Blacklist

Dans le monde de la livraison, il existe une règle non écrite que tous les livreurs expérimentés connaissent. Une règle simple, pragmatique, presque instinctive. Certains restaurants doivent être refusés systématiquement. Pas parfois. Pas selon l’humeur du jour. Systématiquement.

Avec l’expérience, chaque livreur finit par se constituer une blacklist mentale. Une liste de snacks et de restaurants où les retards sont chroniques, où l’organisation est chaotique, où le personnel est désagréable, et où, au final, chaque commande devient une perte de temps et d’énergie. Fait remarquable : ce sont presque toujours les mêmes établissements qui reviennent. Ville après ville, livreur après livreur, la cartographie de ces lieux problématiques se superpose. Comme si chaque écosystème urbain de livraison produisait naturellement ses propres points noirs.

Pour un débutant, refuser une commande peut sembler contre-intuitif. Une commande est une commande, pense-t-il. Refuser, c’est perdre de l’argent. En réalité, c’est souvent l’inverse. Accepter certains restaurants, c’est s’exposer à des attentes interminables, à des promesses répétées de “encore deux minutes”, à des sacs qui ne sont jamais prêts, à des cuisines saturées et à des comptoirs débordés. Dix minutes deviennent quinze. Quinze deviennent vingt. Pendant ce temps, d’autres livreurs enchaînent deux livraisons complètes ailleurs.

Le calcul est implacable. La rentabilité en livraison ne dépend pas seulement du nombre de commandes acceptées, mais du temps réel immobilisé par commande. Un restaurant lent transforme une course normale en course déficitaire. Sur une soirée entière, accepter plusieurs commandes de ces établissements peut réduire drastiquement le revenu horaire. Les livreurs qui gagnent bien leur vie ne prennent pas plus de commandes. Ils prennent de meilleures commandes. Et surtout, ils évitent les mauvaises.

À la perte financière s’ajoute une dimension souvent sous-estimée : la charge mentale. Attendre longtemps dans un environnement tendu, être ignoré au comptoir, subir des réponses sèches ou condescendantes, devoir relancer plusieurs fois pour une commande en retard — tout cela use rapidement. La livraison est déjà un métier exposé : circulation, météo, pression temporelle. Ajouter des interactions humaines négatives répétées dégrade fortement la qualité de la journée de travail. Beaucoup de livreurs le disent clairement : certains restaurants coûtent plus en énergie qu’ils ne rapportent en argent.

Ce qui frappe, c’est la stabilité de ces réputations. Les restaurants efficaces restent efficaces. Les restaurants problématiques restent problématiques. Il ne s’agit pas d’un retard ponctuel ou d’une mauvaise journée. La blacklist concerne des comportements structurels : désorganisation chronique, sous-staffing permanent, mépris des livreurs, absence de priorité pour les commandes à emporter. Avec le temps, ces lieux deviennent identifiables dès l’affichage de la commande sur l’application. Le nom suffit. Le refus est immédiat.

Cette sélection fait partie des compétences invisibles du métier. Savoir quels restaurants accepter ou éviter vaut souvent plus que connaître les rues les plus rapides. C’est un savoir collectif, transmis entre livreurs, affiné par l’expérience et confirmé par la répétition. Dans chaque zone de livraison, la liste circule implicitement. Les mêmes enseignes reviennent dans les conversations, dans les groupes de discussion, aux points d’attente. Une géographie informelle de la fiabilité des restaurants se construit ainsi, parallèle aux cartes officielles des plateformes.

Refuser ces établissements n’est pas du caprice ni de la paresse. C’est une stratégie professionnelle rationnelle. Elle vise deux objectifs essentiels : protéger le revenu horaire et préserver la santé mentale. Les livreurs expérimentés l’appliquent sans hésitation, parce qu’ils savent qu’une soirée rentable repose autant sur les commandes prises que sur celles qui sont évitées.

Dans la logique économique réelle de la livraison, toutes les commandes ne se valent pas. Certaines font gagner du temps et de l’argent. D’autres en font perdre. La différence entre un livreur qui subit son flux de commandes et un livreur qui le maîtrise tient souvent à cette capacité simple mais décisive : reconnaître immédiatement les restaurants à blacklister — et appuyer sur refuser sans regret.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *