’avarice, avec une très nette dominance de la première.

« Donc oui, clairement, ce poète médiéval, Dante Alighieri, dirait que je me suis mis là-dedans tout seul… et à juste titre. », se dit-il, infiniment las.

Destination : néant

Le lendemain à 08h00, Larry sortit péniblement de son appartement et prit la navette qui reliait Cérès au spatioport de Pallas. Même s’il avait passé une bonne nuit de sommeil, il n’était pas encore tout à fait réveillé. Ainsi, lorsqu’il arriva sur Pallas 20 minutes plus tard, il remarqua qu’il avait un quart d’heure d’avance sur son planning et alla prendre son expresso du matin pour se remettre les idées en place. Il était vraiment dans les vapes et se dit qu’il n’était décidément pas du matin. Tranquillement accoudé au bar, il sortit le descriptif technique de la mission et entreprit de l’analyser. En commandant son café au barman, il remarqua une femme d’une petite trentaine d’années aux longs cheveux noirs et au teint mat qui portait la combinaison blanche réglementaire du SR. « Tiens, une collègue. », se dit-il, sans être étonné pour autant. Après tout, pourquoi l’aurait-il été ? Ce spatioport était un hub industriel qu’une multitude d’entreprises et de services en tout genre utilisaient. En sirotant son café, il regardait distraitement les formes généreuses et néanmoins athlétiques de sa collègue. « Méditerranéenne. D’origine italienne ou peut-être grecque. », pensa-t-il, pourtant encore dans le brouillard. Sans y prêter plus d’attention, il reporta son regard sur la feuille de route et examina les propriétés supposées des planètes que son équipage devrait examiner cette semaine. Larry parcourut également les caractéristiques du Starfox. C’était un bâtiment standard du SR doté de tous les appareillages scientifiques nécessaires à leur mission et muni d’une centrifugeuse pour simuler une faible gravité. « Une centrifugeuse, cool ! Pas besoin de porter ces satanées bottes magnétiques en permanence. De toute façon, c’est obligatoire pour effectuer certaines opérations de chimie de base, comme les titrages par exemple. Mais, quoi qu’il en soit, un peu de gravité, ça fait du bien. ».

Larry, plongé dans sa lecture, fut un peu surpris lorsqu’un « Bonjour. », interrompit ses réflexions. Il se tourna sur sa gauche et vit, souriante, la jeune femme aux longs cheveux noirs remarquée un peu plus tôt et, un peu étonné, il répondit simplement « Bonjour. ».

— Je suis Samantha Allen. Vous êtes bien Larry, n’est-ce pas ?

— Oui, tout à fait. répondit Larry, surpris.

— Nous partons en mission ensemble sur le Starfox, je suis la xénobiologiste en charge.

— Ah d’accord, enchanté. dit-il, en lui serrant la main. Et pour essayer de dire quelque chose de pertinent, il dit,

— Eh bien moi, je suis le … 

— Psychologue de mission. Je sais, j’ai lu certains de vos travaux, savez-vous. Je les ai trouvés très intéressants.

— Vraiment ? répondit-il, en levant un sourcil. J’apprécie votre intérêt, merci. Mais au fait, comment êtes-vous tombée sur mes travaux ? C’est juste une thèse et quelques articles parmi d’autres.

— Je suis au courant de notre nouvelle assignation depuis trois semaines et mon intérêt pour la psychologie m’a amenée à lire une partie de votre thèse. Notamment, j’ai apprécié l’idée que le protocole qui avait été utilisé pour entrer en communication avec les mammifères marins puisse être reproduit et amélioré par I.A. pour communiquer avec des xéno-organismes évolués. Cette approche est très audacieuse, bien que fascinante.

Cette pétillante astronaute parlait de manière vive et claire, pensa Larry. Mais, comme il ne se sentait pas suffisamment d’attaque pour aborder cette conversation qu’il jugeait soporifique si tôt le matin dans le brouhaha d’une cafétéria, il bredouilla misérablement,

— Euh… oui je… comprends votre démarche, je vous remercie de vous y intéresser.

— Je vous en prie, répondit-elle du tac au tac. Je pense que nous devrions y aller. Le capitaine doit déjà être sur le pont.

— Oui, sans doute, allons-y. dit-il, avant de terminer d’un trait son café.

Ils se rendirent ainsi au terminal où le Starfox était amarré, pénétrèrent dans le vaisseau, saluèrent le capitaine et, comme la vieille tradition maritime le voulait, ils demandèrent,

— Permission de monter à bord, capitaine ?

— Permission accordée. répondit-il, d’un ton neutre.

Ils prirent place à leurs postes aux côtés de l’ingénieure et des deux mécaniciens tout en les saluant au passage, tandis que le capitaine entreprit les manœuvres de désarrimage. Dès qu’ils atteignirent les 500 km réglementaires de distance de sécurité de Pallas en mode conventionnel par combustion de propergol, le capitaine dit,

— Nous avons atteint la distance de sécurité, j’enclenche la distorsion.

Et ainsi, ils partirent pour un trajet de huit heures vers le système HD199465 Cb, situé à 213 parsecs de leur position.

HD 199465 Cb

Le vol se déroulait sans heurts et était même d’un ennui mortel, pensa Larry. « Pourquoi en serait-il autrement ? », se dit-il, avant de réfléchir à ce curieux mode de propulsion. Ça faisait presque deux siècles que le vol en distorsion était au point et aucun incident n’avait jamais été répertorié. Évidemment, l’Histoire de la colonisation spatiale était parsemée d’accidents graves et de catastrophes diverses, mais jamais à proprement parler à cause de la distorsion. En fait, les vieux loups de mer disaient même qu’un bâtiment en distorsion était un des endroits les plus sûrs pour un humain dans l’espace. Ils exagéraient sans doute un peu, bien qu’il soit vrai qu’un vaisseau à l’arrêt ou en distorsion avait, dans la pratique, une dynamique équivalente, c’est-à-dire nulle. En effet, même si Larry ne comprenait pas les subtilités théoriques, il savait que le bâtiment dans lequel il se trouvait était immobile dans sa bulle d’espace-temps propre. Il savait également que la vitesse vertigineuse d’un peu moins de 90 années-lumière par heure à laquelle il se déplaçait ne changeait rien à la donne. De fait, en cas de “collision” avec un objet quelconque de plus de quelques grammes, la distorsion s’arrêterait net et comme il n’existait aucun effet de décélération possible, vu qu’ils étaient à vitesse nulle dans leur référentiel, les passagers ne remarqueraient même pas le problème. D’ailleurs, ça leur était arrivé à trois reprises déjà, remarqua-t-il. Interrompu dans sa lecture, le capitaine avait juste levé les yeux sur sa console d’un air agacé pour ensuite manœuvrer afin de déplacer le vaisseau à bonne distance de la zone à problème et donc de l’objet ayant arrêté le générateur, avant de redémarrer la distorsion et de replonger dans sa lecture.

Il se remémora une discussion qu’il avait eue à ce propos, un soir dans un bar et passablement éméché, des années plus tôt, alors qu’il était encore étudiant en second cycle. Un de ses amis qui étudiait la physique venait en effet de lui expliquer le principe du vol en distorsion, cependant, il n’avait pas tout compris et lui posa donc cette question qui le taraudait,

— D’accord. avait-il répondu à l’exposé du physicien. Mais si l’objet rencontré est inférieur à quelques grammes et qu’on se le prend en pleine poire à une vitesse supraluminique, que se passe-t-il ? avait-il demandé. L’étudiant en physique lui avait répondu que c’était mathématiquement impossible et que sa question n’avait pas de sens.

— C’est-à-dire ? avait demandé Larry.

— En fait, si un objet quelconque entre dans le champ de distorsion du vaisseau, deux choses peuvent alors se produire : soit cet objet est trop massif et le champ, étant conçu pour englober la masse du bâtiment et de ses occupants, cesse de fonctionner immédiatement, car la masse du corps extérieur qui vient s’ajouter est trop importante, soit la masse de l’objet est trop faible, comme un grain de poussière par exemple, et ce grain de poussière est entraîné dans la bulle de distorsion avec le vaisseau. Et là, cette particule continue à sa vitesse relative dans la même direction, mais dans la bulle de distorsion. D’un autre côté, s’il s’agit juste d’un atome d’hydrogène, alors cet atome est dévié par le champ de distorsion. Donc, il n’y a pas de risque de collision « supraluminique », c’est impossible. Heureusement, d’ailleurs. Compte tenu qu’on trouve, en moyenne dans l’espace, entre 1 et 100 atomes d’hydrogène par cm³, sans ces propriétés, le déplacement en distorsion serait impossible.

— Ah ouais, euh… je vois. avait répondu Larry qui, bien que complètement nul en math et complètement bourré, avait plus ou moins compris l’explication du physicien.

Analyse

Quelques heures plus tard, Larry fut interrompu dans ses pensées lorsque le capitaine dit,

— C’est bon, nous sommes arrivés à destination.

— Capitaine, à quelle distance sommes-nous de l’exoplanète s’il vous plaît ? demanda Larry.

— Quatre cent mille kilomètres, elle est déjà en visuel.

« Plus ou moins la distance Terre-Lune. », pensa Larry.

Samantha et Larry observèrent la planète sur l’écran principal du tableau de bord, tandis que le capitaine était affairé sur son terminal. Les autres membres de l’équipage, sans doute déjà blasés, ne jetèrent même pas un œil à l’objet et examinaient plutôt les paramètres de leur console avec attention. La planète était une sphère de couleur rosâtre, présentant quelques striures blanches, ici et là.

« Elle est plutôt agréable à regarder. », se dit Larry.

Comme il s’agissait de la première expédition de Larry et Samantha, le capitaine leur expliqua les diverses opérations de routine à accomplir.

— Docteur Allen, Docteur Westinghouse, notre première opération est de scanner toutes les fréquences radio afin de voir s’il y a une vie technologique sur la planète ou même ailleurs dans le système solaire. Simultanément, on interroge l’équipe tech sur le statut du vaisseau.

— Madame Soderquist, je vous écoute.

— Tous les diagnostics systèmes sont OK, capitaine. R.A.S.

— Au niveau du scanner, hum, voilà qui est fait. C’est négatif. Aucun signal radio détecté. dit le capitaine d’un ton neutre, sans doute pour la millième fois, songea Larry. On examine ensuite les relevés spectroscopiques de l’atmosphère. Ah, c’est curieux ça. On a du méthane en grande quantité, c’est peu fréquent : à peu près 40 % de la composition atmosphérique. Sinon on a 45 % de CO2 et 15 % d’azote. Pression atmosphérique : 5000 hectopascals, soit cinq fois la pression terrestre. Température moyenne estimée : 180° Celsius et la gravité est de 1,84 g. Docteur Allen, que préconisez-vous ?

— L’envoi d’un drone me semble superflu, capitaine. La probabilité de trouver une vie microbienne est très faible et les chances de trouver des formes de vies multicellulaires me semblent par conséquent proches de zéro. En ce qui me concerne, j’en ai assez pour faire mon rapport avec les données télémétriques.

— Docteur Westinghouse, que recommandez-vous ?

— Je rejoins les estimations de ma collègue. J’en ai suffisamment aussi pour faire mon rapport. Les probabilités de trouver une forme de vie complexe sont pour moi proches de zéro.

— Parfait, l’ingénierie émet-elle des réserves ? demanda le capitaine.

— Négatif capitaine, les instruments de mesures fonctionnent normalement. Pour nous, c’est bon. répondit l’ingénieure, qui jeta ensuite un coup d’œil aux deux mécaniciens.

— Ouais, pour moi tout est bon, dit Gordon Kalvin.

— Pareil, répondit laconiquement Vitali Ilitch.

Le capitaine fit pivoter son fauteuil pour leur faire face et dit,

— Bien, il est déjà 17h30, pour aujourd’hui c’est bon. Je propose que nous arrêtions et que nous reprenions la route demain à 08h00.

Ce n’était pas une proposition et la journée était bel et bien terminée. Ils détachèrent tous leur ceinture, se levèrent et se dirigèrent vers la cuisine qui se trouvait à l’arrière du bâtiment, logiquement dans la centrifugeuse. Dès que l’équipage fut arrivé dans la centrifugeuse, le capitaine enclencha la rotation du vaisseau et Larry ressenti la faible gravité de 0.3 g revenir progressivement. « Ah que ça fait du bien. », pensa-t-il, en désactivant ses bottes magnétiques.

Larry eut un petit sourire en voyant les deux techniciens sortir un jeu de cartes et s’asseoir à table tout en entamant une discussion sur le football. Suzanne « C’est comment elle déjà… ah oui Soderquist. », songea Larry, s’installa dans un fauteuil et ouvrit un livre. « Tiens, un livre-papier, c’est une antiquité ça. », se dit-il. Il remarqua que l’ouvrage portait sur des mathématiques avancées qu’il ne parvint pas à identifier, tandis que le capitaine et Samantha retournèrent tous deux vers leurs quartiers respectifs. Le dîner était prévu à 20h00. C’est assez tard, se dit-il, mais c’était la volonté du capitaine qui avait pris cette habitude dans un ancien pays de la Terre, dont Larry, qui avait passé toute sa vie sur Mars, n’avait que très vaguement entendu parler. « La France, je crois. Mais peu importe. ».

Larry, étant resté sanglé sur son fauteuil en gravité zéro toute la journée, n’était pas d’humeur à passer les deux heures qui restaient avant le dîner sur la couchette de sa cabine. Il s’accouda donc sur le bord de la cuisine et pianota sur sa tablette. Les deux mécanos interrompirent alors leur partie de carte et l’un d’eux dit à Larry,

— Eh l’ami, ça vous dit une petite tasse de café ?

— Oui, merci. répondit l’intéressé qui se demandait pourquoi les deux hommes affichaient un sourire jusqu’aux oreilles. Gordon sortit son thermos et lui versa du café fumant dans un mug qu’il lui tendit ensuite. Larry le remercia, porta le mug à ses lèvres et en bu une gorgée. Sa gorge se noua immédiatement par réflexe quand le liquide brûlant passa dans son tube digestif, ce qui eut pour effet de le faire toussoter légèrement. Il reconnut que c’était en fait un café “upgradé” et pas qu’un peu. Les deux lascars lui avaient servi un café agrémenté.

« Du cognac ou peut-être du rhum. En tout cas, c’est bon. », se dit-il.

Il leur dit en souriant,

— Ah ça, c’est un très bon café ! C’est cool, merci.

— Je vous en prie Doc, c’est ma tournée de bienvenue dans l’équipe.

— Sympa ! Mais ça ne dérange pas le capitaine ? s’enquit Larry,

Vitali répondit,

— En principe, c’est interdit par le règlement du Service, sauf qu’en pratique tout le monde s’en fout. Il y a bien quelques règles de bonnes conduites, mais ça reste du bon sens. Pour préserver les apparences, on boit comme ça, dans le café, on évite d’être trop bourré devant le boss et on reste sobre durant nos heures de services, sinon à part ça, ça va…

Et Gordon ajouta,

— De plus, ici ce n’est pas la Marine militaire martienne. Vu le peu qu’on a à faire de toute façon, faut pas non plus exagérer.

— Oui, en effet. reconnut Larry de bonne grâce.

Ils discutèrent ainsi pendant une demi-heure. Larry apprit que Gordon venait de Cérès, comme ses parents et ses arrières grand-parents depuis 5 ou 6 générations, il ne savait pas exactement, en fait. Avant ça, Gordon pensait que sa famille, du moins du côté de son père, venait d’Irlande, ce qui expliquait sa grosse tignasse rousse et son penchant pour les boissons fortes, dit-il sur le ton de la plaisanterie. Vitali, quant à lui, venait d’Hadès, la célèbre planète autrefois désertique qui, il y a un demi-siècle, s’était illustrée durant la révolte de Cérès. Ses arrières-arrières-grand-parents y avaient immigré il y a 150 ans et venaient quant à eux de Russie. Larry reconnut sa méconnaissance des anciennes nations pré-distorsions de la Terre, mais il leur dit qu’il avait déjà entendu parler de ces endroits.

— Vous n’êtes jamais allé sur Terre ? demanda Gordon, étonné. 

— Pas vraiment, je n’y suis allé qu’une seule fois pour assister à une conférence et je n’y suis resté que quelques heures. On dit que ce n’est pas mal. Le problème est que j’ai du mal à supporter la gravité qui y est trop forte et de plus, je suis originaire de Mars, j’ai donc toujours vécu dans des espaces confinés, voyez-vous, genre Mars ou Cérès. Alors… ben, vous savez… dit-il, l’air embarrassé.

— Bah, vous devriez essayer, ça vaut le coup ! De plus, avec les nouveaux traitements et la préparation en centrifugeuse gravité 1g, franchement, c’est jouable, dit Gordon de Cérès.

— Moi, comme je viens d’Hadès, la gravité 1g ne me pose pas de problème. Chez nous, c’est à peu près pareil : gravité 0,8. Mais je dois dire que c’est vrai, la Terre, ça a du style quand même, confirma Vitali.

— Dites-moi, je sais qu’autrefois sur Terre, il y avait de gros problèmes écologiques. On parlait de gaz à effet de serre et de réchauffement climatique catastrophique. Aujourd’hui, il doit y exister des zones totalement sinistrées, non ? demanda Larry, qui savait que jadis, c’était une préoccupation majeure des Terriens.

— Ben non, pas tant que ça en fait. dit Vitali. C’est vrai qu’il y avait de graves problèmes écologiques à l’époque où mes ancêtres ont émigré vers Hadès. Mais avec la généralisation de la distorsion, comme la moitié de la population terrienne s’est barrée dans l’espace, les émissions de gaz à effet de serre et les autres cochonneries qui flinguaient la planète ont été drastiquement revues à la baisse. Pour ce que j’en sais, aujourd’hui plus personne n’en parle et aucun réchauffement n’a plus jamais été enregistré. On parle même d’un léger refroidissement global, d’après ce que j’ai entendu. En gros, maintenant ça va. Remarquez, même si aujourd’hui, on vit tous ailleurs, ça aurait été dommage de la foutre en l’air, tout de même.

— Et pour ce qui est des conflits armés ? Je sais qu’autrefois sur Terre, il y avait des guerres en permanence un peu partout autour du globe. Qu’en est-il actuellement ? N’est-il pas dangereux d’y aller ?

— Nan, c’est terminé aussi ça. dit Gordon. À partir du moment où la distorsion s’est généralisée, les gens se sont barrés massivement dans l’espace à la conquête d’autres planètes au lieu de s’entre-tuer pour quelques lopins de terre. C’est vrai Doc, à quoi bon se taper dessus pour un territoire minuscule et tout pété quand vous avez une infinité de mondes à portée de main. Bon, je sais qu’il existe encore des guerres mineures dans certains endroits du globe, par contre, ce n’est rien par rapport aux conflits pré-distorsions.

Il prit une pause et déclara,

Maintenant, les guerres se passent dans l’espace. Je suppose donc que le conflit est dans la nature de l’homme. Enfin, j’en sais rien moi… j’suis mécano, pas philosophe après tout ! dit-il, avant de s’envoyer une grosse rasade de sa mixture maison avec l’air de s’en foutre.

Larry rigola de bon cœur de son attitude volontairement désinvolte et demanda en regardant Vitali,

— D’accord, et si je décide d’y aller, que me conseillez-vous ?

— Moi, je vais en Russie dans les monts Oural, ça me permet de travailler mon russe et de prendre un peu d’air frais. J’y vais en été évidemment, le climat y est plus clément.

— Et moi en Amérique du Nord, en Floride la plupart du temps. Plages de sables blancs la journée et salsa avec de jolies señoritas toute la nuit. C’est là que j’allais avec mes vieux quand j’étais môme alors, vous savez… dit Gordon.

— Oui, c’est l’habitude en fait. confirma Larry.

— Et la terraformation sur Mars, où ça en est ? s’enquit Vitali, sachant pourtant que c’était un sujet sensible pour les Martiens, qui avaient déjà commencé la colonisation avant l’ère de la distorsion.

— Oui, le rêve de nos ancêtres. dit Larry, d’un air songeur. Hum, les générateurs d’atmosphère tournent sans cesse à plein régime et nous avons une magnétosphère artificielle générée par un électro-aimant de 1325 kilomètres de diamètre en rotation rapide sur le point de Lagrange L2. Cette technologie nous permet de préserver notre atmosphère contre les vents solaires. Voyez-vous, les études géologiques ont prouvé qu’il y a 4 milliards d’années, Mars avait une magnétosphère naturelle qui préservait son atmosphère. Cependant, quand le cœur de la planète s’est refroidi, ce bouclier a disparu progressivement et la pression atmosphérique a diminué jusqu’à ce que presque toute l’atmosphère soit balayée dans l’espace par les vents solaires. Aujourd’hui, grâce à nos efforts, on atteint les 300 hectopascals. Ça prend beaucoup de temps et à mon avis, même en doublant le nombre de nos générateurs d’atmosphère, je ne serai de toute façon plus là quand la terraformation sera terminée. dit-il, d’un air maussade.

— Et pour l’eau ? risqua Vitali, qui présentait un vif intérêt pour Mars. Il sentit néanmoins l’obligation de se justifier vu le caractère sensible du sujet.

En fait, je demande ça parce que jadis, pour nos arrières-grands-parents sur Hadès, c’était un problème permanent. Et même si aujourd’hui, grâce à nos efforts, on a toute l’eau qu’on veut, on a gardé l’habitude de l’économiser.

Larry, qui avait déjà lu et même rédigé des articles universitaires sur la question, voyait très bien de quoi il parlait.

— Oui, je vois ce que vous voulez dire, dit-il simplement pour ne pas l’accabler de théories académiques et il poursuivit,

Pour l’eau, on a un approvisionnement de glace en provenance d’astéroïdes stationnés dans le nuage d’Oort ou la ceinture de Kuiper et on continue à en acheminer quotidiennement pour nos futurs océans. On avait déjà commencé la colonisation avant l’ère de la distorsion, voyez-vous. À l’époque, mes ancêtres se débrouillaient comme ils le pouvaient avec le peu d’eau présent sur Mars. Naturellement, c’est le générateur de distorsion qui a rendu notre autosuffisance possible. Sans cette technologie, on n’aurait jamais pu avoir un approvisionnement d’eau suffisant, sans parler des matières premières en provenance de la Ceinture.

— Je pensais que votre approvisionnement en eau venait de blocs de glace en provenance des anneaux de Saturne. dit Vitali, intrigué.

— Non, ça c’est une croyance populaire, mais cette confusion est normale. En fait, seule une petite quantité de notre eau provient des Anneaux. C’est vrai qu’ils sont constitués majoritairement de glace d’eau, toutefois, cette eau ne se trouve majoritairement que sous la forme de petits grains de glace allant d’une taille de quelques millimètres à quelques centimètres. Récolter ces grains, en extraire l’eau et la purifier nécessite des techniques très complexes, mais une petite partie de notre approvisionnement en provient, c’est exact. Le plus gros vient d’objets transneptuniens, comme des comètes dormantes ou des astéroïdes riches en glace d’eau présents en quantité pratiquement illimitée dans la Ceinture de Kuiper et le nuage d’Oort.

— Aaah oui, dirent les deux techniciens en hochant la tête de concert.

Larry entendit un bruit derrière lui, se retourna et vit Samantha Allen accoudée au bar de la cuisine qui écoutait leur conversation en buvant son café.

— Docteur Allen, je ne vous avais pas remarquée.

— Oh, en dehors du pont, appelez-moi Sam, je vous en prie, dit-elle en souriant. « Elle a décidément l’art de mettre tout le monde à l’aise. Elle aurait dû être psychologue. », se dit-il. Les deux techniciens qui, eux aussi savaient mettre les gens à l’aise dans un autre style, se remirent à jouer aux cartes.

Sam le prit à part et lui demanda de détailler son propos quant à sa discussion avec Vitali par rapport à l’eau sur Mars.

— Lors de votre conversation, je vous ai entendu dire que vous voyiez ce que Vitali voulait dire sur l’habitude des Hadéens d’économiser l’eau. Là, j’ai pensé que c’était le psychologue qui parlait. Pouvez-vous m’en dire plus ?

Larry, étonné par sa sagacité, se disait qu’on pouvait difficilement lui refuser quoi que ce soit. Il entreprit donc de lui exposer son propos.

— Oui, certainement. En fait, j’ai écrit un article scientifique sur le rapport à l’eau des Hadéens. Voyez-vous, pour schématiser, on sait que sur Hadès, l’eau fait l’objet d’une préoccupation permanente, même s’ils n’ont plus aucun problème à ce sujet depuis longtemps. Dès lors, je me suis interrogé sur l’impact que ça pourrait avoir sur leur comportement. Par conséquent, j’ai entrepris une étude sur ce sujet et après avoir examiné la manière dont la presse locale abordait le problème au quotidien, j’ai interrogé à peu près 1000 personnes, en prenant un échantillon représentatif de la population en termes d’âge, de niveau d’éducation et de position socio-économique. En fait, au cours de l’étude, je me suis aperçu qu’un pourcentage significatif de la population présentait une peur irrationnelle, une réelle phobie clinique du manque d’eau. J’ai d’ailleurs qualifié ça d’hyrdomanie. Ensuite, j’ai décidé d’approfondir le sujet. J’ai donc soumis des photographies à différents sujets de l’étude pour examiner leurs réactions. Vous savez, c’étaient des photos assez variées : des paysages, une famille qui se promène, des photos d’animaux, etc. Et quand je leur soumettais des photos d’océan, systématiquement, leur rythme cardiaque s’accélérait et leur tension artérielle augmentait significativement.

