Interview exclusive : quand un livreur “réglo” bascule dans l’informel

Il est un peu plus de 19h00, quelque part entre le Cimetière d’Ixelles et la Porte de Namur. La pluie vient de tomber, l’air est humide, et les sacs de livraison s’accumulent devant les restaurants encore ouverts. Comme souvent à cette heure-là, les scooters tournent en boucle, moteurs allumés, regards fixés sur les écrans.

C’est ici que je le retrouve.

Il arrive sans se presser, casque sous le bras, regard calme. Rien ne le distingue vraiment des autres livreurs présents. Même tenue, même sac, même routine. Pourtant, son parcours est différent. Et surtout, sa situation actuelle l’est encore plus.

Cet homme — que nous appellerons Michel — a longtemps travaillé dans les règles. Aujourd’hui, il dit avoir “changé de camp”.


Interview – “Michel” (nom d’emprunt)

— Salut Michel (nom d’emprunt), comment ça va ?
— Mieux ! beaucoup mieux maintenant. (sourire franc).

— Que veux-tu dire ?
— Je veux dire que maintenant que je passe sous tous les radars, je respire enfin !

— Allez, raconte-nous ça !
— Eh bien, avant, comme tu le sais, j’étais réglo. Registre de commerce, numéro de TVA et expert-comptable. J’avais l’air cool mais je ne l’étais pas tant que ça. Après deux ans à ce régime, l’État a commencé à me demander de payer des taxes et le secrétariat social a augmenté mes cotisations. J’ai trouvé ça normal et j’ai commencé à payer. Pendant 6 mois, j’ai payé et il me restait assez pour payer mes factures, ma bouffe et mon loyer. Cependant, quelque chose s’est produit. Vu la multiplication des faux comptes et donc l’augmentation d’une concurrence qui, elle, ne payait rien du tout, mon chiffre d’affaires s’est vautré radicalement. En gros, j’étais dans la panade.

— Et quelle fut ta réaction ?
— J’ai examiné mon environnement, j’ai constaté que tout ce manège constitue en fait le modèle économique des plateformes. C’est-à-dire, faire travailler des gens qui contournent toutes les règles. Ainsi, même s’ils sont payés une misère, ils s’en foutent car eux ne paient rien non plus : pas de cotisations sociales, pas d’impôts, que dalle ! Alors, je me suis renseigné sur cette histoire de faux comptes et après quelques brèves recherches, j’ai trouvé un interlocuteur qui m’a proposé une solution « clé sur porte ». J’ai hésité quelque temps et ensuite, eh bien, tu connais la suite …

— Oui je vois. Et aujourd’hui, quel est ton retour d’expérience ?
— J’ai eu raison de changer mon fusil d’épaule. Maintenant, je touche le CPAS, je loue un compte et je ne m’occupe plus de rien. Aujourd’hui, je gagne bien mieux ma vie qu’autrefois et quand il n’y a pas de commande, je ne stresse plus du tout. C’est très agréable comme sensation.

— Oui, je comprends. Mais tu risques gros quand même si tu te fais pincer par un contrôle et en plus, là, tu ne cotises plus pour ta pension.
— Quelle pension ? Avec les nouvelles réformes, je n’aurai de toute façon pas de pension. Et pour ce qui est de me faire choper, bon c’est possible, mais je fais gaffe quand même. Si je vois un attroupement de flics près du McDo ou quoi, je ne demande pas mon reste et je me barre. De toute façon, je suis en mode « Stealt fighter« . A priori, rien ne permet de m’identifier comme un livreur : pas de veste ni de sac Deliveroo ou Uber, ou même un sac isotherme. Quand on me voit, on dirait juste un scootériste lambda qui passe ou qui baille aux corneilles. Je suis « safe« , je pense.

— À ton avis, il y beaucoup de gens qui travaillent de cette manière ?
— Hum, difficile à dire … En ce qui me concerne, je ne pose pas ce genre de question aux autres. C’est trop indiscret. Mais quand je regarde d’un peu plus près, je ne vois que très peu de gens qui travaillent totalement dans les règles. Personnellement, j’en connais deux qui sont réglos à 100 %. Les autres « bricolent », en général.

— Attends, tu veux dire que sur tous les livreurs que tu vois toute la journée, tu n’en connais que deux qui sont dans les clous ?
— Oui. C’est bien ce que j’affirme

— Il y a une chose que je ne comprends pas. Un peu plus tôt tu as dit que tu ne posait pas ce genre de question, alors comment fais-tu pour savoir ça ?
— Oh, il y a des signes qui ne trompent pas. Tu sais, quand tu croise un type sur un scooter avec une plaque étrangère, ou un autre qui parle à peine français – c’est-à-dire un clandestin -, ou encore un autre qui a deux ou trois téléphones sur lui, ou bien un autre encore qui est dans toutes ces situations en même temps, bon là, il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour savoir ce qu’il se passe. Sinon, tu as ceux qui le disent ouvertement et qui s’en foutent, ou d’autres qui viennent me voir en m’expliquant qu’ils sont en galère et qu’ils cherchent un compte à louer parce que le précédent a sauté pour fraude.

— Oui évidemment, vu sous cet angle… Un dernier truc à dire ?
— Ouaip. J’aurais préféré rester réglo, mais de nos jours, c’est devenu infaisable.


Analyse : quand le système fabrique lui-même ses marges illégales

Le témoignage de Michel ne doit pas être lu comme une simple dérive individuelle. Il met en lumière un déséquilibre profond du secteur.

Pendant un temps, il a respecté les règles. Il a payé ses cotisations, ses impôts, ses charges. Mais face à lui, une concurrence parallèle s’est installée, composée de travailleurs qui ne supportent aucun de ces coûts. Progressivement, l’équation économique devient intenable pour ceux qui restent dans le cadre légal.

Dans ce contexte, son basculement apparaît moins comme une exception que comme une adaptation. Lorsqu’il affirme avoir “compris le modèle économique des plateformes” et s’être “mis à la page”, il décrit un mécanisme bien connu sur le terrain : une pression constante sur les prix et une mise en concurrence généralisée qui favorisent les pratiques les moins régulées.

Les plateformes, officiellement, ne cautionnent pas ces dérives. Mais leur fonctionnement crée un environnement où elles peuvent se développer.

Dès lors, une question centrale se pose : que vaut une règle lorsque son respect empêche de vivre de son travail ?

À terme, deux évolutions sont possibles. Soit un renforcement réel des contrôles permettant de rétablir des conditions équitables. Soit, à l’inverse, une extension progressive de ces pratiques informelles jusqu’à devenir la norme.

Dans cette perspective, Michel n’est sans doute pas un cas isolé. Il est peut-être simplement l’un des premiers à assumer ouvertement une réalité déjà bien installée.

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