— Sérieusement ? dit Samantha, en haussant les sourcils.

— Sérieusement, oui. En fait là, il me fallait jouer carte sur table, impossible de faire autrement. Dans une étude psy, on ne révèle jamais aux participants l’objet de l’étude, même par le biais d’une question anodine. Ça biaise les résultats et donc ça les invalide. Mais là, je n’avais pas le choix et de toute façon, je leur ai posé la question à la fin de l’entretien individuel, ce qui a peu impacté l’étude. Ainsi, je leur ai fait remarquer que leurs constantes s’étaient affolées lorsque je leur ai présenté une photo d’océan et je leur ai demandé pourquoi, du moins s’ils s’en étaient rendu compte. Ils m’ont tous dit que c’était trop d’eau. Quand je leur ai demandé de préciser leurs pensées, je dois dire qu’ils étaient un peu confus. La plupart m’ont dit que c’était effrayant, vertigineux, et en même temps merveilleux. J’ai qualifié ça dans mon article d’un mélange d’effroi intense et d’émerveillement. C’est en fait une combinaison d’hydromanie et de thalassophobie. Comme je n’avais rien de mieux à proposer, j’ai appelé ça le syndrome hadéen. Désolé, c’est un néologisme, sauf que mes confrères ont validé cette terminologie et ce syndrome pourrait se représenter en cas de colonisation d’une planète similaire. J’ai d’ailleurs fait des recommandations sur le sujet pour conclure mon article.

— J’ai du mal à comprendre, car aujourd’hui, Hadès possède un équilibre écologique stable avec de la végétation et de l’eau en abondance. Alors, comment se fait-il que ce syndrome perdure ?

— Par l’éducation. Vous savez, ces réflexes ont été acquis et transmis de générations en générations depuis le début de la colonisation de la planète. Autrefois, tous les efforts de la population étaient orientés vers l’économie de l’eau et la transformation de la planète. Et même si aujourd’hui, ces comportements sont vides de sens, ils continuent à subsister par reproduction culturelle. Naturellement, ils sont beaucoup moins prégnants aujourd’hui qu’autrefois. Selon les conclusions de l’étude que j’ai réalisée, ils devraient totalement disparaître d’ici, une, à deux générations tout au plus. La génération de Vitali est sans doute la dernière.

— Ah oui, là je vous suis. Mais c’est étrange qu’un syndrome psychiatrique puisse être transmis par l’éducation. Y a-t-il d’autres cas répertoriés dans l’Histoire ?

— Ce n’est pas si étrange que ça, car nous héritons tous des névroses de nos parents d’une manière ou d’une autre. C’est d’ailleurs un des postulats de la science du comportement. Mais pour illustrer le concept, je vais prendre un cas extrême qui, lui aussi, est très bien documenté. Jadis sur Terre, il y a plus de 300 ans, il existait en Russie un dictateur qui livrait une véritable guerre contre son peuple. Joseph Staline, ça vous dit quelque chose ?

— Non, ça ne me dit rien du tout. dit Samantha qui, bien qu’ayant une bonne culture générale, ne connaissait pas bien l’ère pré-distorsion et l’Histoire politique de la Terre.

— C’était un dictateur paranoïaque doté d’une police secrète ultra-violente qui avait pour instruction de neutraliser toute personne qui pouvait avoir une opinion politique contre le régime. C’était à un tel point que n’importe quel propos, même totalement dénué de sens politique, comme « Le temps est maussade aujourd’hui. », pouvait-être interprété comme une critique à l’encontre du régime. Ainsi, des millions de personnes ont été déportées ou assassinées pour conspiration. Il s’est alors développé dans la population russe un étrange syndrome qu’on a qualifié plus tard de paranoïa stalinienne. Il s’agissait d’une véritable psychose, dans le sens clinique du terme, par laquelle le sujet se sentait épié et surveillé en permanence par le gouvernement russe. Figurez-vous que cette psychose a été transmise à leurs enfants, et même dans les cas les plus extrêmes, jusqu’à leurs petits enfants, alors même que ce dictateur était décédé depuis longtemps. Évidemment, elle s’est muée après la mort du tyran en une méfiance pathologique envers l’État et tout ce qui représentait l’autorité. Enfin pour faire court, oui. Une névrose ou même une psychose peut être transmise de générations en générations.

— Fascinant ! Je vais essayer de me procurer des ouvrages sur le sujet. Pour en revenir au syndrome hadéen, quelles furent vos conclusions quant aux conséquences comportementales ?

— Il y en a plusieurs en fait. Déjà pour commencer, je pense qu’ils seraient très mal à l’aise au bord d’un océan ou d’une grande étendue d’eau. Toutefois, ce ne serait pas insurmontable, du moins, plus pour les générations actuelles. Cependant, ça leur poserait de légères difficultés. Vous avez remarqué, j’ai demandé à Vitali où il me conseillait d’aller sur Terre. Ce n’était pas une question anodine et Vitali m’a répondu qu’il allait dans les monts Oural. C’est vrai que je ne connais pas bien les anciens pays de la Terre, par contre, je sais que les monts Oural se trouvent sur le plateau continental eurasien. En fait, je m’attendais à une réponse de ce genre. Ça m’aurait fort étonné qu’il me parle de plages ou de balades en bateau, ce qui conforte mon hypothèse.

— Moi, je viens de California Sping, c’est un monde chaud et océanique, je n’ai donc pas de problème avec les espaces ouverts et l’océan. Et comme vous le savez, il est entendu que les Martiens ou les Ceinturiens sont agoraphobes et même hypocondriaques à cause de leur vie en milieux clos et contrôlés au degré Celsius près. Ainsi, les Ceinturiens et les Martiens devraient, eux aussi, souffrir de ce syndrome par rapport à l’eau, en plus de l’agoraphobie et de l’hypocondrie, si je suis votre raisonnement. Et pourtant Gordon a parlé de plage de sable blancs, ce qui implique qu’il n’est touché par aucun de ces syndromes. dit-elle, à juste titre.

— C’est vrai, reconnut-il. Nous souffrons tous de ces phobies en réalité, mais à divers degrés. La plupart des Ceinturiens vont régulièrement sur Terre une ou deux fois par an à l’occasion des fêtes ou des vacances, et ce, depuis la création de la station de Cérès. Il y a bien eu une interruption avant, pendant et après l’Indépendance, mais ça n’a duré que 10 ans tout au plus. Ce n’est pas suffisant pour interrompre une habitude ancrée depuis des générations. Par conséquent, les Ceinturiens souffrent beaucoup moins de ces phobies, voire pas du tout parfois. Gordon en est un bon exemple, alors que pour nous les Martiens, la manifestation de ces phobies est beaucoup plus fréquente. En dehors des militaires, la grande majorité de notre population ne quitte que très rarement Mars. Moi, par exemple, la seule fois où je me suis rendu sur Terre pour un colloque scientifique, j’ai dû prendre des anxiolytiques extrêmement puissants pour ne pas céder à la panique, bien que je sache que c’est complètement irrationnel. Je suis vacciné contre toutes les maladies courantes et je suis conscient que je ne risque rien. Mais c’est une phobie, c’est ainsi. L’idée, par exemple, de me retrouver dans un environnement ouvert où la température n’est pas contrôlée au degré près, avec la pluie qui peut me tomber dessus à n’importe quel moment et que n’importe quel microbe peut s’introduire dans mon organisme… ouf, quelle horreur ! Le simple fait d’y penser me met très mal à l’aise.

— D’accord, je comprends. Pour revenir sur le syndrome de l’eau des Hadéens, quels sont les autres comportements déviants que ça génère ?

— Oh, déviant, je n’irais pas jusque-là. Ce sont plutôt des manies, des petites obsessions en fait ou des TOC.

— Des quoi ?

— Pardon oui, des TOC, pour troubles obsessionnels compulsifs, ce sont de légers comportements névrotiques en fait. La plupart du temps, ces obsessions se traduisent par des mesures précises de l’eau consommée par heure, une consommation d’aliments très peu salés pour ne pas induire la soif, une consommation d’eau très faible pour leur toilette et une littérale impossibilité de gaspiller l’eau de quelque manière que ce soit, comme jeter un surplus dans un évier par exemple. J’ai listé toutes ces manies de manière exhaustive dans mon article, mais celles que je viens de citer sont les plus manifestes. Vous savez, Vitali par exemple, je suis certain que ces comportements le suivent partout, même sur Terre ou l’eau est pourtant très abondante. Bon maintenant, il faut nuancer le propos, l’eau sur Hadès n’est plus un problème depuis une bonne centaine d’années et nous avons remarqué que ces comportements névrotiques ont tendance à s’estomper de plus en plus à chaque génération. Ainsi, Vitali aime les boissons fortes, alors que l’alcool est un puissant diurétique. Ça prouve bien que ces légers troubles sont en voie de disparition.

— Mais ces comportements, nous devons tous les adopter automatiquement sur un vaisseau, n’est-ce pas ? remarqua Samantha.

Cependant, Larry, qui en avait assez de parler de ça, dit en souriant sur un ton léger pour clore la conversation,

— Exactement, et ça nous amène à une des conclusions finales de mon article : les Hadéens ont la réputation justifiée d’être de très bons astronautes.

Ils continuèrent ainsi à bavarder de choses et d’autres jusqu’à la préparation du dîner qui commença à 19h00. Comme ils bénéficiaient d’une gravité simulée, à l’heure de la préparation, ils s’afférèrent donc tous autour de la large cuisine rectangulaire pour la confection du repas. Bien qu’il eût été plus simple de réchauffer des plats préparés au micro-ondes, Larry se doutait que cette méthode avait été préconisée par les psys du Service. L’idée était d’améliorer la cohésion du groupe et le fait que les membres de l’équipage ne fussent pas au courant, améliorait encore l’efficacité du procédé.

« Évidemment, pour que ça marche, les participants ne doivent pas être au courant du stratagème, sinon ça ruine littéralement l’effet escompté et ça peut même être contre-productif dans le cas où on a affaire à de fortes personnalités. », songea Larry. Il se dit aussi que l’homme, de manière générale, n’aime pas trop être pris pour une buse. Un peu comme dans ces team building du 20ᵉ siècle : ces stratagèmes, bien trop grossiers, mettaient la puce à l’oreille de la plupart des sujets et foiraient complémentent leurs objectifs. Sauf que celui-ci était bien plus subtil. Le Service leur avait dit qu’il était préférable de préparer de la nourriture naturelle, car cela avait un “impact significatif” avait-il insisté, sur les apports en vitamines et en sels minéraux nécessaires à leur métabolisme, avec études, schémas, graphiques, diagrammes et tout ce qu’on veut à l’appui.

Cependant, Larry, pas dupe pour un sou sur cette affaire, savait très bien tout ça en tant que psy.

« Mais comme dit le vieil adage populaire, il faut bien que la mayonnaise prenne. », pensa-t-il, pendant la préparation du repas.

Ils prirent donc leur dîner et ensuite, alors que les deux techniciens, le capitaine et Sam rejoignirent leur cabine, Larry et Soderquist restèrent un peu dans l’espace commun, assis sur les canapés à pianoter sur leur tablette.

L’ingénieure lui adressa la parole pour la première fois,

— Docteur Westinghouse, pensez-vous vraiment que nous allons trouver une forme de vie évoluée au cours de notre mission ? dit-elle, l’air désabusé.

« Elle, au moins, n’y va pas par quatre chemins. », songea Larry et il répondit donc prudemment,

— Écoutez, je l’ignore, tout est possible, voyez-vous.

— C’est inutile, il n’y a personne, c’est vide. dit-elle, simplement.

Larry la considéra et mit en parallèle la réputation des scientifiques et des psys. Les ingénieurs et autres physiciens avaient la réputation d’être des buses en matières de relations interpersonnelles. Ils étaient en effet très forts pour faire de gros calculs bien compliqués, mais complémentent barrés pour ce qui était des rapports interpersonnels. Cependant, pour des raisons diamétralement opposées, notamment, leurs connaissances approfondies en matière de relations humaines, les psys ne se défendaient pas mal non plus en matière de relations exécrables avec leurs congénères. « Donc, entre deux inadaptés, autant y aller franco ! », se dit-il.

— Ah oui, sans blague ? dit-il, sarcastiquement. Je sais qu’il n’y a personne, sauf que j’ai besoin de thunes, comme tout le monde.

— Alors, pourquoi ne mettez-vous pas vos compétences à profit dans un lieu où on a réellement besoin de vous.

— Et vous ? Pourquoi ne faites-vous pas de même ? dit Larry, d’un air faussement neutre.

Sur la défensive, elle dit,

— Je m’assure de la sécurité de l’équipage, je suis utile ! affirma-t-elle et Larry du bien reconnaître que c’était vrai. Mais Larry, de mauvaise foi et tricheur comme pas deux quand les circonstances l’exigeaient, rétorqua par un mensonge éhonté,

— C’est précisément ce que je fais aussi.

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle, interloquée.

De manière totalement improvisée, il déclara,

— Il y a une directive prioritaire et confidentielle dans mon descriptif de fonction. Elle précise que je dois m’assurer de préserver l’équilibre psychologique de l’équipage en espace profond. Votre santé mentale pourrait être compromise et dans ce cas, je devrais intervenir par tous les moyens médicaux nécessaires pour vous venir en aide. balança-t-il, comme ça, de manière totalement éhontée et ajouta,

Je vous communique cette information, mais pour des raisons que je ne peux évoquer, je dois vous demander de ne pas en parler au reste de l’équipage. dit-il, sur un ton solennel pour éviter que la supercherie ne saute trop vite.

Il était clair que Larry ne saurait pas du tout comment réagir face à une situation où un des membres de l’équipage se mettrait à disjoncter. Sa seule recommandation serait de lui administrer un tranquillisant par la force avant de remballer vers la base la plus proche pour ensuite s’en débarrasser vite fait. Il avait bien abordé le sujet durant ses études universitaires, mais ça ne l’avait pas intéressé outre mesure et il ne se rappelait donc plus des réflexes à avoir dans ce genre de situation.

— Ah oui. dit Suzanne. Là, je comprends, votre présence à du sens, je dois le reconnaître. Parce que vous savez, des dizaines de milliers de sondes ont été envoyées dans toutes les directions de l’espace et dans tous les secteurs de la galaxie ces 150 dernières années et on n’a jamais relevé aucun signe de vie extraterrestre évoluée nulle part.

— Je partage votre point de vue. dit-il, pour diminuer la tension.

Larry, trouvant que l’attitude de Soderquist laissait à désirer, avait envie de se replier dans sa cabine pour ne plus continuer cette déplaisante conversation. Il fit remarquer à l’ingénieure qu’il se sentait fatigué, s’excusa et prit congé, non peu fier de sa performance de comédien.

La planète de l’aube

Le lendemain, Larry se leva de bonne heure. Il eût le temps de prendre son petit déjeuner et fut sur le pont à 08h00 en même temps que tous les autres membres de l’équipage.

Dès que tout le monde fut installé et sanglé, le capitaine annonça,

— Bien, nous allons prendre le départ pour 201564 Bb. Équipe tech, tout est en ordre du côté des infrastructures ?

— Tout est en ordre, capitaine. répondit Soderquist.

— Dans ce cas, en avant. Nous arriverons à destination dans 6 heures et 58 minutes.

Lorsque le capitaine actionna le générateur de distorsion, Larry se dit, « Aller, encore plusieurs heures à passer dans ce foutu fauteuil. Ne rien faire, telle est ma mission. ». Il passa ainsi les sept heures restantes à pianoter sur sa console ou à lire des articles dans la gazette Neurosciences, à la recherche des derniers travaux de ses confrères.

Arrivé à destination, le capitaine entama les procédures d’usages explicitées la veille. Toutefois, lorsqu’il se mit à examiner les relevés de la planète, son expression changea immédiatement. Il se pencha alors sur sa console avec un air concentré que Larry ne lui connaissait pas. Il s’exclama,

— Allen, Westinghouse, on a quelque chose ici. Oxygène : 22 %, azote : 76 % et 2 % de divers gaz : Argon, hélium et CO2 principalement. Pression atmosphérique : 900 hectopascals, température globale estimée : 17° Celsius et la gravité est de 0,9 g.

Dès que le capitaine eut prononcé ces informations, tous les membres de l’équipage regardèrent l’écran principal du tableau de bord. Gordon laissa même échapper un juron à la vue de la planète. Le capitaine, d’habitude stricte sur la tenue de son équipage, ne releva même pas la faute tellement cet astre était surprenant. Il s’agissait d’un monde couvert d’océan et de terres émergées comme la Terre ou California Spring. Il était donc principalement bleu et manifestement propice à la vie au regard de ces paramètres. À la vue de cet astre miraculeux, il y eut un silence absolu qui ne fut brisé que 30 secondes plus tard par le capitaine.

— Docteur Allen et Westinghouse, que recommandez-vous ?

Larry, stupéfait par la vue, oublia ses bonnes manières et prit la parole en premier.

— Nous n’avons pas capté d’onde radio, n’est-ce pas ?

— Non, c’est négatif. confirma le capitaine.

— Bien, c’est qu’il n’y a probablement pas de vie intelligente avancée sur cette planète, néanmoins, je recommande fortement l’envoi d’un drone de reconnaissance en mode furtif.

— Docteur Allen ? demanda le capitaine.

Elle ne répondit pas tout de suite et lorsque le capitaine l’appela une seconde fois, elle se reprit et dit,

— Euh oui, je recommande toutes les procédures de contrôle : je veux une analyse plus détaillée de l’atmosphère par sonde. Il me faut les relevés, je veux les relevés, tous les relevés ! Je demande une analyse spectroscopique plus raffinée, je demande aussi une analyse de la biosignature, une détection de signe de vie par drone, il faut également que je sache quelles sont les molécules organiques présentes et je demande l’envoi de robots au sol pour des prélèvements d’eau et de terre. Il m’en faut plusieurs de divers endroits de la planète pour une analyse complète au labo. Il m’en faut le plus possible.

— Bien, je vous transfère les commandes pour ces différentes opérations. Avez-vous besoin d’autre chose ?

— Oui, si tout revient négatif en termes de sécurité biologique, je veux descendre sur place pour un examen plus approfondi.

— Pardon ? s’exclama le capitaine, qui eut l’air d’avoir avalé de travers. Voyons Docteur Allen, ce n’est pas la procédure !

— Capitaine, cet astre est unique, il est de mon devoir d’insister.

— Nous verrons ça en temps voulu. Pour l’heure, je transfère sur votre console le contrôle des drones, robots et instruments de télémétrie. Voilà qui est fait, à vous de jouer. Si vous rencontrez des difficultés avec ces outils, demandez une assistance à Madame Soderquist.

— Merci capitaine.

Alors que Samantha s’affairait sur sa console, Larry suivait sur l’écran radar le drone d’observation qu’il avait demandé se diriger vers la planète. « C’est un événement. », pensa-t-il. « Sur toutes les exoplanètes contrôlées par le SR, seulement 0,0001 % présentent une atmosphère propice à la vie humaine. ». Il s’adressa alors à von Helden,

— Capitaine, quel est son cycle jour-nuit ?

— Je dois lancer une simulation de son mouvement. Donnez-moi un instant, je vous prie, voilà qui est fait. Bien, sa période de rotation est de 11,5 jours terrestres, soit exactement le même temps que sa période orbitale. Elle est en orbite géosynchrone, voyez-vous. Elle présente donc toujours la même face à son étoile, qui est une naine rouge de faible masse.

Larry, qui avait quand même quelques notions d’astrophysique, savait que lorsqu’une planète était en orbite géosynchrone, tout comme Proxima b, c’est qu’elle se trouvait tellement près de son soleil que les forces de marées engendrées par l’attraction gravitationnelle de celui-ci, verrouillaient en quelque sorte la rotation de la planète qui lui présentait alors toujours la même face. Il y avait, dès lors, une face toujours éclairée, alors que l’autre était toujours plongée dans la nuit. Il s’exclama donc,

— Elle est donc si proche que ça de son soleil ? Alors, comment se fait-il que les températures y soient si clémentes ?

— Une naine rouge, c’est-à-dire une étoile de type M, génère beaucoup moins d’énergie qu’une étoile de type G comme le soleil de la Terre. Ici, la masse de cette étoile est d’environ d’1/10ᵉ de celle du soleil terrestre et la quantité d’énergie émise est 2500 fois inférieure. Par conséquent, cette planète, bien qu’à une faible distance de son soleil, demeure dans la zone habitable.

Larry voyait les 3/4 de la face éternellement diurne et se demanda quelles étaient les conditions climatiques qui régnaient au-delà du terminateur qui séparait la zone éclairée de la face sombre. Il hasarda donc une autre demande,

— Pour mon rapport, peut-on faire des relevés télémétriques de température ?

— Bien entendu. Je suis déjà dessus, figurez-vous.

Quelques instants plus tard, le capitaine reprit,

Voilà, sur le point chaud du globe au niveau de l’équateur, j’ai une température atmosphérique de +60° Celsius et une température océanique de +45°. Ensuite, ça décroît rapidement jusqu’à +25° au niveau du terminateur avec une eau à 20° en moyenne. Là, je suis en train de manœuvrer vers sa face sombre pour y faire des relevés météos.

— Excellent, merci ! dit Larry, qui n’avait encore jamais imaginé que cet austère capitaine pouvait être si enthousiaste.

Sur l’écran de contrôle principal, Larry voyait le globe qui semblait tourner lentement sur lui-même à mesure que le Starfox se dirigeait vers sa face nocturne. Il pouvait distinguer des continents et de nombreux archipels, parfois jaunes ou parfois gris, sans jamais de vert et donc probablement sans aucune végétation. Il voyait également une épaisse couche nuageuse au niveau du point chaud. Elle paraissait se décomposer sur ses bords en petits cumulus qui, au fur et à mesure, avaient l’air de s’en éloigner. Larry, qui se rappelait à grand-peine de ses cours de géophysique du globe, se disait que l’évaporation de la mer devait-être plus forte au niveau de la zone équatoriale et que des vents de convection devaient dissiper les masses nuageuses vers la zone sombre, ce qui devait avoir pour conséquence d’équilibrer la température et la pression atmosphérique globale. Il partagea alors ses déductions avec le capitaine qui lui révéla qu’elles étaient exactes.

Lorsqu’ils survolèrent la zone nocturne 30 minutes plus tard, le capitaine déclara,

— Bien, alors ici les températures sont plus ou moins les mêmes, mais en négatif. On trouve aussi une large calotte glaciaire qui couvre les 2/3 de la surface de la zone noire.

L’écran principal n’affichait rien de visible. On ne pouvait deviner la présence de la planète qu’en observant la voûte céleste en arrière-plan, dont les étoiles étaient dissimulées par un large disque noir au centre de l’image vidéo.

— Je ne vois rien. dit Larry. Comment faites-vous pour savoir ça ?

— Je le déduis de mes relevés télémétriques. Attendez, je vais passer sur le spectre infrarouge pour vous donner une idée du décor.

L’écran principal changea de couleur et dans le disque auparavant opaque, on pouvait maintenant voir en rouge les océans périphériques. De même, dans un bleu pâle, on pouvait distinguer les terres émergées et au centre, il y avait une large zone qui constituait un cercle bleu foncé aux contours incertains qui correspondait à la banquise. « Une banquise XXL. », pensa Larry.

— Il y a quand-même un truc qui cloche dans tout ça. dit soudainement le capitaine. Du fait de leur activité magnétique intense, les naines rouges ont régulièrement des éruptions solaires très puissantes qui éjectent dans l’espace des vents violents de particules ionisées de hautes énergies. Ça aurait dû balayer toute l’atmosphère depuis longtemps. Il est donc très étonnant que cette planète ait gardé son épaisse couche atmosphérique. Madame Soderquist, quelle est la force de son champ électromagnétique, je vous prie ?

— Oui, juste un instant s’il vous plaît, je procède à l’examen de la charge électrique du globe. Elle pianota sur sa console et annonça, voilà capitaine, j’ai 0,35 gauss.

— C’est curieux, c’est un peu moins que le champ magnétique terrestre et pourtant elle semble avoir été préservée des éruptions solaires. Qu’est-ce que c’est que ce bazar ?

von Helden réfléchit quelques secondes et dit,

J’ai entendu dire qu’une grande partie des naines rouges génèrent des éruptions solaires plus intenses et plus fréquentes dans leurs régions polaires, contrairement aux étoiles de type G, qui les produisent au niveau équatorial, comme le soleil de la Terre, par exemple. Il est possible que cette étoile soit concernée. Je ne vois pas d’autres explications.

— Madame Soderquist, qu’en disent les rapports préliminaires, je vous prie ?

— Un petit instant, j’examine les données disponibles. Soderquist examina sa console et répondit quelques instants plus tard,

Apparemment votre hypothèse est exacte, capitaine. Les rapports mentionnent des données recueillies sur une période de 10 ans par les télescopes Hubble et James Webb dans le courant du 21e siècle. Visiblement, 201564 Bb faisait partie d’un ensemble d’astres étudiés pour une étude cosmologique et selon les rapports de l’époque, toutes les éruptions solaires enregistrées se faisaient au-dessus des 60° de latitudes nord et sud. Elles étaient donc systématiquement orientées en dehors du plan orbital de la planète. Compte tenu de la stabilité du comportement de ces astres, il en est peut-être ainsi depuis sa formation, il y a six milliards d’années. Ces données ont plus de deux siècles, mais elles sont authentiques. Elles ont toutes été validées par le Service.

— Bon d’accord, alors ça a du sens que l’atmosphère soit préservée. Dans ces conditions, peu de vents solaires ont pu atteindre la planète. Madame Soderquist, envoyez ces données au QG et demandez une interprétation au Service à l’attention de la section géophysique, avec la mention “Urgent” je vous prie.

— Ne dois-je pas plutôt les envoyer à l’attention du service héliophysique ?

— Oh qu’ils se débrouillent, le dispatching des infos c’est leur problème !

— Je m’en occupe tout de suite ! dit Soderquist, qui avait l’air dépassée par les événements.

Larry ne comprenait pas de quoi ils parlaient, cependant il sut, à leurs attitudes, que ces données étaient tout à fait inhabituelles et même hors normes.

Une heure et demie plus tard, Samantha refit surface et dit,

— Tous les rapports préliminaires sont négatifs capitaine, aucune vie microbienne n’est à répertorier. Toutefois, je dois encore attendre les drones pour faire les contrôles en laboratoire et confirmer les résultats.

— Merci, Docteur Allen.

Et pour vous Docteur Westinghouse, du nouveau ?

— Négatif, capitaine. Mon drone n’a relevé aucun signe de vie organique complexe, du moins, pas sur la surface éclairée. Je suppose donc qu’il en sera de même sur sa face sombre, mais si vous le désirez…

Le capitaine leva la main et dit d’un ton rassurant,

— Non Docteur, ce ne sera pas nécessaire de continuer sur la face froide. Je vous remercie.

La conversation scientifique

Un peu plus tard, le capitaine releva l’équipage de ses fonctions et leur donna quartier libre pour la soirée avec comme consigne de terminer les activités entreprises et de se présenter sur le pont le lendemain à 08h00.

Lorsque les drones et robots furent amarrés aux quais, Samantha entreprit de les ramener à bord. Comme Larry n’avait plus rien à faire et que la journée tirait sur sa fin, il lui donna un coup de main pour entreposer les échantillons d’eau et de sable au labo. Il était 17h30, Samantha fit les derniers contrôles microbiologiques qui se révélèrent négatifs alors que les autres allèrent à la cafétéria prendre leur thé du début de soirée. Sam, rejoignit ensuite Larry qui entama la conversation.

— Par rapport, aux micro-organismes, lui demanda-t-il, en a-t-on déjà trouvé sur une planète qui seraient dangereux pour l’homme ?

— Non, ça ne s’est pas encore produit, sauf qu’il vaut mieux être prudent pour éviter qu’un super-virus alien ne décime toute l’humanité.

— Vous pensez que c’est possible ? dit-il, en levant un sourcil.

— Théoriquement, oui. Personnellement, j’en doute. confia-t-elle. Les rares formes de vies unicellulaires qu’on a trouvé ont une structure génétique tellement différente de celles qui existent sur Terre qu’elles ne peuvent pas nous nuire. Pour qu’un micro-organisme puisse contaminer un hôte, il faut un minimum de compatibilité génétique. Mais ce qu’on a trouvé est trop différent. La compatibilité, même partielle, s’est révélée jusqu’à présent complètement nulle. Là, où par contre, ça présente un intérêt, c’est pour étudier l’émergence de la vie en général. Cet exercice pourrait nous amener à comprendre comment la vie s’est développée sur Terre. Vous comprenez, étudier un système vivant en milieux clos et jamais contaminé par l’homme est une source d’informations extrêmement précieuses.

— On a quand même une idée assez précise de la manière dont ça s’est passé sur Terre, non ?

— En effet, mais ce ne sont que des hypothèses non prouvées, des spéculations en fait. Plus ou moins bien étayées, mais rien que des spéculations. Vous savez, quand j’ai commencé mon doctorat, j’en étais déjà bien consciente et mon but était de trouver des similitudes entre nos hypothèses et l’observation de xéno-organismes afin de découvrir de nouvelles pistes. Ça, à mon sens, ça reste un but qui en vaut la peine. Et pour vous, qu’en est-il dans votre domaine de recherche ?

Larry fît une grimace et dit,

— Nous ne sommes nulle part. On n’a jamais rien découvert. En fait, mes conclusions sont à peu près les mêmes que les vôtres. Je ne pense pas que l’on trouve un jour une forme de vie intelligente.

— Pourtant, avec les milliards d’exoplanètes potentiellement habitables estimées rien que dans notre galaxie, les probabilités font plutôt pencher la balance dans l’autre sens.

— Oui, c’est ce qu’on m’a vendu quand je suis rentré là-dedans. dit-il, d’un air las.

— Mais vous n’y croyez pas. Je suppose que vous faites référence à l’hypothèse du grand filtre. Hypothèse selon laquelle, aucune civilisation ne peut arriver au stade interstellaire sans que les conditions de sa destruction pour des causes naturelles, ou de son autodestruction pour des raisons endogènes, soient toutes réunies, comme une guerre nucléaire, bactériologique, la chute d’un météore, la prise de pouvoir d’une IA génocidaire, etc…

— Oh non, rien d’aussi romanesque, c’est quelque chose de beaucoup plus trivial. Vous savez, il y a une suite au sketch qu’on nous a servi sur les milliards de planètes potentiellement habitables. Sauf que cette suite, elle, n’a jamais été révélée. D’accord, en termes de probabilités, sur des milliards de systèmes solaires avec des milliards de planètes potentiellement habitables, l’idée que l’homme soit la seule civilisation technologique est totalement saugrenue, ou au mieux, d’une outrecuidance inouïe, n’est-ce pas ?

— C’est ce qu’on dit, en effet. répondit Samantha, attentive.

— Et dites-moi, vous qui êtes biologiste, quelles étaient les chances pour que les êtres unicellulaires que nous étions il y a quatre milliards d’années, deviennent un jour une espèce dotée d’un cerveau tellement complexe, qu’elle serait capable de se déployer à travers l’espace ?

— Ah oui, je vois où vous voulez en venir. C’est vrai qu’il y avait en effet une seule petite chance, sur littéralement une infinité, pour que l’homme émerge. Où plutôt, une valeur tellement grande, qu’on peut la considérer comme pratiquement infinie, même si c’est mathématiquement faux de dire ça.

— Ben voilà, nous avons donc une chance sur une infinité, soit une probabilité d’occurrence qui tend vers zéro pour le développement d’une civilisation interstellaire. D’un autre côté, vous avez fait remarquer qu’on a sans doute un nombre très grand de mondes potentiellement habitables dans la galaxie et j’ajouterais même peut-être un nombre infini dans tout l’univers. Cependant, je ne pense pas que ce soit suffisant pour contrebalancer cette probabilité d’occurrence quasi nulle d’émergence d’une vie évoluée. Je crois que nous sommes la seule civilisation interstellaire. Ce n’est que mon opinion, sauf que jusqu’à présent, les faits vont dans le sens de mon hypothèse.

Larry savait qu’il avait utilisé des notions mathématiques de manière, au mieux, approximative pour étayer son propos et se doutait que Soderquist se serait probablement étranglée toute seule si elle l’avait entendu proférer ce résonnement dément qui ressemblait plus à un grossier sophisme qu’à autre chose. Néanmoins, il savait que, même s’il n’avait pas utilisé la formule logique ou mathématique adéquate, son raisonnement demeurait tout de même vrai dans une certaine limite.

— Votre formulation est douteuse. entendit-il, derrière lui.

« Oh non, Soderquist ! », pensa Larry avec exaspération. Il se retourna et dit, en grand diplomate, avec un sourire forcé,

— Madame Soderquist, comment allez-vous ce soir ? Éclairez-nous de vos lumières, je vous en prie. lança-t-il, dans un exercice de diplomatie sous contrainte.

Elle sortit un feutre digital de la poche à stylo de sa salopette, mit l’écran de contrôle de la salle commune en mode “tableau noir” et se prépara à faire sa démonstration. Larry repensa alors aux discussions fastidieuses qu’il avait eues autrefois, en travaux dirigés, lors de ses premières années d’études et se sentit infiniment las.

« Me voilà de retour en deuxième année de psycho… génial ! », se dit-il, dégoûté.

— Vous avez dit qu’il existe une chance sur une infinité, soit une probabilité d’occurrence qui tend vers zéro pour le développement d’une civilisation interstellaire. Ensuite, vous avez parlé également d’un nombre très grand, peut-être infini de mondes propices à la vie dans l’univers et d’une seule civilisation connue, la nôtre.

Je vois ce que vous voulez dire, mais ce propos est mathématiquement faux et donc votre raisonnement l’est aussi. Les valeurs infinies ne peuvent-être manipulées qu’avec un formalisme bien précis et en plus, on considère qu’elles n’existent pas dans la nature. En physique, lorsqu’on tombe sur des valeurs infinies, ça veut simplement dire qu’on est à côté de la plaque.

Alors que Larry commençait déjà à grincer des dents, contre toute attente, Soderquist continua et dit,

Si vous voulez exprimer cette idée de manière correcte, vous devriez plutôt la formuler comme ceci.

Elle écrivit alors au tableau :

Cette formulation reprend votre idée, car P est la probabilité de présence de civilisations interstellaires dans l’univers, p est la probabilité qu’une planète potentiellement habitable développe une civilisation interstellaire et n est le nombre de ce type de planètes dans l’univers.

Ça, ce sont vos propos correctement formulés.

Pour ce qui est de n, je n’ai pas d’objection. Vous avez dit que la quantité de planètes potentiellement habitables dans la galaxie est élevée, de l’ordre de plusieurs milliards. Ce propos est vrai. Selon les dernières estimations, on parle de 30 milliards, mais on n’a aucune certitude et la Terre semble la seule à avoir développé une vie consciente. De plus, si on considère l’univers observable, la valeur devient colossale et on parle alors de 10²² planètes potentiellement habitables. Enfin, si on prend en compte certains modèles théoriques hautement spéculatifs, au-delà de l’horizon cosmologique, on en trouverait alors littéralement une infinité. C’est invérifiable et donc ce propos est, quant à lui, éminemment exotique. Je propose que nous le laissions de côté.

Bien que Soderquist parût confirmer son propos, Larry ne fut pas rassuré pour autant. Il savait que le couperet du discrédit allait tomber et préparait déjà une esquive. Et de fait, elle lança son offensive en interrogeant Samantha.

Par contre, pour la variable p, ou l’émergence d’une civilisation interstellaire qui serait une possibilité parmi une infinité d’autres, là, je ne serais pas aussi catégorique. Sam, quelle est votre opinion sur la probabilité de l’émergence d’une vie consciente et intelligente sur une planète ?

Sam eut l’air embarrassée et dit,

— En fait, on n’en sait rien. On n’a qu’un seul cas avec lequel travailler, c’est le nôtre. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il s’en est fallu de peu, de très peu en fait pour que l’homo-sapiens ne voie jamais le jour. Prenez le système solaire par exemple, nous avons un soleil de classe G et plusieurs supergéantes gazeuses comme Saturne et Jupiter qui l’ont nettoyé de tous les astéroïdes potentiellement dangereux qui y circulaient lors de sa formation, soit en les absorbant par accrétion, soit en les éjectant par fronde gravitationnelle. Par ailleurs, ces géantes gazeuses se sont formées suffisamment loin de la Terre pour ne pas la sortir de son orbite, qui se trouve pile dans la zone d’habitabilité. La seule probabilité d’avoir une telle configuration est déjà très faible en soi. À propos des astéroïdes par exemple, imaginez que le géocroiseur qui a frappé la Terre il y a 65 millions d’années, nous ait frappé il y a seulement trois siècles. À cette époque, nous aurions été incapables de le dévier de sa trajectoire et la race humaine aurait été renvoyée à l’âge de pierre et peut-être même éliminée. Et encore, je ne fais qu’énumérer les conditions astrophysiques qui me viennent directement en tête, parce qu’elles seraient trop longues à énumérer. Prenons maintenant mon domaine d’expertise : la biologie. Sur ce plan-là, ça tient d’un hasard incroyable. Déjà, bien qu’on ne sache pas comment ça marche, on pense cependant qu’il faut une combinaison précise de différents facteurs comme la température, l’humidité, la pression atmosphérique, les gaz présents dans l’atmosphère et encore toute une série d’autres paramètres qui seraient trop nombreux à évoquer pour que la vie émerge. Ensuite, il faut aussi qu’il y ait une certaine quantité de radioactivité bien précise provenant de la planète et du soleil. Il en faut juste assez pour falsifier la copie du code ADN, mais pas trop pour ne pas rendre la vie impossible.

Face à l’incompréhension manifeste de Soderquist, elle reprit,

Je m’explique : la réplication du code ADN d’une génération à une autre doit-être théoriquement parfaite. La reproduction et la transmission de l’information génétique constitue un des principes fondamentaux de la vie. Mais parfois, après 1000 000 de générations pour certaines espèces, moins pour d’autres ou plus selon les cas, le code est légèrement altéré durablement, notamment, à cause de la radioactivité naturelle. Ce processus permet ainsi une évolution des espèces par sélection naturelle, ce qui explique qu’au départ, nous étions tous des bactéries et qu’aujourd’hui, nous sommes… ceci. dit-elle, en montrant l’assemblée d’un air désabusé.

Ce trait d’humour noir fit même sourire Soderquist à la grande surprise de Larry, qui pensait que cette fonction lui était totalement étrangère. « Elle manipule bien l’art oratoire. », se dit-il, à la fois impressionné et amusé par son argumentation. Elle reprit alors sa démonstration sur un ton plus sérieux,

— Cette quantité de radioactivité est de l’ordre du millisievert près. S’il y en a trop, alors toute vie est impossible, et s’il y en a trop peu, alors toute vie complexe est impossible. Par la suite, il faut qu’au hasard de l’évolution, une forme de vie avec des pouces opposables et un gros néocortex cérébral, ne vivant pas dans l’eau pour permettre notamment la création du feu ou de l’électricité, et donc de la métallurgie et des techniques en général, émerge et se pose la question du voyage spatial. Vous voyez, il y a une infinité de combinaisons possibles et une seule “gagnante” en quelque sorte. Remarquez qu’ici, je n’ai cité que les quelques conditions nécessaires qui me venaient directement à l’esprit, car ce serait trop long de toutes les énumérer. Vous voyez, si on procède à l’analyse combinatoire de tous les paramètres requis, on peut se retrouver avec une seule possibilité sur un nombre avec plusieurs centaines de chiffres. Cependant, je n’ai pas de valeurs à proposer, même approximatives, je ne suis pas statisticienne. Quoi qu’il en soit, cette valeur est sans doute colossale.

Soderquist, en tant que mathématicienne, dit alors,

— Ah oui, alors dans ce cas, je pense que nous avons affaire à une valeur p proche de zéro. L’hypothèse de travail que vous proposez semble donc valide, Docteur Westinghouse.

Larry fut soulagé de ne pas devoir faire une pirouette verbale pour s’en sortir.

Gordon, qui passait par là, avait écouté attentivement les développements de Samantha. Il posa alors une question essentielle,

— Dans ce cas, l’argument théologique est recevable, s’il y a une probabilité quasi nulle d’émergence de la vie consciente ?

Samantha le considéra et dit,

— Oui, pourquoi pas. Vous savez, moi, je suis catholique et donc cet argument me convient. Mais en tant que scientifique, je dois reconnaître aussi que l’intervention d’un dieu omnipotent n’est qu’un seul argument parmi d’autres.

— Comment ça ? demanda Gordon.

— Ben, par exemple, s’il y a une infinité de combinaisons possibles et qu’il existe une quantité infinie de matière, alors il y aura nécessairement l’émergence d’une combinaison par laquelle une espèce consciente apparaisse. Ou plus prosaïquement, quelqu’un tirera nécessairement le ticket gagnant et ce quelqu’un, c’est nous. Bon, là, je m’avance un peu, je ne sais pas s’il existe une quantité de matière infinie dans l’univers.

Là-dessus, ils se tournèrent tous vers Soderquist. Celle-ci, embarrassée par la question, fit une légère grimace et dit,

— On n’a aucune certitude concernant la quantité de matière et d’énergie totale dans l’univers. Certains développements récents en physique expérimentale, ont pour conséquence, l’hypothèse de la possibilité d’un univers infini et donc d’une quantité de matière infinie. Mais là, on est dans la physique spéculative, on n’a aucune preuve définitive.

— Vous parlez de la théorie des cordes et de l’interprétation de Everett sur une infinité de réalités parallèles ? dit Larry, qui en avait entendu parler, bien malgré lui, dans les cours obligatoires de philosophie de la nature qu’il avait subi à l’université.

— Non, rien d’aussi alambiqué, bien que ces positions soient recevables et scientifiquement valides. Je parlais plutôt de la courbure de la lumière émise par le fonds diffus cosmologique. Selon nos dernières mesures, pourtant extrêmement précises, la courbure semble nulle. Ça a pour conséquence que notre univers est peut-être infini, et ce, même au-delà de l’horizon cosmologique. Dans ce cas, la conclusion du Docteur Allen est valide.

Gordon paraissait totalement perdu face aux explications de Soderquist. Dès lors, Larry entreprit de lui résumer le propos en se disant, « Après tout, je suis également enseignant, même si ce n’est que sur le papier. ».

— Pour résumer Gordon, on a deux principes qui s’affrontent sur l’hypothèse d’un dieu créateur et omnipotent. Le premier est le principe anthropique faible.

Le principe anthropique faible dit que ce que nous pouvons observer doit être cohérent avec les conditions nécessaires à notre existence, sinon nous ne serions pas là pour observer.

Gordon répondit,

— Ah ok, je vois ce que vous voulez dire, mais c’est tautologique en fait, c’est toujours vrai. Nous existons parce que nous existons, ça ne mène à rien. C’est ce qu’on appelle aussi un raisonnement circulaire, il me semble. Il ne fait que prouver sa propre validité. Ça ne conduit nulle part.

— Pas nécessairement, répondit Larry qui ne s’attendait pas à cette réponse. Le principe ne dit pas que nous existons parce que nous existons, c’est plutôt que l’Univers possède par hasard certaines caractéristiques qui permettent notre existence en tant qu’être conscient.

— Intéressant, mais si c’est le principe faible, je suppose alors que le suivant est le principe fort. Quel est-il ?

Larry, rompu aux principes philosophiques et épistémologiques, répondit immédiatement,

— C’est exact, le second est le principe anthropique fort, c’est l’idée selon laquelle l’Univers doit avoir nécessairement des lois et des paramètres qui permettent l’apparition et le développement d’observateurs conscients à un certain moment. C’est aussi ce qu’on appelle l’hypothèse du réglage fin. En cosmologie, l’hypothèse du « réglage fin » suggère que les constantes cosmologiques sont trop précises pour être le fruit du hasard. Prenons la constante gravitationnelle par exemple. Si sa quarantième décimale après la virgule était différente, alors les systèmes solaires n’auraient pas pu apparaître et la vie, telle que nous la connaissons, n’aurait pas pu émerger. Fascinant n’est-ce pas ?

— Et cette version est compatible avec l’idée d’un dieu créateur, si je vous suis bien ? demanda Gordon.

— Oui, elle peut être compatible avec cette idée. Mais pas exclusivement. Cette idée du “réglage fin” de l’univers est rejetée par certains qui disent qu’il n’existe aucune preuve empirique pour prouver cette hypothèse, alors que d’autres, moins catégoriques, estiment qu’il existe des lois de la physique qui restent à découvrir, qui prouveraient que l’Univers ne pouvait pas se constituer autrement. Et donc, si ces lois sont un jour découvertes, elles ne nécessiteraient pas l’idée d’un dieu omnipotent et créateur. Du moins, pas obligatoirement. Si vous voulez mon avis, cette discussion est sans fin et toutes les opinions sont recevables et le seront toujours. Vous savez, Georges Lemaître, le père de la théorie du Big Bang, était catégorique sur le fait que la science et la foi sont deux choses distinctes et qu’elles ne doivent pas entrer en concurrence ou pire s’affronter, alors qu’il était lui-même ecclésiaste.

— Ah, le père du Big-bang était religieux ? demanda Gordon.

— Oui, c’était un jésuite, un ancien ordre catholique qui a pour mission l’enseignement. lui expliqua Samantha qui, en tant que catholique, connaissait bien le sujet.

— D’accord, maintenant, je comprends ce que vous voulez dire et je vous remercie pour ces explications. dit Gordon, en retournant vers la salle commune, satisfait d’avoir reçu une explication rationnelle à certaines interrogations qu’il entretenait de temps à autre.

Ses interrogations étaient légitimes, car, que l’on soit mécanicien, ingénieur ou Prix Nobel de physique, lorsqu’on expérimente, en personne, l’infinité de l’espace, ces questions vertigineuses finissent nécessairement par se poser.

Après cette discussion soutenue, fatigués, ils se dispersèrent et vaquèrent tous à leurs occupations. Comme à leur habitude, Gordon et Vitali jouèrent aux cartes, Soderquist lu son bouquin de mathématiques appliquées tandis que Sam et Larry discutèrent de choses et d’autres. Ensuite, comme le soir précédent, ils préparèrent leur dîner, passèrent à table pour ensuite aller se coucher jusqu’au lendemain. Sauf que ce soir-là, Larry ne regagna pas sa cabine, mais se rendit dans celle de Samantha en réponse à son invitation sans équivoque quant à ses intentions. Évidemment, cette dernière le mis à la porte à 06h00 du matin pour « au moins garder les apparences », selon ses dires. Curieusement, Larry n’en fut pas choqué outre mesure, au vu de la nuit qu’il avait passée.

Mauvaise nouvelle

Le lendemain matin, le capitaine les attendait debout sur le pont. L’air livide et grave, il dit à l’équipage sur un ton solennel,

— Bonjour, je crains d’avoir une très mauvaise nouvelle à vous apprendre ce matin.

Les membres de l’équipage, interloqués, se regardèrent les uns les autres d’un air surpris. Larry et Sam étaient mal à l’aise en pensant qu’ils s’étaient fait pincer par le capitaine, mais malheureusement, c’était bien pire.

— Ce matin à 07h00, j’ai reçu un câble prioritaire du QG. dit-il, d’un ton grave. Le Service a été dissous par décision des agences gouvernementales qui nous emploient. On a reçu pour instruction finale d’expédier les affaires courantes et de rentrer à la base de Pallas pour remettre notre matériel et prendre notre indemnité de licenciement. Je suis désolé. conclut-il, sobrement.

Il régnait un silence de mort sur le pont et Larry commençait déjà à se demander ce qu’il allait bien pouvoir faire dans un futur immédiat. Le capitaine dit ensuite sur un ton moins formel,

Écoutez, vous avez sans doute besoin de digérer l’information, je vous laisse donc quartier libre pour la matinée, après quoi, nous prendrons la route pour Pallas. Il n’y a que 3h00 de trajet, nous y serons donc pour 16h00. Je vous donne un accès inconditionnel à l’ansible si vous avez des appels importants à passer… ou pas importants d’ailleurs.

Ils se levèrent tous et se dirigèrent vers le réfectoire d’un air morose, à l’exception de l’équipe tech, qui avait l’air de prendre la chose avec nonchalance.

Gordon dit,

— Mouais, il parait qu’ils recherchent des mécanos sur Cérès. Là où je crèche, le pochetron du rez-de-chaussée bosse au service des postes. Il a dit que pour les fêtes, ils engageraient carrément n’importe qui. À mon avis, je vais y aller. Avec mon CV, ça devrait passer de toute manière.

Vitali lui dit,

— Ça va, prends ton temps. Ça fait 15 ans qu’on bosse dans cette boîte de conserve. Ils vont devoir nous verser une indemnité de deux années de salaire, c’est la loi. De quoi voir venir à l’aise. Moi, perso, je vais prendre mon fric et me poser chez moi sur Hadès quelque temps avant d’aviser. De toute façon, avec l’indemnité de licenciement et tout le pognon que je me suis fait ici, je pourrais même rester chez moi et ouvrir un atelier de réparation. Si tu veux, on peut s’associer et bosser ensemble. dit-il à Gordon.

— Ah ouais, tiens. L’idée est sympa, ça me tente. D’accord !

Larry resta impassible, cependant, il fit la grimace mentalement. Il aurait bien voulu pouvoir parler comme les deux mécanos. Toutefois, lui qui avait un savoir encyclopédique en psychologie, mais qui ne savait rien faire de concret, se retrouverait sûrement à bosser comme psy du travail sur Cérès dans le meilleur des cas. « L’horreur quoi… », se dit-il.

— Et vous Soderquist, qu’allez-vous faire ? demanda Gordon.

— Oh, tu sais Gordon, des ingénieurs de bords, ils en demandent partout, je n’ai que l’embarras du choix. À mon avis, je vais rester une semaine ou deux chez moi, sur Vesta, avant de m’embarquer sur un autre rafiot, dit-elle, désinvolte. Pour moi, ça ne va pas changer grand-chose.

Un peu plus tard dans la matinée, Larry et Sam prirent un café ensemble en silence. Larry entreprit cependant de briser la glace,

— Tu sais, par rapport à la discussion qu’on a eue hier sur la vacuité de la recherche d’une vie évoluée ailleurs. Les gens qui tiennent les cordons de la bourse devaient s’en rendre compte tôt ou tard. La fermeture du service devait arriver inéluctablement. Toi, par contre, je suppose que tu n’auras aucun souci à te recaser en tant que généticienne. dit Larry qui, lui, toutefois, avait du souci à se faire.

— Non, je ne suis pas inquiète pour ça. dit-elle. Ce qui me désole, c’est de ne pas pouvoir continuer la mission. J’aurais vraiment voulu me poser sur cette planète. dit-elle, en faisant un signe du menton vers la proue du vaisseau.

— Tu aurais voulu faire des tests in situ ?

— Non, pas nécessairement, j’aurais voulu voir son environnement tout simplement. Tu sais, au niveau du terminateur, ça doit offrir un spectacle étonnant. Tu as déjà remarqué la couleur étrange que peut prendre le paysage certains matins ou certains soirs sur une planète comme la Terre ou California Spring ?

— Non, je ne sais pas. dit sobrement Larry, qui n’avait que rarement quitté les espaces confinés des couloirs de Mars et de la Ceinture.

— Eh bien, ça vaut le coup. Vraiment ! dit Sam, catégorique et elle poursuivit,

Tu sais, sur California Spring, le soir, on peut observer une lueur rosâtre dans le ciel lors de certains couchers de soleil. C’est causé par la réfraction et la diffusion de la lumière du soleil qui traverse les particules de l’atmosphère de la planète. Lorsque le soleil se couche, ses rayons passent à travers une plus grande couche d’atmosphère, ce qui les fait se réfracter et se diffuser. Les rayons rouges ayant une longueur d’onde plus longue, sont plus difficiles à disperser. Ils passent donc plus facilement à travers l’atmosphère. Les rayons bleus et violets, eux, ayant une longueur d’onde plus courte, sont plus susceptibles d’être dispersés. Ainsi, lorsque la lumière solaire atteint la planète, elle donne au ciel et à l’écosystème en général, une teinte rose ou rougeâtre. C’est à un tel point que parfois, le ciel a littéralement l’air d’être en feu. Sur cette planète, au niveau du terminateur, le phénomène devrait-être encore plus accentué par son soleil rouge. Ça doit offrir un spectacle époustouflant.

Larry, ne se voyant vraiment pas se balader en surface, à l’air libre, dans un environnement non contrôlé, voire carrément hors de contrôle où des microbes pouvait s’insinuer en lui sans même qu’il le remarque, pensa, « Beurk, quelle horreur ! ». Sur ce, il dit à Sam d’un air détaché pour ne pas avoir l’air d’un couard devant sa toute nouvelle petite copine,

— Je suppose que dans cette hypothèse, nous devrions porter des combinaisons spatiales pour des questions de sécurité.

— Oui, c’est ce que je recommanderais au capitaine si nous devions le faire. Mais à ce propos, nous ne sommes plus tenus par notre contrat avec le Service, vu qu’il n’existe plus. Larry savait exactement ce qu’elle allait dire ensuite et ça ne l’arrangeait vraiment pas. En fait, poursuivit-elle, je pourrais soumettre l’idée au capitaine en invoquant des raisons scientifiques impérieuses. Mais oui, suis-je bête ! dit-elle, concentrée. Et avant que Larry ne puisse lui opposer des raisons qu’il allait inventer sur-le-champ, Sam disparut vers les quartiers du capitaine. Elle en ressortit 30 minutes plus tard accompagnée de von Helden qui prit la parole,

— Bien, je viens d’avoir une discussion avec le Docteur Allen et il semblerait que nous ayons une dernière mission à accomplir avant de plier bagages. Demain à 08h00, nous descendrons sur la planète pour y faire des contrôles microbiologiques complémentaires. Cet après-midi, nous préparerons les paramètres de sortie extra véhiculaire. On se revoit donc après le déjeuner.

L’équipe tech n’avait pas l’air de s’en soucier outre mesure : les deux mécaniciens se remirent à jouer aux cartes et Soderquist, qui pourtant était Ceinturienne, replongea dans son bouquin comme si de rien n’était.

« Quelle bande de sauvages ! », pensa Larry, outré par l’attitude neutre qu’ils présentaient à l’idée de se balader sur une planète vierge et inconnue.

Ils passèrent donc leur après-midi à procéder aux préparatifs de l’expédition. Larry avait pour tâche de vérifier les combinaisons de sorties extra-véhiculaires. Il s’en voulait d’avoir involontairement induit l’idée à Sam d’explorer physiquement la planète et regrettait amèrement de ne pas avoir avec lui ses anxiolytiques pour les sorties en monde ouvert. Après tout, pourquoi les aurait-il pris ? Il n’était pas prévu qu’il se retrouve en milieux non confinés au cours de sa mission. « Mais bon, en combinaison spatiale, ça devrait aller de toute manière. », songea-t-il. Il se dit que Vitali ne devait pas en mener bien large non plus avec sa thalassophobie latente. Il avait d’ailleurs vu sa tête changer quand le capitaine leur a montré le point de débarquement sur la carte, juste au niveau du terminateur et au bord de l’océan. Gordon par contre avait l’air content, Soderquist en bonne Ceinturienne s’en foutait, Sam était excitée comme une puce et von Helden se préoccupait des aspects techniques de l’atterrissage. « Bande de psychotiques ! », pensa-t-il, écœuré.

Le lendemain, alors qu’il était supposé être en forme pour descendre sur la planète, Larry ne se sentait pas dans son assiette car il avait passé une nuit blanche. De fait, il avait passé son temps avec Samantha de 23h00 à 04h00 et ensuite, de 04h00 à 07h00, il était resté sur sa couchette les yeux grand ouvert à fixer le plafond car il stressait à mort à l’idée de devoir marcher en plein air quelques heures plus tard, combinaison ou pas. Claqué et angoissé, il se présenta sur le pont à 08h00 avec le reste de l’équipage, en combinaison spatiale conformément aux ordres du capitaine. Avant la désorbitation, von Helden procéda au déverrouillage de la centrifugeuse qu’il plaça en orbite géostationnaire. Ils entamèrent ensuite leur lente descente selon une trajectoire elliptique vers le point de débarquement, qui se trouvait dans la zone diurne à 10 km du pôle Nord géographique et donc du terminateur. Quarante minutes plus tard, l’astronef commença à subir de légères secousses.

— On atteint la limite de Kármán, j’enclenche le générateur, dit le capitaine.

Même s’il ne sentit absolument rien, Larry vit tout de suite par le hublot que leur vitesse avait diminué d’un coup sec.

— Nous descendons à présent à une vitesse de 200 km/h et nous atteindrons la surface dans 30 minutes. commenta von Helden.

— À quelle vitesse étions-nous avant la décélération ? demanda Larry.

— Plus ou moins 91’000 km/h. répondit simplement le capitaine.

Larry savait évidemment que l’absence des effets de la décélération était une des propriétés intrinsèques d’un déplacement en inertie zéro. On le lui avait expliqué à l’école primaire déjà. Cependant, le vivre était une tout autre chose, songea-t-il. Même s’il avait expérimenté le phénomène à de multiples reprises, il ne put s’empêcher d’être tout de même impressionné par cette prouesse technologique.

Lorsqu’ils atteignirent la surface de la planète et que la gravité fut rétablie, Larry, qui n’avait pas l’habitude d’une gravité supérieure à 0.3g, avait l’impression désagréable que des milliers de fils invisibles tractaient chaque particule de son corps vers le sol. De plus, le port de sa combinaison spatiale n’arrangeait rien à cette sensation déplaisante. « Quelle galère ! », pensa-t-il. Le capitaine et même Sam avaient exigé qu’ils gardent leur scaphandre pour éviter toute contamination, même si aucune forme de vie microbienne n’avait été mise en évidence par les tests microbiologiques. Ça arrangeait bien Larry qui souffrait de l’agoraphobie et de l’hypocondrie commune des Martiens. Il n’aurait de toute façon pas accepté de sortir du vaisseau sans ça. « Quelle horreur ! », songea-t-il encore, « Être exposé comme ça à un milieu non contrôlé et sauvage… ». Bien sûr, comme tout Martien, il était censé subir régulièrement des entraînements en centrifugeuse sous gravité 1g dans un monde ouvert simulé par technologie holographique. Cependant, il s’était toujours arrangé pour se faire porter pâle lors desdits entraînements. Aujourd’hui, il le regrettait amèrement. « Dante me frappe encore. », se dit-il, morose.

Lorsque la porte du sas s’abaissa, ils descendirent d’une démarche décontractée sur la surface de la planète, mais ils furent tous interloqués par le décor qui avait quelque chose d’étrange.

Tout l’environnement avait une légère coloration rosâtre due à son astre rouge. Chaque pierre, chaque galet ou grain de sable sur cette plage, reflétaient les rayons de l’immense disque écarlate à l’horizon qui donnaient à tout l’ensemble une couleur rose pastel très agréable à la vue. L’océan, qui s’étendait vers le sud et son coucher de soleil éternel, offrait lui-même d’agréables reflets de rose et de bleu qui scintillaient au gré des vagues légères de cette mer calme et paisible. À l’opposé, vers le terminateur et la face nocturne, au-delà de la courbure planétaire où les températures devaient être glaciales, on pouvait apercevoir d’imposantes montagnes éternellement enneigées qui avaient une coloration pourpre due à la réverbération de la luminosité rouge du soleil. Elles avaient l’air d’être en feu et sur le point d’exploser tels des volcans en éruption. Larry pensa que ces massifs écarlates, se détachant de la nuit étoilée derrière eux, faisaient penser à de puissants dieux nordiques veillant sur ce monde purement minéral qu’aucun être vivant n’avait jamais foulé. Néanmoins, malgré les rapports microbiologiques qui prouvaient qu’aucun être vivant n’avait jamais évolué sur ce monde, on ne pouvait s’empêcher de penser que de puissants prédateurs se cachaient sur le sommet de ces montagnes en les prenant pour cible. Le ciel avait, lui aussi, un aspect singulier. Vers le sud, l’ensemble des cieux et ses quelques nuages étaient pratiquement d’un rouge vif. Ensuite, au fur et à mesure que l’on suivait du regard une ligne médiane imaginaire allant du sud au nord, ce rouge écarlate devenait successivement rose et bleu azur pour ensuite devenir bleu nuit et finalement noir vers la zone sombre, où des nuages roses dans la haute atmosphère se mêlaient à un ciel étoilé. Ce paysage extraterrestre était à la fois singulier et étrange sans pour autant être dérangeant. Larry, qui ne pensait plus du tout à ses petites phobies, se dit qu’il était privilégié d’être un des premiers humains à découvrir ce nouveau monde.

Plus personne ne parlait comme si tout l’équipage avait été hypnotisé par la planète, ce qui en fait était bel et bien le cas. Il était en effet impossible de rester indifférent face à un tel spectacle. Après une période de contemplation que nul présent sur les lieux n’aurait pu quantifier, cinq minutes, cinq heures ou 5000 ans, ils se remirent à agir comme les professionnels qu’ils étaient. Sam fut la première à réagir et déploya son équipement. Ensuite, le capitaine et Soderquist allèrent vérifier l’état de l’astronef, Vitali se mit à filmer l’environnement et Gordon, qui avait pour consigne de prendre des relevés météos, se mit lentement au travail. Larry avait reçu pour tâche d’examiner le comportement de l’équipage pour ensuite faire des recommandations. En fait, il n’avait rien à faire et von Helden lui avait assigné cette “mission” simplement pour la forme. Larry était bien content d’avoir cette combinaison. Il ne s’agissait pas d’un scaphandre lourd de sorties spatiales, mais d’une combinaison en simili-cuir souple, complètement hermétique, dotée d’un gros casque de kevlar et d’une réserve d’air. Ces combis étaient faites d’un cuir synthétique pouvant se durcir instantanément en cas de dépressurisations brutales. Elles étaient prévues à la base pour les sorties spatiales urgentes et de courtes durées, mais convenaient très bien pour la mission qui leur était assignée aujourd’hui. Ces scaphandres faisaient quelque peu penser aux combis des motards GP hadéens, remarqua Larry.

Gordon, travaillant sur ses relevés météo, regarda son P.D.A. et constata que tous les voyants étaient au vert. Pression atmosphérique : 1000 HP, température : 28°, oxygène : 22 %, azote : 76 %, radioactivité proche de zéro millisievert et aucun gaz toxique ou mortel détecté, tout était bon, constata-t-il. Il pensait au rapport préliminaire de la xénobiologiste précisant qu’il n’y avait pas de vie microbienne sur cette planète. En voyant cette mer chaude aller et venir sur le sable blanc aux reflets roses, il pensa aux plages de Floride sur lesquelles il partait quand il le pouvait, c’est-à-dire pas souvent. Ça faisait en effet plus de cinq ans qu’il n’avait pas quitté les corridors de Cérès, sauf pour travailler dans les astronefs du SR et, bien qu’il n’en eut parlé à personne, ça lui pesait sérieusement sur le moral. Il était là sur ce coin de paradis et il ne pouvait en profiter à cause de cette saloperie de combinaison, se dit-il. Et d’un coup, il perdit la raison, et au risque de perdre aussi son indemnité de licenciement, il s’exclama, « Aller, je m’en fous ! », avant de dégoupiller la fermeture hermétique de son casque et de le retirer. Naturellement, tout le monde s’était retourné. von Helden aboya alors comme un possédé dans l’intercom,

— Gordon ! Vous avez perdu la raison ou quoi ? Mais qu’est-ce que vous foutez, remettez votre casque immédiatement, c’est un ordre ! Si vous ne le remettez pas, je vous garantis que… 

— Que quoi ? le coupa Gordon. Vous allez me virer doublement ? De toute façon, nous le sommes tous, le Service s’en est déjà chargé, vous vous souvenez ? dit-il, en retirant sa combinaison pour garder seulement son short américain.

Ensuite, Gordon abandonna immédiatement la confrontation. « J’en ai rien à foutre, c’est trop cool ! », se dit-il. L’air était chaud et une brise agréable soufflait. Il sentit le soleil réchauffer tout son corps et entra dans la mer pour ensuite piquer une tête et en ressortir quelques instants plus tard.

Torse nu, il se tenait ainsi debout et immobile dans cette eau tiède jusqu’à la taille. La brise était légère et agréable, apportant avec elle une odeur de sel et d’iode.

Comme la température était idéale pour profiter de cet étrange planète, il ferma alors les yeux et exposa son visage, face aux pleins feux du soleil.

von Helden, dont la grosse tête était devenue rouge comme une pivoine, continua à s’exciter tout seul dans son casque et à gesticuler pendant encore cinq bonnes minutes, mais arrêta dès que tout le monde fut désapé. Même Larry avait retiré son casque malgré toutes ses phobies et franchement, ce n’était pas si terrible, pensa-t-il. En fait, ça allait même plutôt bien et il en fut le premier surpris. Au lieu de se lancer dans des conjectures psychologiques sur la fin soudaine de toutes ses phobies, il entreprit plutôt de virer sa combinaison pour se mettre aussi en sous-vêtements. Sam l’avait devancée et était déjà dans l’eau, elle aussi. Elle avait même exécuté un crawl à la perfection, ce qui était normal pour quelqu’un venant de California Spring, songea-t-il. Larry, ne sachant pas nager, resta au bord avec seulement de l’eau jusqu’à la taille et c’était déjà fichtrement bon, se dit-il. Soderquist et Vitali n’avaient pas retiré leur combinaison, mais avaient, eux aussi, retiré leur casque. Le mécanicien pointait du doigt les montagnes de feu en expliquant à l’ingénieure que le massif ressemblait un peu aux monts Oural de Russie. Eux aussi, avaient l’air détendus et en paix. « Cette curieuse planète a un effet apaisant sur tout le monde et même sur moi avec toutes mes phobies. C’est étrange… », se dit Larry, tout en jouissant de l’agréable chaleur que lui apportaient les rayons du soleil.

Le capitaine, qui commençait sérieusement à avoir l’air d’un idiot à force de parler tout seul dans son intercom, se lassa et finit lui aussi par retirer son casque. Il dit d’une voix sévère,

— Mesdames et messieurs, je ne vous félicite pas. C’est une mutinerie ! Votre comportement inacceptable sera consigné au rapport.

« Un rapport pour qui ? », pensa même Larry, qui se retint tout juste de le dire à voix haute.

Sam, qui faisait la planche à côté de lui, dit, sans tourner la tête en gardant les yeux mi-clos,

— Pour la section xénobio, tout est négatif, capitaine. Risque de contamination : zéro.

Elle ne savait pas si le capitaine l’avait entendue et n’avait pas l’air de trop s’en soucier. Ils continuèrent à nager, à discuter et à plaisanter une heure de plus sur la plage, comme une bande de copains en vacance, avant de se remettre au travail.

À la fin de la matinée, pendant que Larry travaillait son bronzage, Sam et Gordon toujours en maillot de bain, remballèrent leur équipement et Vitali pris encore quelques clichés avec son appareil, alors que Soderquist et le capitaine firent une dernière inspection de la structure du bâtiment. Ensuite, ils retournèrent tous à contrecœur vers le vaisseau et le capitaine, qui avait définitivement rendu les armes, dit,

— Comme nous avons découvert cette planète, nous avons le droit de la baptiser.

— De la quoi ? demanda Soderquist.

— La baptiser, lui attribuer un nom si vous voulez. répondit le capitaine.

Larry eut une idée qui lui vint directement en tête,

— Comme elle n’est habitable que dans la zone du terminateur, pourquoi ne pas l’appeler Aurora, le monde de l’aube en latin ?

À sa grande surprise, tous les autres approuvèrent.

— Ah oui, c’est pas mal. dit Gordon.

— Stylé ! dit Vitali, et les filles, enthousiastes, dirent,

— Oui, sympa. Très poétique ! ajouta Sam.

— Bien, va pour Aurora. dit le capitaine. Je communiquerai ça à l’union astronomique interplanétaire.

Dès qu’ils furent à bord, le capitaine remonta le Starfox en orbite et les autres rangèrent le matériel et leurs combinaisons du désormais défunt SRIEE. Comme les jours précédents, le capitaine proposa qu’ils terminent leur tâche et qu’ils reprennent la route du retour le lendemain.

— Départ à 08h15, arrivée sur Pallas à 11h15. déclara-t-il, sobrement.

Après leur matinée à prendre l’air frais sur la plage, tout le monde était claqué et donc personne n’y vit aucune objection. Le soir venu, après leur dîner, personne n’eut le courage de continuer la soirée et tout le monde, même les joueurs de cartes, allèrent se coucher. Larry, éreinté par la nuit blanche de la veille et par sa balade sur ce rivage onirique, renonça même à la cabine de Samantha et dormit comme une masse.

Changement de programme

Larry se réveilla le lendemain, reposé et de bonne humeur, malgré la triste nouvelle de son licenciement. « Bon, ce n’est pas la fin du monde. », pensa-t-il. « Je trouverai bien quelque chose d’autre à faire sur Cérès ou Mars. ». De plus, il était trop content de savoir que son agoraphobie et son hypocondrie avaient mystérieusement disparu sur Aurora. Il se dit qu’il examinerait son propre cas et qu’il écrirait un article sur le sujet. Bien sûr, il savait que travailler sur son propre cas posait d’épineux problèmes méthodologiques qui seraient soulevés lors de la relecture par ses pairs. Néanmoins, il se dit qu’il pourrait s’en sortir en demandant l’aide d’un confrère, qui co-écrirait l’article avec lui. Il verrait le temps venu. « Maintenant retour sur la Ceinture et ensuite, on verra bien. Rien ne presse, après tout. ». De toute façon, lui aussi aurait droit à une prime de licenciement, certes pas aussi grosse que celles des techniciens évidemment, mais quand même suffisamment confortable pour se poser un peu sur Cérès par exemple, et réfléchir à la suite. Il sortit de sa cabine et se rendit sur la passerelle. Tout l’équipage arriva en même temps et le capitaine les attendait debout comme il l’avait fait la veille. Cependant, il y avait quelque chose d’étrange dans son regard. « De la bonne humeur ? », se demanda Larry, incrédule.

— Bonjour, ce matin à 07h00, j’ai reçu un câble prioritaire du QG.

— Quoi, on est encore viré ? balança Gordon, qui visiblement, ne s’encombrait plus de l’étiquette.

— Négatif Gordon, bien au contraire. reprit le capitaine, énigmatique. Le service est toujours dissous, sauf que l’entièreté des infrastructures a été rachetée par une société privée. Tous les contrats de travail existants seront reconduits sous la bannière de cette entreprise. Et selon les dires, avec des conditions salariales et des primes bien plus avantageuses.

L’équipage était bouche bée, mais Soderquist parvint à poser la question que tout le monde se posait.

— Quelle est cette entreprise ?

Starmap.

— Le service de cartographie ? Euh, qu’est-ce qu’on va y faire ? bredouilla Vitali.

— La même chose que maintenant. Explorer, faire des rapports et faire des recommandations sur la qualité des planètes que nous explorons au cas où des colons voudraient s’y implanter. En fait, les discussions étaient en cours depuis un moment et apparemment, ce qui a fait pencher la balance est le rapport, les photos et les vidéos, que j’ai envoyés hier soir sur Aurora. Docteur Allen, vous avez été bien inspirée d’insister et Gordon le fut tout autant de retirer son casque, bien que je ne le félicite pas pour son manque de professionnalisme ! Les repreneurs ont tout lu et sont fans de cet endroit.

— Capitaine, si je comprends bien, toute dimension de recherche de vie extraterrestre sera supprimée, donc ma présence ne sera plus indispensable, je suppose. dit Larry.

Sam renchérit en parlant de son propre cas. Et le capitaine répondit,

— Ah non, justement, vous êtes tous les deux inclus dans ce nouveau programme. Docteur Allen, vous assurerez la détection de miro-organismes pathogènes et vous, Docteur Westinghouse, il est vrai que vous devrez pivoter, mais vous serez là comme psychologue de vaisseau. Il en faut un sur tout bâtiment d’exploration au long cours, c’est la loi.

Soderquist compris sur-le-champ que Larry l’avait roulée dans la farine sur son supposé rôle confidentiel de psychologue de mission, sauf qu’elle était trop contente pour pester contre lui dans l’immédiat.

— Bien, que faisons-nous maintenant, capitaine ? demanda Gordon, visiblement mal à l’aise à cause de ses récents écarts de conduite.

— Dans l’immédiat rien ne change, nous allons sur Pallas, sans doute pour quelques jours. En fait, je n’ai pas encore de détails sur ce sujet. Tout ce que je sais, c’est qu’à notre arrivée, ils vont nous soumettre nos nouveaux contrats, ensuite, nous irons remettre nos équipements et recevoir les nouveaux, après quoi, nous aurons quartier libre jusqu’à notre prochaine assignation. Vous pourrez poser toutes les questions que vous voulez aux ressources humaines de Starmap. Ils ont dit qu’ils seraient à la disposition de tout le personnel pour assurer une transition optimale. Maintenant, je mets le cap sur Pallas. En avant !

De retour sur Pallas dans l’attente de sa prochaine affectation, Larry se baladait dans les couloirs de la station en se disant que le sauvetage in extremis de son poste et de celui de tout le Service, était à la base de son propre fait lorsqu’il a fait germer, par mégarde, l’idée dans la tête de Sam de descendre sur Aurora. Cependant, comme c’était purement accidentel et très loin de ses intentions initiales, il comprit tout de suite qu’il ne pourrait jamais s’en attribuer le mérite en public. « Sombre abruti ! », jura-t-il intérieurement, tout en étant satisfait de la tournure heureuse que prenaient les événements.

Ainsi, le personnel du SRIEE, d’obscurs fonctionnaires d’un service public encore plus obscur, ils devinrent tous explorateurs professionnels pour une société privée particulièrement en vue.

« Au final, sur une carte de visite, “Explorateur interplanétaire” est quand même bien plus stylé que “Xénopsychologue” et en prime, maintenant, j’ai une copine qui n’est pas mal du tout. Après tout, que Dante aille au Diable, lui et son satané poème ! », se dit Larry, finalement satisfait de sa condition.

Chapitre 5 : La Guilde des Transporteurs

Une dizaine d’années s’était écoulée depuis la découverte d’Aurora et la reprise du SRIEE par Starmap. Cette entreprise avait, grâce à ce nouvel outil qu’est le SR, mis en évidence neuf planètes supplémentaires immédiatement habitables pour l’homme. Il était admis que cette entreprise avait fait du bon travail avec la découverte d’un monde habitable par an en moyenne, alors qu’avant ça, il avait fallu 180 ans pour en découvrir péniblement une quarantaine. En cette année 2245, en tenant compte des lunes joviennes et des astéroïdes miniers équipés de larges infrastructures autosuffisantes comme Cérès ou Callisto, l’homme s’était ainsi installé sur 54 planètes, lunes et astéroïdes.

Starmap s’y retrouvait en vendant ses cartes et guides galactiques, les anciens fonctionnaires du défunt SRIEE, désormais employés par Starmap, étaient en permanence à la recherche de nouveaux systèmes et les candidats colons avaient, eux aussi, largement de quoi faire avec la découverte continue de nouveaux mondes habitables. Dans les grandes lignes, tout le monde s’y retrouvait et tout marchait pour le mieux.

Une des retombées économiques annexes de ces découvertes était le fret interstellaire. De fait, l’acheminement de vivres, de matières premières et d‘infrastructures industrielles vers ces nouvelles planètes était essentiel à leur développement. Cette activité en plein essor devenait progressivement une industrie plus lucrative que le minage lui-même, attirant ainsi la convoitise de groupes d’intérêts privés aux méthodes pas toujours très régulières.

Une autre retombée de l’accroissement de l’humanité et de son espace vital était aussi et le trafic de drogue interstellaire, qui, lui aussi, n’avait jamais été aussi lucratif et amenait comme toujours avec lui des tensions et des conflits…

Le pire est toujours à venir

Michael Jennings était dans son cargo en direction de la Ceinture avec à son bord une cargaison de produits frais en provenance d’Aurora. En tant que conducteur poids lourds indépendant, il était engagé dans le commerce triangulaire et son business était parfaitement huilé. Avec son remorqueur poids lourd à distorsion, il commençait sa tournée en quittant la Ceinture avec du minerai extrait sur Psyche 16 en direction d’Hadès. Sur cette planète, il revendait le précieux minerai aux industriels locaux et avec les bénéfices générés par la vente, il achetait des produits manufacturés hi-tech directement aux usines hadéennes. Il reprenait ensuite l’espace pour cette étrange planète en plein développement que l’on nomme Aurora et sur place, il revendait alors sa marchandise sur les marchés matinaux de chaque province et ville. Après avoir liquidé son stock, il achetait des denrées alimentaires fraîches cultivées sur Aurora avant de reprendre l’espace vers Cérès pour les revendre sur les marchés de la Ceinture. Tout ceci n’était pas mal du tout, se disait-il souvent, même s’il avait un statut d’employé sous contrat pour le trajet Ceinture-Hadès. Il est vrai que, par principe, il n’aimait pas trop être sous contrat, mais dans la mesure où c’était rentable, ça lui était plus ou moins égal dans la pratique. Dans cette opération, il prenait 60 % des bénéfices et les 40 % restants étaient pour Interéchange, la société qui faisait l’intermédiaire entre les vendeurs miniers de la Ceinture et les acheteurs hadéens. Un autre avantage est qu’il ne voyait pratiquement jamais les gens d’Interéchange, ce qui lui allait encore mieux, compte tenu de son aversion avec ce que certains appellent « la culture d’entreprise ». Il ne voyait d’ailleurs pas vraiment ce que ça voulait dire et de toute façon, ça ne l’intéressait pas. Pragmatique, son point de vue pouvait se résumer comme, « Pas de contact, donc pas de conflit. ». En fait, toutes les instructions se faisaient via l’application professionnelle en ligne et il ne connaissait pour ainsi dire personne dans les bureaux de cette compagnie. D’accord, ces gens ne foutent pas grand-chose, se disait-il souvent, mais il savait aussi que sans eux, ce business eut été difficile, voire impossible. De toute manière, tout le monde s’y retrouvait en fin de compte, à commencer par lui, donc pour Michael, tout roulait sans aucun problème.

Michael, Terrien de pure souche, avait immigré à l’âge de vingt ans sur la Ceinture, stimulé comme bien d’autres par les opportunités professionnelles qu’elle présentait. Après 10 ans au service des postes de la Ceinture, il avait accumulé assez de capital pour acheter son propre cargo à distorsion : un Mark VI flambant neuf de fabrication martienne. Typiquement le genre de rafiot qui tient une vie entière et même plus, s’était-il dit lors de son acquisition. Il avait même entendu dire que la Marine martienne s’en servait pour ses transports de troupes, notamment dans l’espace profond dans le cadre de la lutte contre le trafic de drogue interstellaire. Il était conscient que la drogue s’était, malheureusement elle aussi, disséminée à travers l’espace avec l’homme. Une cinquantaine de systèmes étaient colonisés à présent et le trafic de stups était, bien qu’illégal, une des plus grosses industries de l’espace. Il savait que c’était déjà le cas autrefois sur Terre, par contre, les proportions étaient aujourd’hui sans commune mesure. Ainsi, la méthamphétamine était produite massivement dans des labos clandestins de la Ceinture. Le cannabis, quant à lui, était cultivé sur Hadès. Sur cette planète, la culture, le commerce et la consommation de cette plante était totalement légale, mais bien sûr, son exportation était strictement interdite. Et enfin, sur Aurora, une bande de sagouins avait trouvé le moyen de cultiver de la coca sur certains haut-plateaux de la zone du terminateur. Naturellement, ces trois systèmes envoyaient leur “production” vers les 54 mondes habités, ce qui engendrait des problèmes de criminalité et de nombreux actes de piraterie.

Alors qu’il était à proximité de la Ceinture, Michael se dit, « La distorsion, ce système de propulsion quasi miraculeux a rendu tout ça possible. Le meilleur comme le pire. Mais que se serait-il passé si nous étions tous restés coincés sur Terre ? Rien de bon sans doute… ». Il interrompit ses réflexions quand il entra dans l’espace territorial de la Ceinture. Il se dirigea alors vers Cérès pour y retrouver ses collègues et relâcher un peu la pression. Comme il avait traîné un peu dans une station balnéaire du terminateur sur Aurora avant de mettre les voiles, l’horloge locale affichait déjà 21h00. Il ne sentait pas d’humeur à aller au North Star, le bar branché de Cérès où il connaissait pas mal de monde. En plus, comme il n’avait pas encore dîné, il se dirigea plutôt vers le côté opposé de Cérès, là où se trouvait La Croix du Sud. Ce troquet était une taverne ouverte H24 où il était aussi possible de se restaurer, contrairement au North Star, qui ne possédait aucun service de restauration. De toute façon, comme la journée avait été un peu longue, il avait envie d’un peu de calme. Tout ce qu’il voulait, c’était un gros hamburger, des frites et un grand verre de bière, voire sans doute plusieurs. Après tout, on était jeudi, et comme travailleur autonome, il avait décrété que le vendredi serait son jour de repos hebdomadaire. Il décida dès lors de profiter un peu de la soirée. Il reprendrait ensuite le travail, comme à son habitude le samedi, qui était pour lui le jour de la revente des produits frais en provenance d’Aurora. Il pourrait ainsi traîner une vieille gueule de bois dans son pieu le lendemain matin avant d’aller se balader dans les coursives animées du quartier portugais de Cérès. Il amarra donc son bâtiment sur un quai du secteur 94 à proximité de la taverne. Dès que les procédures d’identifications informatisées furent faites, il sortit d’un pas nonchalant de son vaisseau, salua d’un signe de tête les douaniers qu’il connaissait de vue et se dirigea vers La Croix du Sud qui ne se trouvait qu’à cinq minutes à pied de là. Arrivé sur place, il se rendit directement au bar, s’installa sur un tabouret et commanda un double cheeseburger-frites accompagné d’une grande bière.

Ilir, le patron de la taverne sorti de la cuisine et le salua.

— Salut Miky, comment ça va ?

— Bah, écoute, pas trop mal, je viens de débarquer à l’instant. Ma semaine est terminée et franchement, c’est pas trop tôt. Elle a plutôt été longue.

— Allez, sois le bienvenu alors ! Ce verre-là est pour la maison.

Il se tourna vers la serveuse et dit,

— Francine, son verre, il est pour la maison !

— D’accord. dit-elle, tout en continuant à servir des verres au comptoir.

Il leva son verre et dit « Santé ! » à Ilir, qui venait de s’en servir un aussi.

Michael appréciait ce cafetier qui était toujours bourré, mais toujours de très bonne compagnie. De plus, ce taulier était une véritable mine d’or en termes d’informations. Il savait toujours tout ce qu’il se passait sur Cérès en temps réel et même souvent ailleurs dans toute la Ceinture, voire au-delà si ça concernait Cérès de près ou de loin.

Ilir entama la conversation,

— T’as entendu, il paraît que ça chauffe chez Interéchange.

— Non, j’ai été absent pendant trois semaines et je ne me suis pas souvent connecté sur ansiblenet. Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il, intrigué.

— Il parait qu’ils passent en revue tous les contrats de ceux qui bossent pour d’autres services de transport ou à leur compte. Apparemment, ils virent ceux qui travaillent ailleurs.

— Ça n’a pas de sens, pourquoi feraient-ils ça ? Les autres services de transports ne sont pas leurs concurrents et de plus, il n’y a pas de clause d’exclusivité dans nos contrats. C’est insensé.

— Je ne sais pas, c’est juste la rumeur qui court. Tu connais Wolfgang ? Le grand, un Allemand, là.

— Oui, c’est mon pote. répondit Michael.

— Eh bien, il a été convoqué au bureau et ils lui ont mis la pression. Il avait le “choix” si je puis dire, entre être viré où arrêter son importation de produits terriens. Ils lui ont même proposé de doubler ses heures s’il décidait de continuer exclusivement avec eux. Évidemment, il les a envoyés promener. Il s’en moque, il tient son magasin de produits terriens et fait la navette lui-même pour les acheter.

— Mais qu’est-ce que c’est que ce bazar ? Pourquoi font-ils ça, quel peut bien être leur but ?

— Mon petit doigt m’a dit qu’ils sont en mauvaise posture, que leurs investisseurs leur ont dit de se ramasser et qu’ils doivent prendre de l’expansion pour survivre. Dans le cas contraire, ils coupent les vannes et mettent Interéchange en banqueroute.

— Oui, mais on a des contrats, ils ne peuvent pas les jeter comme ça non plus.

— On est dans la Ceinture, Miky. Qui s’en soucie de vos contrats ? C’est juste un bout de papier. Quand bien même une cour invaliderait leur démarche, qu’ils s’en foutraient royalement et se casserait autre part. Ils devraient juste déménager leurs installations vers un autre caillou de la Ceinture, hors de la juridiction de Cérès. Ce n’est pas le choix qui manque.

— Et ton petit doigt t’a dit comment ils comptaient prendre de l’expansion ?

— D’après ce qu’il se dit, ils auraient l’intention de développer leur service de transport dans toute l’Union des Planètes indépendantes et sur l’intégralité des secteurs : énergie, minerais, produits alimentaires, pharmaceutiques, tout quoi.

— Mais ça coûterait des milliards !

— À mon avis, ils les ont. Pas eux, par contre, leurs mystérieux investisseurs les ont. D’après ce qu’il se dit, Interéchange n’était pour eux qu’un coup d’essai pour tester le marché. Un cheval de Troie si tu préfères. Moi perso, je le sens moyen. Si ces coyotes monopolisent le marché, ils vont faire augmenter les prix du transport et ma marchandise va me coûter beaucoup plus cher. Tu vois le délire…

— Mouais, j’ai compris, ça sent le roussi.

Son cheeseburger arriva et Ilir prit congé en lui souhaitant bon appétit.

Tout en mangeant, Michael réfléchissait. « J’en ai marre ! », se dit-il, « Tout se passait bien et naturellement les problèmes recommencent. J’en ai vraiment marre, ça ne s’arrête donc jamais, non ? Non évidemment, je connais la musique, j’ai appris cette leçon il y a bien longtemps déjà : Le pire est toujours à venir. Toujours ! ».

Morose, il n’avait pas envie de s’attarder. Il termina son repas, prit encore un verre ou deux et rentra relativement tôt pour un jeudi soir.

Il se réveilla à 09h00 le lendemain. « Pas de gueule de bois, c’est déjà ça de pris. », songea-t-il, mais il sentait que la journée allait être tendue. Au moins, comme il était frais et reposé, il pourrait donc faire face aux mauvaises nouvelles plus sereinement. Il prit son café dans la salle à manger de son vaisseau, alluma son ordinateur et lut le fils d’actualité tout en buvant son expresso. Le matin était un de ses moments préférés de la journée. Il aimait sentir son esprit se reconnecter progressivement en flânant devant son terminal, une tasse de café à la main. Quand il se sentit prêt, il ouvrit sa boîte mail. « Ben voyons ! Un mail d’Interéchange, un certain Karl me demande de me présenter au bureau pour une discussion. ». Naturellement, il savait que c’était pour des problèmes. Il était tenté de faire le mort, sauf qu’il savait que ce n’était que reporter l’inévitable. « Que faire ? », se demanda-t-il. Plusieurs options s’offraient à lui mais aucune n’était satisfaisante. « Option 1 : faire le mort et laisser couler ? ». Il savait qu’ils allaient lui tomber dessus un jour ou l’autre. C’était donc juste postposer le problème. « Bon, option 2 : y aller ? ». Non plus, car il savait déjà ce qui allait se passer, c’est-à-dire qu’ils allaient lui mettre la pression pour qu’il mette de côté ses autres activités. Qu’y gagnerait-il ? Deux fois plus de travail sous contrat avec eux ? « Super ! », se dit-il, ironiquement. Il allait donc renoncer à une tonne de pognons et surtout à son indépendance pour un contrat dans une boîte qui se fout royalement de son personnel ? « Ouaip, pas dans cette dimension de l’espace-temps en tout cas. Option 3… ben, il n’y a pas d’option 3. Ah oui, peut-être aller voir le syndicat des transporteurs. ». C’était cependant une mauvaise idée, car il savait déjà aussi ce qu’il se passerait : absolument rien. « Ces gens veillent surtout à leurs intérêts personnels, comme tout le monde en fait, sauf qu’ils se drapent dans le voile immaculé de la défense des droits des travailleurs. Pas besoin de cette bande de nazes. Autant que je fasse mes trucs moi-même, comme toujours. ». Et de fait, il se dit également que ces gens n’avaient jamais rien fait pour personne et que les rares fois où ils l’avaient ramenée, c’était pour satisfaire un peu les intérêts de tout le monde, mais surtout les leurs et bien sûr au détriment de ceux qui avaient justement fait appel à leur service. Leur en parler était donc inutile. Il se rappela alors d’un vieil adage qu’un de ses collègues lui avait dit à leur sujet : « À force de vouloir représenter tout le monde, on ne représente plus personne ! ». En gros, il n’avait pas de solution. « Bon ben, je vais y aller, refuser leur pseudo-proposition à la noix et me barrer. Il n’y a rien d’autre à faire, sauf s’ils m’appellent pour une tout autre affaire, mais j’en doute. Aller, j’y vais ce matin vers 11h00 et je verrai bien. ».

Il prit donc le métro inter-secteur pour se rendre aux bureaux d’Interéchange dans le secteur 4, plus profondément dans les entrailles de Cérès. Il remarqua sur le trajet qu’en approchant des profondeurs, les habitations laissaient progressivement place à des centres de décisions : business, banques, sociétés financières, centres administratifs et affaires gouvernementales. Il savait que deux siècles auparavant, alors que Cérès n’était qu’une gigantesque mine exploitée par quelques sociétés indépendantes, c’était exactement le contraire. Les QG des entreprises se trouvaient en surface et ne s’enfonçaient qu’à une dizaine de mètres tout au plus dans les profondeurs. Parfois, les QG des sociétés minières étaient même carrément stationnées dans des vaisseaux en orbite autour de ce caillou. À cette époque, on ne trouvait les habitats des premiers colons qu’à une centaine de mètres de la surface, à côté des tout premiers commerces de proximité comme des bars, des restaurants, des épiceries et Dieu seul sait quoi d’autre. Au cours du temps, les habitats des classes moyennes et ouvrières s’étaient développées vers les couches extérieures alors que les pontes avaient développé leurs infrastructures dans les profondeurs, mieux protégées en cas de dépressurisation subite ou en cas d’accidents industriels. Deux exceptions néanmoins, L’étoile du berger et la Croix du Sud n’avaient jamais bougé, ce qui au fond, arrangeait bien tout le monde. Ces lieux de divertissements, tout en étant proche de la surface, restaient facilement accessibles aussi bien aux prolos qu’aux pontes des profondeurs qui voulaient s’encanailler un peu. « Un sacré bazar tout ça. », pensa Michael, qui arrivait à la station du secteur 4. Sans illusion, il se rendit au complexe administratif qui abritait les bureaux d’Interéchange. Comme il l’avait prévu, la pseudo discussion ne fut pas très relevée. Ils siégèrent à trois devant lui comme s’il s’agissait d’un tribunal. D’abord, ils essayèrent de le manipuler grossièrement en lui servant le couplet classique selon lequel il était important pour leur organisation et que son travail comptait. Ensuite, ils lui demandèrent s’il se plaisait bien chez Interéchange. Il ne répondit pas et coupa court en leur demandant où ils voulaient en venir. Là, évidemment, le ton est monté et ils lui ont proposé le “choix” entre un licenciement sans préavis ou l’abandon immédiat de ses autres activités. Ils furent néanmoins surpris par sa réponse, si on peut la qualifier comme telle. Il se contenta en effet de se lever de sa chaise tout en balançant nonchalamment le pass digital de l’entrepôt de stockage sur la table en guise de démission et quitta les lieux d’un pas serein sans rien dire. « Que faire d’autre ? », se dit-il. De toute manière, il ne bénéficiait d’aucune marge de manœuvre. Il se rendit ensuite vers le secteur 47 pour faire le point sur la situation. Sur le chemin, il appela Wolfgang et l’invita à L’étoile du berger pour boire une bière. Il retrouva donc son ami Wolfgang au bistrot. Michael expliqua alors au vieil Allemand d’une cinquantaine d’années sa mésaventure. Son interlocuteur teuton, après avoir écouté attentivement son récit, lui dit avec son gros accent germanique,

— Et alors ? Pour moi aussi c’est comme ça, mais je m’en moque, j’ai d’autres activités et ce contrat ne me rapportait qu’une petite fraction de mon chiffre d’affaires. Ce n’est pas une grosse perte, vois-tu. J’aurais préféré le garder bien-sûr, il n’y a pas de petits profits, après tout. De toute façon, j’ai mon magasin et surtout mon cargo qui me sert à la fois d’habitation et d’outil de travail pour aller chercher mes produits sur Terre. Alors maintenant, je n’ai plus besoin d’aller faire le guignol pour eux. Il en est de même pour toi, je pense, nein ?

— C’est vrai, maintenant que j’ai mon propre cargo, je n’ai donc plus de loyer à payer et je pourrais me contenter de faire quelques missions de transport ici et là. Ce serait suffisant pour vivre, largement même. Sauf qu’à terme, ça risque de se gâter s’ils monopolisent toutes les lettres de transport.

— Was ist das ?

— Les lettres de transport : c’est un ancien terme de la Terre qui désigne un contrat de transport de gré à gré.

— Ah ja, je vois.

— Donc, tu comprends, me concernant, à terme mes activités sont en danger.

— Ja, mais tu ne vas pas être le seul. T’imagines les autres livreurs indépendants, il y en a une multitude, c’est incalculable, peut-être des millions et tous ces gens ne vont pas abandonner leur activité comme ça du jour au lendemain. Ça ne va donc pas se faire en un jour. À mon avis, tu as encore le temps avant qu’ils n’accaparent tous les contrats de tous les systèmes. Et dans l’immédiat, tu peux te concentrer sur tes autres activités et prospecter pour en développer de nouvelles. De plus, tu peux pivoter et faire autre chose, tout est possible.

— Non, j’ai déjà bien assez avec mes activités actuelles, je vais continuer comme ça et regarder de temps en temps sur le fils d’actus ce qu’il se fait en matière de transport. Mais tu as raison, de nouvelles choses peuvent arriver après tout. Ce secteur est en constante mutation avec les nouveaux systèmes qui ont été découverts et tout ce qui se trame un peu partout, tu sais…

Ce à quoi, Wolfgang leva les épaules et conclu,

— Il y a plein de choses qui restent à faire.

Michael termina son verre et voulut payer l’addition, mais Wolfgang refusa et paya l’ardoise. Avant de se séparer, Wolfgang lui dit,

— Écoute, pour mon magasin, il n’est pas exclu que j’aie besoin d’un transporteur pour me livrer ma marchandise. Je ne peux pas être au four et au moulin en même temps, vois-tu. Dans ce cas, si tu es libre, je t’appellerai et on en discutera.

— Pas de problème Wolf, on en discutera le moment venu.

Ils se séparèrent et Michael retourna vers le secteur 94 où était amarré son vaisseau.

À bord de son cargo, il constata qu’il était encore tôt : 14h35, lut-il sur son terminal. Il s’allongea sur son lit et réfléchit un peu à la situation. « Bien, dans l’immédiat, pas de panique. Je vais juste continuer mon business et taper un peu plus sur mes activités entre Hadès et Aurora pour compenser. ». Il savait aussi que sur Terre, il y avait une grosse demande pour les produits hi-tech hadéens. Ainsi, il pourrait faire un crochet par la Terre avant ses livraisons sur Cérès pour revendre des produits technologiques hadéens. « Non ! », se reprit-il. « La Terre, beurk ! Des centaines d’autorisations, des contrats ultra-réglementés avec des grossistes agréés par les différents États de la confédération terrienne qui ont tous des procédures douanières différentes… très peu pour moi ! ». Il allait donc simplement continuer comme ça. Ce qui le dérangeait, c’était d’avoir un trajet à vide entre la Ceinture et Hadès, mais ce n’était pas la mer à boire non plus, pensa-t-il. En continuant sa réflexion, il se disait que ces gens d’Interéchange s’en tiraient à bon compte quand même. Après tout, quel autre contre-pouvoir avaient-ils ? Les cours et tribunaux ? Bien sûr que non. Même si, depuis son indépendance, Cérès s’était dotée d’un solide arsenal juridique, il faudrait néanmoins des avocats ultra pros est donc hors de prix pour combattre ces tocards, se dit-il. Le syndicat ? La bonne blague, il n’y a pas plus complaisants avec les élites que cette bande de nuls, pensa-t-il encore. La direction des ressources humaines d’Interéchange, elle-même ? Elles étaient censées travailler pour le personnel, notamment dans la résolution des conflits, sauf que dans la pratique, elles travaillaient surtout, contre le personnel, comme partout ailleurs. Ainsi, il se dit que les canaux conventionnels étaient inutiles. Ensuite, une évidence se présenta à lui. En fait, il faudrait une organisation alternative qui emploierait des méthodes radicales et peu orthodoxes. Un peu comme les syndicats européens lors de la première révolution industrielle. Il se souvint alors d’un livre papier très ancien qui avait été écrit dans un de ces vieux États-nations qui n’existaient plus. « En France. », songea-t-il, « Oui, ça doit-être ça. », mais il ne revenait plus sur son nom. « Comment c’était déjà… ah oui ! Germinal, d’Emile Zola. ». Il se rappela des méthodes particulièrement musclées qu’employaient les grévistes de l’époque. Il sourit en se remémorant un certain “Étienne Lantier”, qui n’hésitait pas à balancer des pavés sur les flics et les patrons. Il songea également que ce serait bien d’avoir des hommes de cette trempe sur Cérès. « Sauf que de nos jours, il n’y a plus de vrais durs, il n’y a plus que des gens faibles et soumis. Enfin non, pas uniquement, j’exagère. ». Il songea ensuite à certains de ses collègues qui n’hésitaient pas à ruer dans les brancards quand les choses n’allaient pas comme ils le voulaient. « Comme Frank. », se dit-il. Il se remémora la scène où Frank, avait envoyé promener les préposés et douaniers de l’astroport de Cérès pour une question de visa non conforme, pour ensuite, contourner tous les contrôles de sécurité et aller s’installer tranquillement dans la navette avant d’être foutu dehors par les flics de Cérès qui n’avaient jamais vu un truc pareil. « Quel bourrin, celui-là ! », pensa-t-il, en souriant. « En fait, tout n’est peut-être pas perdu. ». Là-dessus, il quitta son lit et se mit devant son PC. Une idée assez anodine lui était venue à l’esprit. Bien que ses compétences en programmation fussent assez rudimentaires, il décida de créer un site web indépendant des réseaux sociaux conventionnels, avec un espace de discussion dédié aux transporteurs, à tous les transporteurs, qu’ils soient indépendants, salariés, simples matelots, dockers, capitaines de frégates ou navigateurs. Il appela cet espace de discussion, La Guilde des Transporteurs.

La naissance d’un contre-pouvoir

De manière complètement inattendue, ce simple blog de discussion eut un succès phénoménal. Comme les inscriptions pleuvaient littéralement des 54 entités de l’Union des planètes indépendantes, Michael dut avoir recours à une nouvelle technologie de compression qui permettait de réduire drastiquement le volume des données tout en les gardant lisibles et accessibles immédiatement. Ensuite, pour éviter que le serveur qui hébergeait la plate-forme ne se voit censuré par une grosse organisation comme un gouvernement ou une entreprise multiplanétaire, il opta pour une solution d’hébergement distribuée entre tous les utilisateurs, basée sur la technologie peer-to-peer. Naturellement, ses compétences en programmation étaient insuffisantes pour qu’il réalise ces opérations lui-même. Mais qu’à cela ne tienne, lorsqu’il demanda à sa communauté de lui venir en aide, un millier de codeurs ultra-qualifiés se chargèrent du problème pro bono en une seule journée. Évidemment, compte tenu de l’orientation anti-système de son site, ces codeurs qui lui vinrent en aide étaient tous des cow-boys cypherpunks et cyber-anarchistes. Michael lui-même, avait déjà été qualifié par sa communauté de “spacepunk”, mais il n’y vit absolument aucune offense vu que c’était en fait un sérieux compliment de la part de cette communauté de mécontents et de rebelles. Par la suite, comme sa plate-forme complètement décentralisée comptait, après seulement quelques semaines, des dizaines de millions d’utilisateurs à travers toute l’Union des Planètes indépendantes, il demanda à ceux qui le pouvaient et qui le souhaitaient une cotisation symbolique d’un spacecoin par mois, soit l’équivalent d’un pain, pour couvrir les frais d’avocats des affiliés en conflit avec leur employeur ou les frais relatifs à l’organisation de grèves à l’encontre d’entreprises malveillantes qui s’en prenaient aux membres de la Guilde. Et là, des millions de spacecoins affluèrent chaque mois sur le portefeuille crypto auto hébergé de la Guilde. Pour maintenir une transparence financière totale, il paramétra ce compte pour qu’il soit administré par 54 secrétaires élus, soit un secrétaire par monde ou astéroïde autonome de l’Union des Planètes indépendantes. Ces administrateurs furent élus via la technologie blockchain par les affiliés de chaque entité politique de l’Union des Planètes indépendantes. Ces 54 secrétaires constituaient également le Conseil de la Guilde. Michael, qui représentait la Confédération ceinturienne avec Cérès pour capitale, fut naturellement élu par ces mêmes secrétaires à la présidence du conseil parmi quatre autres candidats au premier tour, par une majorité de 50 voix. Tout comme les élus locaux, le Président du Conseil n’avait de toute manière pas beaucoup de poids. En effet, selon les statuts rédigés par Michael lui-même et approuvés par un vote des affiliés, le principe du référendum était la règle pour chaque décision stratégique. Néanmoins, avec le poids de cette organisation derrière lui, Michael avait les coudées franches pour négocier des tarifs préférentiels avec les assurances professionnelles, notamment, celles qui couvraient les dégradations et avaries éventuelles que subiraient les vaisseaux des affiliés. En bref, bien que ce ne fut pas son idée au départ, il avait constitué un monstre qui pouvait tenir tête aux multinationales et même aux organisations gouvernementales elle-même.

La création et le développement de la Guilde n’avait pris que quelques mois, ce qui était, somme toute, un délai extrêmement rapide pour une organisation de cette taille.

Durant cette période, Interéchange n’avait pas perdu de temps non plus. Ils avaient mis la pression sur tous leurs employés pour qu’ils signent une clause d’exclusivité leur interdisant de travailler pour une autre entreprise. C’était bien sûr complètement illégal, mais qui s’en souciait ? Personne évidemment. De plus, ils avaient commencé à truster tous les secteurs d’activités liés au transport, de telle sorte qu’ils s’étaient mis à faire de l’ombre à pas mal de monde, mais surtout aux petites entreprises indépendantes et transporteurs freelances.

Exactement ce qui ressortait des discussions qu’il avait eues avec Wolfgang et Ilir, se dit-il. Sauf que Wolfgang avait dit que ça prendrait du temps, cependant, force est de constater qu’il avait eu malheureusement tort sur ce point. Ces “coyotes”, comme les appelait Ilir, étaient déjà en train de monopoliser plusieurs secteurs sur lesquels Michael se trouvait, comme, entre autres choses, le transport des produits frais d’Aurora et celui des produits manufacturés hadéens. « Ils ont une stratégie vieille comme le monde. », pensa-t-il. « Avec leur force de frappe, ils travaillent à perte en proposant des tarifs défiant toute concurrence. Ensuite, quand ils auront pris toutes les parts de marché et coulé toute la concurrence, ils pourront taper dans les prix comme des brutes et éponger leurs pertes car ils seront en situation de monopole. ».

En tant que commerçant, il savait que c’était du dumping et il se doutait que cette pratique devait être illégale dans la majorité des systèmes.

Tout ceci aurait pu passer inaperçu, mais ça chauffait sérieusement au sein de la Guilde et les plaintes commençaient à affluer de partout. Dès lors, Michael prit la décision de convoquer le Conseil des 54 planètes et astéroïdes en séance plénière, avec un seul ordre du jour : Interéchange. La séance se fit évidemment en visioconférence comme pratiquement toujours. Michael connaissait néanmoins personnellement tous les membres de l’assemblée pour avoir commercé ou travaillé déjà avec chacun d’entre eux et les membres eux-mêmes se connaissaient les uns les autres pour la plupart. Ainsi, bien que ce cénacle fût important et engageait des décisions pouvant impacter des millions de personnes, les échanges restaient cependant assez informels. Toutefois, en tant que Président, Michael avait la préséance pour l’ouverture des débats. Il fit donc un discours concis et clair reprenant les faits, les conséquences et proposa une contre-attaque de nature juridique.

Après son discours, Bob Stockworth de California spring fut le premier à prendre la parole.

— Un procès ? Mais Miky, tu n’y penses pas. Ces gens ont probablement les meilleurs avocats de l’Union qui bossent pour eux. Ça va être le pot de terre contre le pot de fer, voyons !

Richard Johnson de Blue Sky demanda ensuite la parole et contre-argumenta,

— Pas nécessairement Boby, nous sommes pesants aussi et on peut se payer les services d’un gros cabinet d’avocats, c’est pas l’argent qui manque. On peut le faire et on doit le faire ! C’est pour ça que la Guilde existe, non ?

Jacques Dujardin alias “Frenchy” de Callisto, une lune minière du système jovien, demanda la parole et l’obtenu immédiatement,

— Allez les gars, de quoi parlons-nous ? Nous sommes une association professionnelle avec des fonds particulièrement solides. On peut initier une grève au finish et sans préavis. Avec les capitaux de la Guilde et ses rentrées constantes venant de tous nos affiliés, on peut financer une grève et payer les travailleurs aussi longtemps qu’il le faudra.

James Anderson d’Hadès obtenu la parole et proposa,

— Et pourquoi pas mener le combat sur les deux fronts. Si on procède à une double attaque simultanée sur les deux fronts, le juridique et celui de la grève, là, ils vont devoir lâcher du lest. C’est certain !

Ilir, qui était là en tant que représentant de l’association professionnelle des cafetiers de la Ceinture, n’avait pas de droit de vote, mais avait un droit de parole. Il demanda donc qu’on le lui accorde.

— Jimmy, tu as raison sur la méthode. À 100% même ! Mais pas sur la finalité, je regrette. Ces coyotes, on ne veut pas qu’ils lâchent du lest. On veut les abattre !

Un tonnerre d’applaudissements éclata, si bien que Michael se dit que ce serait spectaculaire si cette séance avait eu lieu en présentiel dans un hémicycle. Richard de Blue Sky qui, comme tout un chacun, connaissait la réputation sulfureuse d’Ilir et les méthodes très peu orthodoxes de Michael, interpella les intéressés.

— Bon Miky, je crois qu’on tient notre plan d’action. Comme tout va se passer dans la Ceinture vu qu’ils y ont leur QG, toi et Ilir, pouvez-vous vous en charger ?

Michael répondit,

— Oui, ça marche, je vais m’en occuper !

Ilir dit,

— C’est bon pour moi aussi, pas de problème !

— Dans ce cas, comme le veulent nos statuts, je soumets cette proportion au vote, dit Michael en tant que Président.

Sans surprise, la proposition fut acceptée à l’unanimité des voix.

Après la visioconférence, Michael, qui était amarré sur un quai du secteur 94, quitta son cargo et se rendit à la Croix du Sud pour y rencontrer Ilir. Ce dernier l’attendait au bar et Michael lui dit,

— Bon, maintenant, il faut que je trouve un cabinet d’avocat sur la Ceinture. Il me faut un avocat de qualité, mais surtout virulent. T’as une idée ?

Ilir prit quelques instants pour réfléchir et dit,

— J’en connais plusieurs à vrai dire. Le problème, c’est qu’ils ont tous la réputation d’être très conformistes et même consensuels. Toutefois, il y a un cabinet qui sort du lot. Il aurait des méthodes ultra-agressives et serait particulièrement vindicatif. Ces avocats obtiennent de bons résultats, mais naturellement, ils sont très chers. C’est normal, la qualité coûte toujours cher sauf qu’au final, avec de la qualité, on n’est jamais perdant.

— C’est vrai, confirma Michael. La Guilde n’a pas les moyens d’acheter du bon marché. On va les prendre. Qui sont-ils ?

— C’est le cabinet Stern, Lazarsfeld et associés.

— Ils sont de Cérès ?

— Oui, dans les coursives inférieures du côté des bâtiments gouvernementaux, juste à côté du ministère de l’Intérieur.

— OK, je vais aller les voir.

— Et pour la grève, comment on gère ?

— À mon avis, on doit taper fort. Comme l’a proposé Jim, il faut lancer une double attaque simultanée. L’une juridique et l’autre sur le terrain par le biais de la grève avec des piquets qui bloquent les docks d’amarrage d’Interéchange.

— Et comment on va faire ça ?

— Interéchange à des docks réservés à l’année. Certains même leur appartiennent. Ce qu’on peut faire, c’est leur bloquer l’accès en y positionnant des bâtiments de la Guilde. Voilà comment je vois les choses : on lance la grève de nos affiliés, on la combine avec un blocage physique de leurs activités économiques et en plus, on leur intente un procès. On fait tout simultanément. Je crois que si on fait comme ça, ils risqueraient de vachement moins frimer, mais il faut que tout soit coordonné.

— Il y a un problème Mike. La Guilde n’est pas reconnue comme syndicat ou même comme une organisation professionnelle. Au mieux, la Guilde est une association de fait. Si on mène des actions trop musclées comme bloquer des docks ou organiser des piquets de grève, on pourrait se retrouver avec la flotte militaire ceinturienne qui nous rentre dans le lard. C’est chaud tout de même !

— Justement, ça, je devrai en discuter avec les avocats pour qu’ils arrangent le coup avec les autorités de la Confédération ceinturienne.

— Je sais que ce genre de choses peu habituelles fait partie de leurs spécialités. il prit en temps de pause et reprit, 

Ok, quand c’est réglé avec les avocats, tu me préviens et je lance les opérations de sabotages. On est bon ?

— On est bon ! répondit Michael, bien décidé.

Michael prit donc rendez-vous le jour même avec Stern, Lazarsfeld et Associés. À sa grande surprise, il fut reçu dès le lendemain. Il s’y rendit donc vers 13h30, tel que la secrétaire le lui avait proposé. Il patientait dans la salle d’attente du cabinet quand un homme en costume trois pièces, âgé d’une cinquantaine d’années, mince et de petite taille, donc manifestement originaire de la Terre, se présentât à lui d’une manière élégante.

— Bonjour, monsieur Jennings. Je suis Howard Lazarsfeld. Je vous en prie, allons dans mon bureau.

Le petit homme aux cheveux noirs et bouclés à la fine moustache, s’installa dans son fauteuil et regarda Michael au travers de ses petites lunettes aux verres ronds cerclés d’or.

— Je vous écoute, monsieur Jennings. Que puis-je faire pour vous ?

Michael, qui avait la capacité de jauger immédiatement ses interlocuteurs, compris tout de suite que cet homme allait faire l’affaire. Il lui raconta donc toute l’histoire. Durant son explication, Howard Lazarsfeld le regardait fixement et l’écoutait avec une concentration absolue. Michael termina alors son exposé des faits et dit,

— Voilà toute l’histoire, Maître. Pouvez-vous prendre l’affaire ?

Lazarsfeld ne répondit pas tout de suite et prit quelques instants pour réfléchir. Il se tenait les bras croisés en se frottant le menton du bout des doigts avec le regard perdu dans ses pensées. Après une trentaine de secondes, il hocha très légèrement la tête et dit,

— Oui monsieur Jennings, je prends l’affaire. Vous avez bien fait de venir nous voir rapidement. Nous observions la Guilde, savez-vous, depuis sa création en fait. Ne le prenez pas personnellement, notre service de renseignements nous informe de tout ce qu’il se passe dans la Ceinture et même au-delà. Vous savez, une entreprise comme la nôtre est obligée d’être au courant de tout ce qu’il se passe. Voyez-vous, notre service de renseignements nous avait prévenus qu’un nouveau joueur était entré dans la danse et pour être tout à fait franc, nous nous attendions à ce que vous veniez nous voir. Bien, voici ce que je vous propose comme stratégie.

Pendant l’heure qui suivit, Lazarsfeld exposa point par point les actions qu’il allait entreprendre pour légaliser le statut de la Guilde. Il expliqua également que cette légalisation aurait pour effet que des bâtiments de la Guilde pourraient entreprendre le blocage des docks sans que la Marine ceinturienne ne puisse intervenir pour les déloger. En gros, via toute une série d’actions légales, Lazarsfeld allait s’arranger pour que les autorités ceinturiennes n’aient pas le droit d’intervenir contre les actions politiques de la Guilde. De plus, il expliqua comment il allait attaquer Interéchange par rapport aux clauses abusives des contrats de travail et leur stratégie de dumping dans le but d’avoir le monopôle du marché du transport. Michael lui objecta qu’Interéchange allait se replier sur d’autres systèmes et que ça n’aurait que peu d’incidence. Lazarsfeld lui dit qu’il se trompait, car, bien au contraire, les conséquences allaient être terribles. Les mesures anti-trusts, apprit-il, étaient en vigueur dans tous les systèmes et que par relation de cause à effet, leurs accréditations et leurs accès aux docks seraient suspendus provisoirement dans tous les systèmes durant toute la durée du procès. La conséquence majeure serait qu’ils perdraient des millions par jour pendant plusieurs semaines. De plus, en attendant le jugement qui devrait leur faire fermer boutique, comme la Guilde allait bloquer la partie de leurs opérations encore en activité, il était bien possible qu’ils proposent de rendre les armes, faute de revenus, en échange d’un arrangement dont la Guilde fixerait toutes les conditions.

— Mais là, je spécule, dit l’avocat. Je spécule, mais selon toute probabilité, c’est ce qu’ils feront pour survivre. Vous savez, j’ai entendu dire que leurs investisseurs deviennent vite frileux quand les tribunaux s’en mêlent et que des grèves éclatent à gauche ou à droite. Notre service de renseignements nous a fourni des informations sur eux aussi, voyez-vous, bien que nous ne sachions pas qui ils sont exactement.

Au terme de la longue démonstration du juriste, Michael demanda quand il pourrait lancer les premières actions de blocage.

— Vous savez Maître, il y a un allié de la Guilde qui attend que vous donniez le feu vert pour… 

— Oui, vous pouvez dire à monsieur Ilir Lazimi qu’il peut déjà lancer les premières opérations de sabotages, lui répondit-il. On va se charger des aspects juridiques.

Interloqué, Michael n’eut pas besoin de lui poser la question, car Lazarsfeld lui dit avec un léger sourire,

— Comme je l’ai évoqué, nous avons un très bon service de renseignements.

Il reprit ensuite,

En fait, nous allons aussi demander officiellement une investigation aux autorités ceinturiennes pour de possibles traitements inhumains et dégradants à bord des bâtiments d’Interéchange. Nous dirons qu’on initie cette action sur base de plaintes de certains de nos clients qui désirent rester anonymes pour des raisons évidentes de sécurité. Naturellement, notre service presse fera discrètement fuiter l’information. De ce fait, le temps que la Guilde acquiert un statut légal, toute action entreprise contre les bâtiments d’Interéchange sera considérée comme légitime et ne pourra faire l’objet d’aucune poursuite à l’encontre des vaisseaux impliqués dans ces actions de blocage. Dans la pratique, il s’agira juste de citoyens indignés qui interviennent pour rétablir l’ordre. Officiellement, ces actions entreprises seront celles de vaisseaux civils qui agissent contre des actes apparentés à de la piraterie. Sauf qu’en fait, il s’agira des bâtiments de la Guilde. Donc pas vu, pas pris…

« Machiavélique, cet homme est le diable ! Mieux vaut l’avoir de notre côté. », pensa Michael, impressionné.

— Très bien, dit Michael d’un ton neutre. Je pense que nous avons donc couvert tous les angles.

— Je le pense aussi. répondit Lazarsfeld.

— Dans ce cas, faites parvenir vos premiers émoluments au siège de la Guilde et nous les réglerons immédiatement.

Ils se saluèrent et Michael prit congé.

En quittant les bureaux de Stern, Lazarsfeld et Associés, Michael appela Ilir et lui donna le feu vert pour lancer la grève. Ensuite, tout s’enchaîna très vite et la grève paralysa immédiatement la majeure partie des opérations d’Interéchange.

Deux jours plus tard, la presse révéla qu’Interéchange était sous le coup d’une investigation de la part des autorités ceinturiennes, pour la possible utilisation d’esclaves à bord de leurs bâtiments. À la vue de ces informations, Michael éclata de rire en se disant que le service presse de l’avocat avait vraiment fait très fort. Ainsi, conformément aux instructions de Lazarsfeld, les opérations de blocage des docks commencèrent directement après la publication de ces informations. Le blocage eut pour effet d’achever de paralyser l’intégralité de leurs opérations. Sans surprises, il y eut des milliers d’équipages de vaisseaux volontaires pour réaliser les opérations de blocages. En fait, la plupart des capitaines prêts à entrer dans la mêlée, y seraient même allés sans la compensation financière, ni la protection juridique proposée par la Guilde. Dans l’ensemble, peut-être 80 % des transporteurs freelances s’étaient ligués contre Interéchange sous la bannière de la Guilde.

Quelques mois plus tard, sur le plan judiciaire, tout s’est passé comme Lazarsfeld l’avait envisagé. Même si le jugement n’était pas encore rendu, tout semblait accabler Interéchange. En effet, l’argumentaire assassin des avocats de Stern, Lazarsfeld et Associés avait, durant le procès, mis en lumière et littéralement laminé tous leurs arrangements secrets, en mettant en évidence l’illégalité, d’une part, des clauses d’exclusivité et, d’autre part, des manœuvres abusives de dumping. Trois mois plus tard, alors que toute l’industrie d’Interéchange était à l’arrêt, comme Lazarsfeld l’avait prédit, les responsables d’Interéchange demandèrent une entrevue afin de tenter “une sortie de crise” comme ils dirent. Mais évidemment, ils étaient financièrement à l’agonie. Les avocats de la guilde ont en effet estimé leurs pertes à plusieurs millions par jour, ce qui impliquait que le capital de leurs investisseurs fondait comme neige au soleil. Michael en discuta avec Lazarsfeld.

— Maître, comment se fait-il qu’ils n’aient pas encore jeté l’éponge et déposé le bilan ?

— C’est un coup de poker ! Ils savent qu’en cas de succès, les bénéfices engendrés par leur entreprise seront les plus élevés de tous les temps. Dès lors, les ressources investies passeront en pertes et profits et auront même l’air dérisoire par rapport aux gains potentiels.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? On va jusqu’au verdict où on passe un arrangement avec eux ?

— Ça, c’est une question stratégique sur laquelle je ne peux pas me prononcer. Par contre, ce que je peux vous dire en tant que juriste, c’est qu’il y a de fortes probabilités pour que nous gagnions cette manche. Évidemment, ils peuvent encore se pourvoir en appel, ce qui allongera le processus et engendrera des coûts supplémentaires pour la Guilde. D’un autre côté, si on va jusqu’au bout, finalement, en considérant qu’on gagne, avec les pénalités, les amendes infligées et les indemnités compensatoires qu’ils devront payer, là, ils seront définitivement hors-jeu.

— La Guilde a les moyens de continuer. Alors, quelles seraient nos chances en appel ? demanda Michael.

— En l’absence d’éléments nouveaux, les mêmes qu’en première instance, je dirais. Sauf que je vous rappelle que ce n’est jamais certain. Bien que nous ayons couvert tous les angles, le jugement peut nous être défavorable d’une manière ou d’une autre et ça, par définition, on ne peut pas le savoir à l’avance. Cependant, notre service de renseignements pense qu’ils n’ont plus d’autres cartes dans leur manche. Ce n’est bien entendu pas une certitude, en fait…

Il marqua une pause pour réfléchir en se frottant le menton comme à son habitude.

Mike, qui commençait à connaître Lazarsfeld, su qu’à ce moment-là, l’avocat réfléchissait profondément. Il ne l’interrompit donc pas dans ses pensées.

Dans sa réflexion, Howard Lazarsfeld se disait qu’il était lui-même l’héritier d’une famille d’avocats et de professionnels de la loi depuis plusieurs siècles. D’abord en Union Soviétique, pensa-t-il. Ensuite en Terre Sainte d’Israël pour enchaîner après dans les hautes tours de Manhattan jusqu’à aujourd’hui, dans les nouveaux territoires de la Ceinture. « Ça en fait du monde », se dit-il. Tous les textes de lois sur lesquels ses ancêtres avaient travaillé, étaient tous différents d’un pays à l’autre et d’une époque à l’autre, mais il y avait toujours un principe constant sur lequel son père, lui aussi un grand juriste, moins fort que lui techniquement, mais beaucoup plus rusé, avait toujours insisté. Il reprit sa démonstration et dit à Michael,

— Mon père, lui-même un grand juriste comme mon grand-père, mon arrière-grand-père et même mes ancêtres encore avant, me disait souvent, “Howard, aie une confiance modérée en des textes de lois, mais jamais en des certitudes quant à l’issue d’un procès !”. Et il savait de quoi il parlait le bougre, car il en a perdu des procès. dit-il, faussement modeste avant de se reprendre,

Bon, c’est vrai qu’il n’en a perdu que très peu en réalité. En fait non, il n’a jamais perdu de procès, mais ça aurait pu lui arriver. Enfin théoriquement, voyez-vous. Mais, s’il n’a jamais perdu de procès, c’est parce que justement, des principes méta-juridiques comme celui-là gouvernaient ses stratégies !

Michael prit très sérieusement en considération ce propos. Il accepta donc cette entrevue avec les gens d’Interéchange. De toute façon, pour lui, c’était non négociable : soit ils cèdent sur tous les points séance tenante, soit ils attendent le jugement. Et quand bien même le jugement serait défavorable à la Guilde, les actions de sabotages, au demeurant bien plus efficaces que les actions judiciaires, continueraient et le résultat serait de toute façon identique. « Quoi qu’il en soit, ils sont foutus. », se dit-il.

Cette fois-ci, ce serait à eux de se déplacer. « Ils devront secouer leur graisse et venir dans les locaux de la Guilde ! », se dit Michael. Il ne se déplacerait pas. Et d’ailleurs pourquoi le ferait-il ? Il était en position de force, après tout. Il le savait et eux aussi le savaient. Ils acceptèrent donc le lieu et la date de l’entrevue imposés par Michael.

Le jour de l’entrevue, les trois représentants d’Interéchange qui arrivèrent dans les locaux de la Guilde n’en menaient pas bien large. Quand ils entrèrent dans le bureau de Michael, celui-ci resta assis et se contenta de les toiser. Michael reconnut immédiatement ces trois hommes qui lui avaient posé un ultimatum huit mois plus tôt et, assis confortablement dans son fauteuil, il ne put s’empêcher de leur lancer en guise de salutations, un très tonitruant, « Tiens donc, comme on se retrouve ! », en affichant un sourire sardonique. Dans la salle de réunion, les trois hommes cherchèrent du regard des chaises sur lesquelles s’asseoir, mais Michael, qui avait décidé d’y aller sans ménagement, les laissa debout. « Comme ça, ils savent qu’ils sont en territoire hostile, que je ne suis pas leur copain et qu’il n’y aura pas de compromis. », pensa-t-il. L’un d’eux prit enfin la parole,

— Pourrions-nous avoir des chaises ?

Michael, qui avait préparé son coup à l’avance, ne répondit pas immédiatement, attendit quelques secondes et appuya sur l’interphone.

— Melissa, tu peux apporter trois chaises, s’il te plaît ?

Melissa, qui avait été intégrée et préparée au scénario, suivait la scène avec sa collègue sur un moniteur depuis son propre bureau. Elles s’amusaient beaucoup et avaient bien du mal à contenir leurs éclats de rire. Cependant, tant bien que mal, Mélissa se concentra sur son rôle sous les encouragements de sa collègue et prit son air le plus dédaigneux en se disant, « Aller, je dois seulement tenir quelques secondes ! ». Elle entra dans la salle de conférence en tirant son air le plus pincé, déposa trois tabourets en plastique empilés les uns sur les autres et sortit aussitôt sans un mot ni un regard pour les trois hommes qui attendaient. Dès qu’elle fut revenue à son poste d’observation, elle ne put s’empêcher de succomber à un fou rire avec sa collègue dès qu’elle fut installée. La séance ciné pouvait continuer, à la bonne heure ! se dirent-elles.

Michael aussi s’amusait beaucoup, mais n’en montra rien à ses adversaires, ou plus précisément à ses ennemis, car c’est bien comme ça qu’il les voyait et sans doute à juste titre.

Dès qu’ils furent très inconfortablement assis sur leur tabouret en plastique, Michael leur dit de manière très cavalière,

— Bon, qu’est-ce que vous voulez ?

— Eh bien, nous venons négocier une sortie de crise. Nous espérons tomber sur un compromis dans lequel tout le monde s’y retrouve.

— Je crois qu’il y a un malentendu. Il n’y aura aucun compromis. Soit vous cédez sur tous les points : dumping et clauses abusives, soit on attend le verdict du tribunal qui est prévu dans trois jours. Et vous comme moi, nous savons que ça sonne votre mise au chômage définitive.

L’individu sur la gauche, probablement un juriste, dit,

— N’en soyez pas si sûr, vous n’êtes pas en transmission de pensées avec le juge, il se peut que…

Michael le coupa et dit d’un ton assertif,

— Je n’en suis pas sûr, j’en suis certain ! Parce que même dans le cas fort improbable où le jugement nous serait défavorable, la grève et les opérations de blocage continuerons. Et vous n’avez encore rien vu ! Michael marqua une courte pause avant de reprendre,

Je vous résume la situation. Il n’y a absolument aucun scénario dans lequel vous gagnez. C’est la Guilde des Transporteurs que vous avez en face de vous ! Combattez-nous et nous vous détruirons !

Alors que Lazarsfeld lui avait pourtant bien dit de ne pas les menacer directement, Michael, qui en avait assez de faire dans la dentelle, avait décidé de se lâcher carrément. Cependant, malgré les avertissements de son avocat, il remarqua qu’il avait fait mouche. Celui qui devait-être le juriste se ratatina immédiatement sur sa chaise et ne dit plus rien. L’individu du milieu, « Sans doute le CEO ou un machin du genre. », spécula Michael, lui dit,

— Nous devons nous entretenir un instant.

— Faites donc. dit Michael d’un air suffisant sans bouger d’un pouce de son fauteuil.

Les trois hommes eurent un court conciliabule dans une langue étrangère que Michael identifia comme un ancien dialecte nordique. « Peut-être du suédois… peu importe. », pensa-t-il. Et celui qui devait être le décisionnaire dit ensuite à Michael, d’un air las,

— C’est bon, nous acceptons toutes vos revendications.

« Battre le fer tant qu’il est chaud. », songea Michael. Il ne répondit pas et dit à l’interphone,

— Mélissa, apporte-nous les documents, s’il te plaît.

La secrétaire s’exécuta et apporta les documents de leur reddition inconditionnelle prévus bien avant leur arrivée.

Ils signèrent donc tous les documents préparés par Lazarsfeld, ce qui mit fin au conflit qui les opposait. Durant la signature des documents par le décisionnaire, celui qui devait-être le juriste, dit,

— Vous aviez préparé les documents à l’avance, vous saviez que nous céderions.

— Naturellement. Quel autre choix aviez-vous ? répondit simplement Michael.

Sans triomphalisme, Michael fît un court communiqué de presse pour expliquer qu’Interéchange avait accédé à leurs revendications. Il déclara qu’ils s’aligneraient sans délai aux bonnes pratiques d’un marché concurrentiel et qu’ils respecteraient la liberté de travail garantie par le droit inaliénable de la liberté individuelle de tout un chacun. Le mois suivant l’annonce, la Guilde enregistra une augmentation de ses membres de 83 %. Elle était désormais l’organisation professionnelle la plus puissante que l’Histoire ait jamais connue en termes d’affiliés. Mais vu ses méthodes et son poids, elle était aussi l’organisation professionnelle la plus crainte et la plus surveillée de toute l’Union des Planètes indépendantes.

Qui veut la paix prépare la guerre

Trois ans s’étaient écoulés depuis les débuts de la Guilde et l’affaire « Interéchange » mais durant ce temps, Michael n’avait pas chômé. La Guilde avait en effet dû intervenir à de multiples reprises contre des entreprises qui abusaient de leur poids contre leurs sous-traitants ou leurs employés. Cependant, après leur action contre Interéchange, il suffisait généralement que Michael envoie un mail aux entreprises contrevenantes pour qu’elles se calment et se remettent à travailler proprement. La Guilde, qui était devenue une organisation colossale, avait désormais plusieurs départements : presse, sécurité, informatique, finance, scientifique et légal. Chacun avait une utilité spécifique, cependant, aucun n’était particulièrement surchargé de travail. Le département sécurité par exemple, était en fait un service rudimentaire composé de quelques gardes non armés, qui veillaient sur les bureaux de la Guilde principalement pendant la nuit. Le département scientifique, quant à lui, avait pour tâche principale la veille technologique. Ce département était composé d’une seule personne, Torstein, un jeune physicien qui avait pour mission d’identifier les dernières innovations en matière de propulsion spatiale et de navigation. Comme il n’avait pas grand-chose à faire non plus, il passait la plupart de son temps à faire des recherches et à rédiger des articles scientifiques qui étaient publiés dans la rubrique tech de la gazette de la Guilde. Évidemment, la plupart du temps, personne n’y comprenait rien. Néanmoins, ça donnait à la gazette un cachet intellectuel, ce qui la présentait sous un jour sérieux et très professionnel, pensait Michael.

Il savait toutefois que la Guilde avait acquis un pouvoir énorme, mais il n’en usait qu’avec une extrême parcimonie. Malgré sa prudence, des agences gouvernementales et des entreprises multiplanétaires commençaient à s’intéresser de près à leurs activités. De trop près en fait et ça devenait dangereux. « Si vis pacem parabellum », pensa-t-il. « Dans quelle mesure pourrais-je monter un service de sécurité et de renseignements digne de ce nom sans tomber dans l’illégalité, ou même dans l’organisation terroriste ? ». Il savait qu’il fallait être prudent avec ces choses, car ça pouvait très vite tourner au vinaigre. Il appela donc Maître Lazarsfeld pour en discuter. Comme de coutume, ils se virent dans le QG de la Guilde sur Cérès. Michael exposa le propos à Lazarsfeld et demanda son avis,

— Bien, qu’en pensez-vous, Maître ?

— Hum, c’est délicat. En fait, ce dont vous me parlez là, c’est de créer une armée en somme.

— N’exagérons rien. Compte tenu des moyens financiers et humains de la Guilde, il est vrai que ce service serait imposant, mais pas de la taille d’une armée quand même.

— Écoutez Michael, pour le service de renseignements, il n’y a pas de problème. Toutes les entreprises d’une certaine taille en ont un. Mais pour le service de sécurité, c’est autre chose. Si vous m’aviez parlé d’une dizaine de gardes du corps et d’agents de sécurité, ça, ça ne pose aucun problème. Sauf que là, vous me parlez de bâtiments de guerre et de centaines de soldats équipés de matériel militaire dernier cri. Ça, c’est une tout autre affaire, voyez-vous. Déjà, vous êtes surveillé de très près par à peu près tout le monde, car beaucoup vous considèrent d’ores et déjà comme une menace. Alors, si vous montez une organisation pareille, vous serez blacklisté automatiquement par tous les systèmes et il se pourrait même qu’ils déclarent votre organisation illégale et que Mars par exemple, pour ne citer qu’elle, envoient leurs croiseurs pour capturer votre flotte. Et à mon avis, c’est ce qu’ils feront. Non, pour moi, c’est une très mauvaise idée.

— Y a-t-il une solution pour que nous puissions monter une telle organisation de manière légale ?

L’air embarrassé, Lazarsfeld fit la moue et dit,

— Laissez-moi consulter mes codes, je vais voir ce que je peux faire.

Lazarsfeld se mit alors à consulter ses codes et textes de lois sur sa tablette, il la reposa ensuite et se mit à réfléchir. Michael l’ayant déjà vu comme ça à de multiples reprises, savait que dans ces moments, son cerveau de génie du droit tournait à 10’000 km/h pour trouver une solution à laquelle personne n’avait jamais pensé auparavant. Après quelques minutes, il dit,

— Oui, je pense que c’est possible, il y a bien un moyen. En fait, vous devriez fragmenter votre armée en une multitude d’agences de sécurité et de sociétés militaires privées indépendantes. Chaque société demandera un agrément à une des 54 entités politiques. Ça brouillera les pistes en quelque sorte. Cependant, l’intégralité des parts de chaque société sera détenue par une société tierce, dont la Guilde, sera l’unique actionnaire. Et enfin, vous nommerez un administrateur à la tête de cette société qui sera en fait la société mère de toutes ces entreprises. De la sorte, la Guilde sera l’actionnaire unique de cette société tierce dont l’administrateur sera le donneur d’ordre de toutes ces entreprises. Naturellement, cet homme ne sera qu’un homme de paille en quelque sorte, qui ne fera qu’appliquer vos directives. Ainsi, dans les faits, vous dirigerez une armée. Cependant, ces entreprises devront être actives pour ne pas perdre leur agrément et donc elles devront avoir des clients. Ce n’est pas plus mal, car à terme, voyez-vous, cette opération sera autofinancée et rapportera de l’argent à la Guilde, et même beaucoup d’argent.

Michael était bluffé, une fois de plus, Lazarsfeld avait trouvé une solution géniale à un problème en apparence insoluble.

— Parfait Maître, nous allons donc procéder de la sorte. Demandez à votre équipe de préparer tous les actes, je vous prie.

— Bien sûr Michael, je m’en occupe.

Michael réfléchissait aux hommes qui allaient constituer cette armée. En fait, pour la section renseignements, ils songeaient aux hackers qu’il connaissait. Il s’agissait en général de cypherpunks qui diffusaient depuis leurs vaisseaux spatiaux des programmes illégaux et des infos top secrètes sur des entreprises et des gouvernements corrompus. Pour la section sécurité, ils pensaient aux contrebandiers et aux mineurs d’astéroïdes clandestins. Tous ces cowboys avaient affiché publiquement leur soutien à la Guilde et avaient une expérience militaire pour la plupart. Il se dit que s’il devait se constituer une armée et un service de renseignements digne de ce nom, autant commencer par ceux qu’il connaissait. Il en avait déjà parlé à Ilir, et ce dernier, qui connaissait pas mal de monde aussi, avait suggéré l’idée d’engager des pirates de l’espace. Mais Michael avait refusé catégoriquement sa suggestion, car il considérait les pirates, sans doute à juste titre, comme une bande de voleurs et d’assassins. Ilir reconnut son objection et dit qu’il avait lancé ça dans le feu de la conversation sans vraiment y réfléchir. Ainsi, il avait arrêté son choix sur les contrebandiers et les hackers. Néanmoins, il savait que ces gens, épris de liberté et refusant systématiquement toute autorité, se montreraient difficiles à convaincre. Il se dit également qu’il aurait plus de chance d’en avoir certains en leur proposant des partenariats rémunérés au lieu de contrats classiques de sous-traitances. Toutefois, il ne se faisait pas d’illusion, il se dit qu’il en aurait peut-être 5 ou 10 sur la centaine qu’il connaissait. Il entreprit donc de les contacter tous personnellement et à sa grande surprise, il s’était trompé. En effet, la plupart s’étaient montrés enthousiastes à l’idée de travailler avec la Guilde et tous ces cowboys acceptèrent directement l’offre de Michael. Ainsi, comme chaque capitaine avait entre 10 et 30 hommes sous son commandement, le personnel de sécurité et de renseignement se chiffrait à 1723 hommes. « C’est pas mal pour un début. », se dit-il.

Il fallut néanmoins quelques mois et quelques centaines d’autorisations à obtenir pour monter une cinquantaine d’entreprises militaires privées, mais grâce au magicien Lazarsfeld, tout s’est passé sans anicroche.

Après six mois de travail acharné, les entreprises de sécurité de la Guilde fonctionnaient à merveille. Certaines avaient même des contrats avec des gouvernements qui n’avaient pas les moyens militaires de couvrir tout leur espace territorial, là où des actes de pirateries avaient été recensés. La plupart du temps, les bâtiments de la Guilde avaient pour mission de patrouiller aux abords des voies de communication et de protéger certains sites sensibles tels que des champs d’astéroïdes miniers ou des infrastructures industrielles en orbite haute autour de géantes gazeuses. Néanmoins, ces entreprises de sécurité se sont montrées efficaces, car les actes de piraterie avaient diminué de moitié seulement cinq mois après leur entrée en service.

Le conseiller militaire de Michael, Raul Batista, un ancien haut gradé de la Marine martienne, vint le voir concernant une livraison d’armes. L’ancien colonel, comme de coutume, se tenait devant lui droit comme un mur et lui adressa la parole avec l’assurance du militaire.

— Monsieur, nous avons reçu notre cargaison de missiles tactiques. Nous pouvons les monter sur les appareils de la flotte dès aujourd’hui.

— Excellent, colonel. Excellent ! Parlez-moi plus en détail de ces nouveaux missiles, je vous prie.

— Bien-sûr. Il s’agit de missiles tactiques polyvalents air-air et air-sol propulsés par un ergol fonctionnant aussi bien dans le vide spatial que dans un espace atmosphérique. Ils sont équipés d’une ogive nucléaire de faible puissance, d’un peu plus de cinq tonnes et sans retombées radioactives en cas d’utilisation sur surface planétaire.

— Sans retombées radioactives ? Comment est-ce possible ?

— Ça monsieur, je ne saurais vous le dire. Je suis tacticien et stratège de formation, voyez-vous, mes compétences scientifiques sont insuffisantes pour me prononcer. Cependant, le département scientifique pourra vous informer si vous le désirez. Sur ces paroles, le militaire sortit de son classeur le descriptif technique des engins et le déposa sur le bureau.

— Très bien colonel, je vous remercie. Vous pouvez procéder au montage des missiles sur les appareils de la flotte.

Le militaire acquiesça d’un signe de tête et quitta la pièce.

Michael appela sa secrétaire Mélissa sur l’interphone,

— Mél, t’as vu le physicien aujourd’hui ?

— Nan Miky, je ne l’ai pas vu aujourd’hui. Je vais me renseigner, donne-moi une minute.

— Oui d’accord Mel, envoie-le-moi quand tu l’as trouvé, merci.

— Ça marche boss !

Michael souriait en écoutant le vieil accent traînant et la voix rugueuse de sa super secrétaire. Cette pétillante jeune femme, très blonde et très vulgaire, était là depuis les tout premiers jours de la Guilde. Elle avait en effet accompagné Michael dans toutes ses tribulations et l’avait assisté dans chaque bataille. De plus, elle connaissait absolument toutes les ficelles du métier et certaines même qui étaient inconnues de Michael, voire de Lazarsfeld lui-même. Par ailleurs, elle était capable de trouver n’importe qui dans toute l’Union en moins d’un quart d’heure. Lazarsfeld avait même demandé à Michael s’il pouvait la débaucher pour son cabinet d’avocat. Ce à quoi Michael avait répondu,

« Demandez à la principale intéressée, je ne peux pas prendre cette décision pour elle. ».

Heureusement pour lui, elle avait décliné poliment le poste pourtant très généreusement rémunéré que lui avait proposé l’avocat. De fait, il se demandait souvent ce qu’il ferait sans elle. Au vu de la manière dont elle le regardait, Michael se doutait que si elle avait refusé l’offre de Lazarsfeld, c’était sans doute parce qu’elle devait-être secrètement amoureuse de lui. Cependant, il balayait cette idée d’un revers de la main à chaque fois qu’il y pensait. « Trop occupé, c’est bon, je passe mon tour. », se disait-il systématiquement, même si cette idée saugrenue lui traversait l’esprit de plus en plus souvent… L’interphone retentit,

— Patron, le physicien est là !

— Vas-y, fais-le entrer.

Le jeune scientifique entra dans le bureau. Comme à son habitude, ses cheveux blonds étaient en pétard, son dos était légèrement voûté et ses petites lunettes rondes cerclaient des yeux visiblement fatigués.

« L’exact opposé du militaire. Ces gens sont d’authentiques caricatures ambulantes… », se dit Michael, assez amusé par ce constat.

— Ça va Torstein ? Vous avez l’air fatigué.

— Oui Michael, c’est vrai, je travaille sur un nouvel article, voyez-vous. Il me prend pas mal d’énergie.

— Sur quoi travaillez-vous ? se risqua-t-il.

— Sur une nouvelle approche de la topologie de l’espace-temps dans une singularité de Morris-Thorne.

— Ah… euh oui. bredouilla-t-il misérablement, n’ayant pas compris un traître mot de ce qu’il venait de dire.

Mais Michael, en très bon communicateur, rebondit immédiatement pour ne pas laisser le malaise s’insinuer.

— Bien, reprit-il d’une voix vive. J’ai besoin de vos lumières sur les têtes nucléaires de mes nouveaux missiles. Pouvez-vous m’en parler en prenant en considération que je ne suis pas un expert. Il tendit le descriptif à Torstein qui en entreprit la lecture. Tout en parcourant les pages du document, il dit,

— Il s’agit de missiles à têtes nucléaires de faible intensité, hum… c’est de la haute technologie en fait. Ils sont équipés d’ogives à antimatière, euh… oui, c’est ça. Chaque tête dispose de 20,833 nanogrammes d’antimatière confinés dans un puissant champ électromagnétique. Leur puissance est donc de 22470 mégajoules ou 5,37 tonnes de TNT, soit à peu près 3 000 fois moins que la bombe d’Hiroshima, si vous préférez.

— Très bien, mais je ne vois pas bien ce que ça représente, quelle est leur capacité de destruction ?

— Elle est relativement limitée en fait. On peut estimer que la boule de feu de l’explosion serait de quelques dizaines de mètres tout au plus et causerait de sérieux dégâts sur un rayon de 500 mètres à la ronde. Au niveau aérospatial, ça peut détruire n’importe quel astronef et au sol, ça peut détruire des véhicules blindés et des bâtiments en béton armé comme des bunkers par exemple, à condition que l’on tire directement dessus, car leur puissance est de faible intensité. Naturellement, sur des soldats d’infanterie, ce serait un carnage sur un rayon de 500 mètres autour du point d’impact, il n’y aurait aucun survivant dans ce rayon.

— Parfait, je vois, mais il y a une chose qui m’échappe, ce sont des ogives nucléaires et pourtant, mon conseiller militaire m’a affirmé qu’elles sont sans retombées radioactives. Je dois dire que je suis assez perplexe sur ce point.

— Oui, cette confusion est normal. En réalité, lors de l’explosion de charges nucléaires classiques, une grande quantité de matériaux fissiles hautement radioactifs produits par transmutation de l’uranium est éjectée dans l’atmosphère. Il s’agit de césium 137, de strontium 90, de plutonium, de cobalt 60 et d’autres isotopes hautement radioactifs. Mais ici, il n’y a aucun matériau fissile dans ces missiles. C’est l’antimatière qui, en s’annihilant au contact de la matière, produit une déflagration de forte puissance. C’est pour ça qu’ils sont sans retombées et qu’il en faut très peu pour produire une grande quantité d’énergie thermique.

Michael en avait assez entendu pour le besoin de ses opérations, cependant, comme l’exposé du physicien l’intéressait, il lui demanda de poursuivre.

— Continuez, je vous prie, parlez-moi un peu plus de cette antimatière comme source d’énergie.

— Bien sûr. En fait, pour schématiser, l’anti-matière, c’est de la matière avec une charge électrique opposée à la matière conventionnelle. Les protons ont une charge négative et les électrons ont une charge positive. Elle a été découverte par calcul durant le 20ᵉ siècle par Paul Dirac vers 1930, je crois. Ensuite, elle a été synthétisée au début du 21ᵉ siècle dans les collisionneurs de particules de l’époque. Son étrange capacité énergétique vient du fait qu’elle s’annihile au contact de la matière baryonique, ou conventionnelle si vous voulez. Ainsi, 60% de la charge, soit 60% de l’anti-matière, est intégralement transformée en rayons gamma au contact de la matière. Les 40 % restants sont convertis en particules diverses comme des neutrinos et des antineutrinos qui n’interagissent pas avec la matière environnante. Dès lors, il en faut une très petite quantité pour faire beaucoup de dégâts dans le cas d’une arme. Ici, nous avons 20,833 nanogrammes d’antimatière par ogive et on sait que seulement 60% de cette masse est convertie en énergie, donc selon la formule E=mc², Torstein pris alors son antique calculette TI30, tapota dessus et reprit,

Nous avons 20,833 ng × 2 × (299792458 m/s)² − 40 % = 22470 mégajoules, ou ce qui nous donne 5,37 tonnes de TNT. Ça correspond bien aux fiches techniques. dit-il, en montrant le résultat sur sa calculette.

— Dans votre formule, pourquoi multipliez-vous par deux ? s’étonna Michael.

— Pour la matière et l’anti-matière. Les deux sont converties en énergie, précisa le physicien.

— Je vois. Mais dites-moi, si l’antimatière et la matière s’annihilent quand elles entrent en contact, ce genre d’ogive doit-être extrêmement instable ? En cas de rupture du confinement, ne peuvent-elles exploser spontanément ?

— Non, pas celles-ci. Il s’agit des nouveaux générateurs de champs de confinement électromagnétique. dit le physicien, en consultant les fiches techniques. J’en ai entendu parler, ils sont miniaturisés à l’extrême et leur résistance est très élevée. Apparemment, ils peuvent même résister à des tirs d’artillerie de très gros calibre ou à des explosions de forte intensité.

— D’accord, et comment est-ce possible ?

— Je ne suis pas très bon en physique des matériaux, mais je sais qu’ils sont protégés par plusieurs couches de graphène et de carbure de bore de très haute densité. Ça leur confère une résistance extrême pour une masse relativement faible.

— Et pour leur alimentation en énergie ?

— On a un générateur de champs de confinement miniaturisé qui est alimenté par une pile au lithium de dernière génération. Ça leur donne une autonomie théorique de 150 ans. En cas de baisse rapide du niveau d’énergie, ou lorsque son niveau atteint un seuil trop bas, une alarme s’active et il faut alors s’en débarrasser rapidement ou changer la batterie. En général, on conseille de s’en débarrasser le plus vite possible.

— Hum, 150 ans, on a le temps de voir venir. Ça va.

— Oui en effet, ce n’est pas un problème. De plus, ils ont l’avantage d’être légers et de petite taille comparé à des missiles tactiques conventionnels de puissance équivalente. Ils font à peine un mètre de longueur pour une cinquantaine de kilos. Vous pourriez en charger une centaine par vaisseau, prêts à faire feu. Ça fait une sacrée puissance de tir quand même ! Dites-moi, je ne connais qu’un seul endroit qui produit ce genre d’équipement, c’est le Centre de recherches militaires de Mars. Comment vous les êtes-vous procurés ?

Michael hésita un instant avant de répondre et dit,

— J’ai un contact qui peut obtenir pas mal de chose, hum… via un réseau… euh… de distribution légale, mais non officiel qui…

Torstein le coupa et dit,

— Je vois, c’est de la contrebande.

— C’est de la contrebande, oui. reconnut Michael du tac au tac. En fait, ça vient de contrebandiers qui n’ont pas voulu rejoindre la Guilde, mais qui nous fournissent des coups de mains de temps en temps.

— Vous risquez gros sans les autorisations.

— Nous les avons, tout est en règle.

Le physicien le regarda, surpris et demanda,

— Comment avez-vous fait ça ? C’est impossible.

— Mélissa. répondit-il simplement. C’est elle qui a tout arrangé.

— Ah oui, alors je comprends. répondit Torstein, qui savait que l’habilité et le pouvoir de séduction légendaire de la jeune femme, pouvaient abattre les défenses de n’importe quel fonctionnaire de l’administration et obtenir ainsi n’importe quelle autorisation.

— Avez-vous d’autres questions à me soumettre, Michael ?

— Non, c’est bon, je vous remercie.

Sur ce, le savant retourna travailler dans son laboratoire.

Ce que Michael ne dit toutefois pas au physicien, c’est qu’il en avait acquis 10’000 unités pour armer lourdement toute sa flotte. « Maintenant, si la Guilde a un problème de nature stratégique, ce sera vite réglé ! », pensa-t-il, en souriant.

L’attaque d’Amnesia

C’était une matinée comme une autre dans le bureau de Michael et comme à son habitude, il buvait son café tranquillement en regardant distraitement les titres des news économiques sur le fil d’actualité. Il songeait à l’article qu’il devait écrire sur la nouvelle législation concernant le fret de matériaux fissiles. Comme ça concernait un grand nombre de ses affiliés, il devait donc les informer des nouvelles dispositions en vigueur. Il se dit qu’il le rédigerait pendant l’après-midi et qu’il le mettrait en ligne sur le site de la gazette de la Guilde en fin de journée. Il n’était cependant pas pressé de s’y mettre, car aujourd’hui, comme tous les autres jours de ces dernières semaines, il avait franchement la flemme. Toutefois, il savait que ça allait passer dans le courant de la matinée après sa deuxième ou troisième tasse de café. Il faisait en effet un peu trop calme ces derniers temps et il avait envie d’un peu de mouvement. Il aurait voulu avoir à gérer un bon gros procès par exemple, une négociation délicate, une grève, ou même un bon vieux blocage. Ça faisait trop longtemps que la Guilde n’avait pas eu maille à partir avec un adversaire digne de ce nom. Il s’ennuyait sérieusement en fait. Il en était même au stade où il se disait qu’il sortirait bien avec Mel pour se changer un peu les idées, alors qu’il se l’était pourtant formellement interdit.

Ce qu’il ne savait pas, c’est que ses désirs d’actions et d’aventures spatiales allaient devenir réalité pas plus tard que ce matin-là.

La sonnette de l’interphone retentit.

— Oui Mél, qu’y a-t-il ?

— Richard Johnson de Blue Sky veux te parler, boss.

— OK, transmets l’appel.

— Nan boss, il est là en personne.

— En personne ? dit-il, interloqué. Il a fait le trajet jusqu’à Cérès depuis Blue Sky pour me voir ? De quoi s’agit-il ? Pourquoi il n’a pas appelé avant ?

— Je n’en sais rien Miky, il dit que c’est confidentiel et de la plus haute importance.

— Où est-il ?

— Dans la salle d’attente.

— Bon, d’accord, fais-le entrer.

Michael, qui avait l’intention de passer sa matinée à rêvasser, râlait de devoir assister à cette réunion impromptue. « Soit, ça fait partie du job. », se dit-il, et en plus, il entretenait de très bons rapports avec Richard Johnson. « Je me demande bien ce qu’il veut quand même. », se demanda-t-il, intrigué.

Richard Johnson entra dans le bureau et Michael se leva pour lui serrer la main.

— Comment ça va Richard ? Viens, assieds-toi, je t’offre un café ?

— Oui, je veux bien, merci.

Mike demanda à Mél de lui apporter deux cafés et demanda ensuite à Richard la raison de sa présence.

— Alors Rick, qu’est-ce qui te fait venir de Blue Sky ?

— Tu connais le cadran Beta 483516 ?

Michael réfléchit un instant et dit,

— Oui ça me dit vaguement quelque chose. Je sais qu’il n’y a pas de planète habitable dans ce secteur, Starmap y a bien recensé quelques mondes miniers potentiellement exploitables, sinon…

— Eh bien moi, j’ai entendu plein de choses. Il y a quelques mois, j’ai entendu des rumeurs. Rien de très inhabituel, sais-tu : juste des histoires de piraterie, d’expériences militaires secrètes, de phénomènes spatiaux inexpliqués et même des histoires de vaisseaux aliens.

— Oui, les ragots de bistrots habituels en somme.

— En effet, sauf que les rumeurs de ce type vont et viennent. On en entend parler quelques jours, voire quelques semaines tout au plus et ensuite, c’est un autre secteur qui est incriminé par des légendes de poivrots.

— Oui, sans doute. Mais où veux-tu en venir ?

— Eh bien là, ça fait des mois que ça dure. C’est à un tel point que mes cargos font des détours pour éviter ce secteur. Mes capitaines refusent de passer par là. Là-dessus, comme ça rallonge mes délais de livraisons, j’ai demandé à une de nos agences de renseignements d’enquêter discrètement sur ce secteur.

Michael était d’abord surpris de ne pas être au courant, mais après tout, il n’y avait rien d’étonnant : il ne consultait pas tous les rapports de toutes ses agences de sécurité. Il lui fit cependant la remarque.

— C’est curieux, je n’ai rien entendu à ce propos.

— C’est normal, c’était une toute petite opération de routine et j’ai demandé une discrétion absolue.

— Ah d’accord, je comprends. dit Michael.

— En fait, un agent sous couverture, dont je suis le seul à connaître l’existence, a fait une enquête dans le milieu de la piraterie. Cette enquête l’a menée de station en station sur une planète habitable mais non répertoriée, du cadran Beta 483516.

— D’accord, et que se passe-t-il sur cette planète ?

— C’est une base de la mafia et plus encore. Des pirates de toute la galaxie s’y rencontrent pour élaborer leurs plans et y faire leurs trucs de mafieux en quelque sorte : casinos clandestins, trafics d’esclaves, cultures de champs de pavots, labos de méthamphétamine, j’en passe et des meilleurs.

— Tu as été voir la police ? C’est de leur ressort, le corps expéditionnaire de Blue sky où de toute autre planète pourrait régler ça rapidement.

— Eh bien non, c’est ça le problème. Il y a deux points : le premier, c’est que la mafia paye un tas de flics de Blue Sky et de plein d’autres planètes pour qu’ils regardent ailleurs. Le second, c’est que ce secteur n’est sous la juridiction de personne. En gros, si on n’intervient pas nous-mêmes, personne ne va lever le petit doigt.

— De quoi parles-tu Richard ? On ne va pas y aller. D’accord, cet endroit ressemble à l’enfer, mais que veux-tu qu’on y fasse ? Nous ne sommes pas une agence militaire et encore moins des justiciers interplanétaires, nous ne pouvons pas intervenir là-dedans. Ça, c’est un problème qui concerne la sécurité interplanétaire, ce n’est pas notre affaire. Et je te rappelle que Stern, Lazarsfeld et Associés combat en permanence des actions en justice qui ont pour but de nous faire passer pour une association de malfaiteurs ou même une organisation terroriste. Alors, si on attaque une base de la mafia, à ton avis, que va-t-il se passer après ? On va nous remettre une médaille, peut-être ? On va tous se retrouver en taule et c’est tout ! dit Michael, d’un ton définitif.

— Je savais que tu allais dire ça Mike et j’ai gardé le meilleur pour la fin. répondit-il avec un petit sourire. Tu te souviens de nos « chers amis » de chez Interéchange ?

— Oui évidemment, qu’y a-t-il avec Interéchange ?

— Eh bien, je vais te le dire. Mon agent secret n’a pas chômé, sais-tu. Il s’est rendu sur cette planète qu’ils appellent Amnesia en se faisant passer pour un pirate de l’espace. Son enquête sur place prouve qu’Interéchange y est présente et recrute des pirates pour mener toute une série d’opérations contre la Guilde. On parle d’attaques terroristes contre nos agences de sécurité et contre des cargos qui sont protégés par la Guilde. Leur but serait de nous discréditer en tant que protection fiable et d’émousser notre soutien populaire. Ensuite, dès leurs basses manœuvres accomplies, ils reprendront leurs activités comme avant avec la protection des pirates qui seraient grassement rémunérés pour ne pas attaquer les cargos d’Interéchange. Et nous, nous serons hors-jeu. C’est leur plan !

— Ton agent a-t-il des preuves tangibles de ce qu’il avance ? demanda Michael, intrigué.

— Des enregistrements audio, vidéos et même des ordres de missions avec un descriptif technique de nos voies de navigations et de nos systèmes de défense.

Michael réfléchit et se dit qu’il devait vérifier cette information. Il appuya sur l’interphone et dit,

— Melissa, trouve-moi Lazimi et fais-le venir sur-le-champ, c’est urgent !

— OK, boss.

Dix minutes plus tard, Ilir arriva dans le bureau de Michael.

— Salut Michael, il paraît que c’est urgent, que se passe-t-il ?

Ilir salua d’un signe de tête Richard Johnson qu’il connaissait de vue.

— Salut Ilir, viens assieds-toi. dit Michael.

Michael n’y alla pas par quatre chemins et dit à Ilir,

— Ilir, c’est quoi Amnesia ?

Ilir, visiblement embarrassé et surpris, dit,

— Je n’y suis jamais allé Michael, je te le jure. Mais je connais. Amnesia est une itération de l’enfer. C’est un casino géant et bien d’autres choses encore bien plus sales, mais je te passe les détails. Je précise aussi que je n’ai aucun intérêt en commun avec eux. J’ai toujours marché à 100 % avec la Guilde.

— Je sais Ilir, je ne t’accuse de rien. Il me fallait simplement une confirmation de ta part sur l’existence de ce lieu.

Pour ne pas le mettre à la porte de manière trop abrupte, il aborda aussi avec lui quelques points mineurs concernant ses problèmes d’approvisionnements que Michael avait réglés. Après quoi, Ilir le remercia et partit. Dès qu’Ilir fut sorti, Michael regarda Richard Johnson et dit,

— C’est bon, on entre dans la mêlée. On n’a pas le choix.

Richard Johnson, qui était lui-même un ancien contrebandier à la gâchette facile, lui répondit simplement par un hochement de tête accompagné d’un grand sourire carnassier en pensant, « Chouette de la bagarre ! ».

Durant les semaines suivantes, Michael demanda à Raul Batista d’enquêter dans la plus grande discrétion sur Amnesia et sur ses moyens de défense stratégique. Le vieux colonel, connaissant très bien ce genre d’opération top secrète, déploya au sol un commando formé de dix hommes triés sur le volet. Ces derniers se rendirent donc sur place à bord d’un appareil furtif, littéralement indétectable et même invisible via un système sophistiqué de déflexion de la lumière de fabrication martienne. Ces dix hommes prient ainsi une multitude de photographies des installations militaires et marquèrent au laser les sites stratégiques. Toutes ses précieuses données furent transmises par ansible en temps réel au QG de la Guilde. Ainsi, l’opération prit six longues semaines en raison de son caractère périlleux et ultra-secret.

Dès que la mission d’espionnage fut terminée, Mike fit venir Lazarsfeld et son chef de la sécurité pour évaluer la faisabilité d’une attaque contre Amnesia.

L’avocat était là pour évaluer les risques juridiques et ses conséquences politiques alors que le vieux colonel martien devait, quant à lui, évaluer la question sur le plan stratégique.

Le colonel prit la parole en premier.

— Toutes nos entreprises de sécurité comptabilisent un total de 118 vaisseaux. En détail, nous avons 110 corvettes, ce sont des appareils légers, maniables et rapides, conçus pour le combat spatial rapproché, dotés chacun de 90 missiles nucléaires tactiques à antimatière et de 4 canons mitrailleurs CIWS de 57 mm bénéficiant d’une cadence de tir de 5000 cartouches par minute avec un système d’acquisition de cible intégré. Chaque corvette dispose de 100’000 munitions à l’uranium appauvri à son bord. Nous avons également 7 frégates, chacune dotée de 150 missiles tactiques d’une puissance de 5 tonnes à leur bord et de 8 canons CIWS dotés de 200’000 munitions. Enfin, nous avons un destroyer qui est notre vaisseau amiral. Il possède 16 canons CIWS avec un million de munitions et 400 missiles tactiques. Pour ce qui est de l’énergie, tous nos appareils sont alimentés par un réacteur à fusion nucléaire de qualité industrielle. Ils ont tous été rechargés en deutérium et sont donc à pleine capacité. Malheureusement, comme nous ne sommes pas une agence militaire, nous n’avons aucune bombe à fission ni aucun missile gravitationnel air-sol à haute vélocité de type Thor ou Piliers de Dieu. Au niveau des ressources humaines, nous avons 1400 hommes qui composent les équipages de ces bâtiments. Un millier d’entre eux ont une formation de soldat d’infanterie en plus de leur formation d’astronautes. Au niveau opérationnel, voilà comment je vois les choses : tous les bâtiments de la flotte se positionneront à 0,5 parsec de la cible. Nous passerons ensuite en distorsion et nous en sortirons à une distance de 30’000 km de la planète. Ensuite, nous attaquerons immédiatement avec nos missiles tactiques toutes leurs infrastructures militaires au sol, soit leur DCA et leurs batteries de missiles sol-air. Simultanément, on attaquera leurs défenses spatiales, c’est-à-dire les satellites de défenses orbitales et les vaisseaux pirates en patrouille. La première phase nous prendra 17 minutes. Dès leurs défenses anéanties, nous descendrons avec nos corvettes et parachuterons un millier de commandos équipés des nouveaux scaphandres de combats martiens que nous avons reçus le mois dernier. Ils attaqueront au sol et feront prisonniers ceux qui se rendent spontanément, mais élimineront tous les récalcitrants. Huit cents fantassins couverts par nos corvettes seront à l’assaut contre les positions ennemies et 200 autres seront affectés à la libération et à l’exfiltration des civils, soit les esclaves et les travailleurs non armés. Selon mes calculs, notre opération prendra en tout 120 minutes. Selon l’estimation la plus pessimiste, ça nous coûtera 4 vaisseaux et 56 hommes. Nos probabilités de succès sont de 98 %. Toutefois, selon mon expérience, nous n’aurons que très peu de perte. Ce n’est qu’une bande de porte-flingues et de pirates. ponctua le militaire, d’un air dédaigneux. Une mafia, aussi puissante soit-elle, poursuivit-il, n’a aucune chance face à l’assaut d’un corps expéditionnaire. De plus, nos commandos infiltrés au sol ont déjà marqué au laser toutes les cibles stratégiques et celles-ci sont toutes réunies autour de la seule ville de la planète. Durant mon service dans les forces martiennes, j’ai rarement eu à gérer des situations où nous bénéficions d’un tel avantage. Attention, ce n’est jamais gagné d’avance, sauf qu’ici, je vois mal les choses tourner en notre défaveur.

Lazarsfeld et Michael avaient écouté attentivement l’exposé du colonel. Ensuite, Michael dit,

— Très bien colonel, je vous remercie. Maître Lazarsfeld, que risquons-nous sur le plan légal et politique ?

Lazarsfeld comme à son habitude, pris une pause avant de s’exprimer et commença lui aussi son analyse :

— Sur le plan du droit international, nous ne risquons pas grand-chose. Autrefois, sur Terre, en haute mer, lorsqu’un navire était suspecté de piraterie, un corps d’armée avait le droit de l’arraisonner et même de le couler s’il résistait. De nos jours, vu qu’on n’a rien de mieux à proposer, dans l’espace, les mêmes règles sont applicables. Ici, c’est presque un cas d’école : on a des pirates, des trafiquants de drogues et des marchands d’esclaves, c’est à dire la totale ! Vous m’avez dit posséder des preuves matérielles de leurs agissements, vous confirmez, n’est-ce pas ?

— Je confirme. répondit Michael. Et nous en avons même de nouvelles recueillies par notre commando au sol.

— Parfait, j’en aurai besoin. Juridiquement, il y a une chose importante sur laquelle je voudrais attirer votre attention : faites un maximum de prisonniers et un minimum de victimes, et ce, même parmi les cibles paramilitaires. Ensuite, je sais que c’est facile à dire, mais évitez aussi le plus possible les victimes civiles collatérales, parce que là, pour chaque victime civile, je devrai démontrer et prouver qu’il s’agissait bien d’un accident et dans une situation de guerre, c’est très compliqué, savez-vous. Sur le plan politique, une attaque de cette envergure va en soi prouver que vous n’êtes plus une organisation professionnelle de transporteurs, mais bien une véritable agence militaire d’une dangerosité extrême. Néanmoins, si vous limitez la casse, que vous faites beaucoup de prisonniers et que vous les remettez ensuite à une autorité planétaire, là, vous serez perçu positivement par l’opinion publique. Politiquement, c’est d’une importance capitale !

— Mais quelle autorité planétaire voudra s’encombrer de ça ? Ça ne tombe dans la juridiction de personne. C’est justement pour ça que ces psychopathes se sont installés là. dit Michael.

— Vous savez, ce n’est pas un problème, pratiquement toutes les planètes ont déclaré leur compétence universelle pour engager des poursuites à l’encontre de toute personne soupçonnée de crimes graves relevant du droit international. Prenons Mars par exemple, ou California Spring, ou même n’importe quelle autre planète, si vous leur remettez ces prisonniers avec des preuves matérielles. Ils seront dans l’obligation de les prendre et de les juger. Ça, c’est la loi, c’est comme ça, c’est tout ! Maintenant, sur le plan politique, il vaut mieux les remettre à une planète qui bénéficie d’un certain poids au niveau des relations interplanétaires et d’une certaine aura en matière de légalisme. Ainsi, on s’attirera leurs faveurs et, de facto, celles de toutes les autres planètes.

Ils se regardèrent tous les trois et dirent pratiquement en même temps d’un air entendu, « Mars ! ».

L’opération “Nettoyage à sec”, c’est ainsi qu’elle fut nommée, démarra trois jours plus tard à 04h00, heure locale. Comme prévu, tous les appareils de la flotte sortirent de distorsion à 30,000 km précise d’Amnesia. D’entrée de jeu, en moins de 30 secondes, 10 corvettes de la Guilde laminèrent toutes leurs défenses spatiales. Les canons mitrailleurs CIWS dopés à l’uranium appauvri hachèrent littéralement les satellites et drones de combat presque instantanément. Les bâtiments pirates qui patrouillaient dans la zone connurent un sort équivalent. Ceux qui n’étaient pas dans le premier angle de tir, tentèrent de fuir, mais furent tout de suite pris en chasse par cinq corvettes. Ils n’essayèrent même pas de riposter et deux fuyards sur cinq entrèrent en distorsion immédiatement. Les deux vaisseaux qui réussirent à prendre la poudre d’escampette n’avaient pas beaucoup d’importance, car la Guilde avait maintenant leur signalement, ce qui impliquait qu’ils étaient finis. Où qu’ils aillent dans la galaxie, la Guilde allait leur tomber dessus tôt ou tard. Simultanément, tous les autres appareils de la Guilde, y compris les frégates et le vaisseau amiral, lancèrent la foudre sur toutes les défenses terrestres de la cité infernale, marquées préalablement au laser par les commandos au sol. Armureries, centres de commandement, véhicules blindés, DCA et lance-missiles, furent anéantis en moins de 8 minutes au lieu des 17 initialement prévues par le colonel.

Michael, à bord du vaisseau amiral, dit au colonel,

— C’est radical quand même, j’espère qu’on aura des survivants à livrer aux autorités martiennes.

— Statistiquement, il y aura 12 % de survivants parmi les cibles militaires. Principalement des pseudo-officiers, ou des chefs mafieux si vous préférez. C’est bien ceux-là qui nous intéressent, n’est-ce pas ?

Mais Michael n’eut pas le temps de répondre, car, au moment où le colonel acheva sa phrase, le vaisseau amiral accompagné d’une centaine de corvettes plongea en vitesse rapide vers la planète. Sept frégates restèrent en orbite haute pour monter la garde au cas où des importuns suicidaires auraient la mauvaise idée de venir prêter main forte aux pirates.

À 1000 mètres d’altitude, les commandos furent largués en parachute. Tous les canons CIWS étaient pointés vers le sol pour couvrir les parachutistes au cas où ils se feraient attaquer pendant leur descente, mais pas un seul coup de feu ne fut tiré. Ensuite, tout est allé très vite. Les commandos ne rencontrèrent pratiquement aucune résistance, car la violence de l’attaque avait laissé hébétés les pirates et autres mafieux sans leur laisser aucun moyen de riposter. Des portes flingues se rendaient spontanément, les mains en l’air bien en évidence, et chaque bâtiment fut fouillé pour en extraire les derniers terroristes.

Durant ce temps, les 200 commandos d’exfiltration s’occupèrent des civils. Heureusement, comme les agents infiltrés au sol avaient marqué les bâtiments à épargner, principalement des dortoirs et des cantines, la totalité des civils étaient sains et saufs. Ils étaient escortés par les commandos vers le vaisseau amiral ou l’infirmerie était, elle aussi, sur le pied de guerre pour les recevoir. Les pauvres diables étaient effrayés, mais ils furent vite rassurés quand les soignantes, dont même Melissa qui s’était portée volontaire pour l’opération, leur expliquèrent que leur calvaire était fini et qu’ils étaient désormais libres.

En voyant les civils sains et saufs, Michael pensait que l’opération était un franc succès. Ils avaient réussi leur mission et maintenant, plus personne ne pourrait soupçonner la Guilde de malveillance. Ils avaient neutralisé leur ennemi, détruit un base de la mafia et libéré des esclaves, donc aux yeux du public, ils seraient des héros.

Michael avait lancé cette opération dans l’intérêt exclusif de la guilde, cependant, son cynisme naturel ne put étouffer la voix de sa conscience qui lui disait que libérer des esclaves, quelle que soit sa motivation initiale, n’avait vraiment rien de moralement neutre. Après tout, les intentions ne sont ni bonnes ni mauvaises, seuls les actes et surtout leurs conséquences le sont.

Les détails appartiennent aux livres d’Histoires, mais dans l’ensemble, les auteurs de ces atrocités furent condamnés par la haute cour martienne pour crimes graves contre l’humanité.

Interéchange quant à elle, fut démantelée, ses actifs liquidés et surtout, ses mystérieux investisseurs furent découverts. Évidemment, ces derniers restèrent dissimulés sur Terre dans la Zone de commerce nord-américaine. Toutefois, pour eux, le business était fini : toute entreprise qui avait un lien de près ou de loin avec les responsables verrait toutes ses accréditations révoquées définitivement. De plus, comme la Zone Nord US refusait de les remettre aux autorités judiciaires, Mars émit un mandat d’arrêt interplanétaire à leur encontre avec une prime sur leur tête de 10’000 bitcoins pour leur capture, morts ou vifs, ce qui impliquait ces gens ne seraient plus jamais en sécurité nulle part, et ce, même en Amérique du Nord.

Quelque temps après l’opération “Nettoyage à sec”, Lazarsfeld vint voir Michael à bord de son cargo et lui demanda sur le ton de la boutade,

— Bon alors, que va-t-on faire maintenant, vu que nous n’avons plus à nous défendre en permanence contre les attaques juridiques d’à peu près tout le monde ?

— Ça Maître, je n’en sais rien. Mais nous sommes déjà en 2248 et de nouvelles activités commerciales sont développées quotidiennement, sans compter que de nouvelles planètes habitables sont découvertes pratiquement chaque année. En plus, des phénomènes spatiaux non-identifiés ont été signalés dans plusieurs systèmes et il est question de nous y envoyer pour enquêter.

Il marqua une pause et dit,

Ne trouvez-vous pas tout ceci étrange, Maître Lazarsfeld ?

Surpris, l’avocat considéra Michael qui regardait le vide spatial par le hublot de son vaisseau, une tasse de café à la main, l’air songeur.

— Que voulez-vous dire, Michael ?

— Regardez-nous, nous sommes amarrés à un astéroïde à discuter des futures opérations d’une association professionnelle à plus de 200 millions de kilomètres de la Terre.

— Et ? demanda Lazarsfeld, qui ne voyait définitivement pas où il voulait en venir.

— Et je veux dire que tout ceci est étrange. Nous, et quand je dis « nous » je veux dire « nous : l’espèce humaine », nous n’étions pas censés nous rependre dans l’espace de cette manière. Les lois de la nature nous obligeaient à rester cantonnés dans notre système solaire et, si on y réfléchit bien, à rester cantonnés sur notre planète, pour au final, y vivre et y mourir en tant qu’espèce comme le prévoyait l’ordre des choses. Il y a plus de trois siècles, la théorie de la relativité restreinte nous avait imposé une limite claire, nette et précise qui était la vitesse de la lumière. Cette barrière était supposée infranchissable, mais l’homme, d’abord dans son imaginaire et ensuite, par sa science, à trouver le moyen de contourner cette limite pour pouvoir se disséminer partout dans l’espace dans sa soif inextinguible de conquête et d’exploration. C’est contre-nature, nous avons sinon transgressé, contourné toutes les lois de la physique. C’est insensé mais aujourd’hui, on en est là. J’imagine que c’est pour le mieux, car de toute façon, si nous étions restés coincés sur Terre, j’imagine qu’aujourd’hui, nous serions tous morts ou retournés à l’âge de pierre à la suite d’une guerre nucléaire ou d’une autre catastrophe ayant entraîné une nouvelle extinction de masse.

— Je comprends votre point de vue, Michael, sauf que je ne suis pas d’accord avec vous. La dissémination de l’homme dans l’espace devait nécessairement arriver. Regardez les différentes cultures terriennes pré-distorsions. Elles regorgent toutes de récits imaginaires mettant en scène des hommes partant vers les étoiles. L’homme y a toujours pensé, quelle que soit l’époque. Par le passé et déjà bien avant la distorsion, des budgets faramineux étaient constamment investis, d’abord dans la cartographie du ciel et ensuite, quand la technologie l’a permis, dans l’exploration spatiale. C’est dans la nature de l’homme de regarder l’horizon, de se demander ce qu’il se passe au-delà et de vouloir y aller. Certains disent même que c’est un trait génétique en rapport avec la survie de l’espèce. C’est, insista-t-il, bel et bien dans l’ordre des choses.

— Je n’en sais rien Maître Lazarsfeld, mais une chose est sûre : le futur nous réserve de grandes choses et la Guilde sera présente, car l’expansion de l’homme dans l’univers ne fait que commencer.

Fin

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