Les kilomètres invisibles du livreur : ceux que personne ne vous paie

Quand une plateforme affiche le prix d’une livraison, le calcul semble assez simple : quelques kilomètres à parcourir, une commande à récupérer et un client à livrer.

Mais pour le livreur, la réalité est différente.

À la fin d’une journée, le compteur du scooter ou du vélo peut afficher beaucoup plus de kilomètres que ceux correspondant réellement aux livraisons effectuées. Entre deux commandes, il faut se déplacer, revenir vers une zone fréquentée, rejoindre un restaurant ou simplement chercher un endroit où attendre.

Ce sont les kilomètres invisibles de la livraison.

Une course ne commence pas toujours au restaurant

Imaginons une situation très classique.

Un livreur vient de déposer une commande chez un client situé dans un quartier résidentiel. La livraison est terminée, mais il se retrouve à plusieurs kilomètres d’une zone où les restaurants sont nombreux.

Deux possibilités s’offrent à lui.

Il peut rester sur place et espérer recevoir une nouvelle commande à proximité. Ou il peut retourner vers une zone plus active afin d’augmenter ses chances d’obtenir rapidement une nouvelle proposition.

Dans le deuxième cas, il roule sans transporter de commande.

Le scooter consomme pourtant exactement la même essence. Les pneus continuent de s’user. Les plaquettes de frein également. Les kilomètres s’ajoutent au compteur et le véhicule se rapproche un peu plus de sa prochaine révision.

Mais aucun client ne paie ce trajet.

Le déplacement jusqu’au restaurant

Il existe également un autre kilométrage que l’on oublie facilement : celui nécessaire pour rejoindre le restaurant.

Lorsqu’une proposition apparaît sur l’application, le livreur n’est évidemment pas toujours devant l’établissement.

Il peut se trouver à quelques centaines de mètres, mais parfois beaucoup plus loin.

Une livraison présentée comme un trajet relativement court peut donc nécessiter davantage de déplacements qu’il n’y paraît si l’on considère l’ensemble du parcours effectué par le livreur.

À cela peuvent encore s’ajouter un mauvais numéro de rue, une entrée difficile à trouver, un détour imposé par la circulation ou quelques tours de pâté de maisons pour trouver où s’arrêter.

Pris séparément, ces déplacements semblent insignifiants.

Additionnés pendant dix heures de travail, puis pendant une semaine, un mois ou une année, ils le sont beaucoup moins.

100 kilomètres parcourus ne signifient pas 100 kilomètres payés

C’est là que le compteur kilométrique devient intéressant.

Supposons qu’un livreur commence sa journée avec 50 000 km affichés au compteur de son scooter.

Le soir, celui-ci indique 50 100 km.

Il a donc réellement parcouru 100 kilomètres pour exercer son activité.

Peu importe que les applications considèrent que ses différentes livraisons représentaient 60, 70 ou 80 kilomètres : son scooter, lui, en a bien parcouru 100.

Et c’est sur ces 100 kilomètres que se calculent ses véritables dépenses.

Car le coût d’un kilomètre ne se limite pas au carburant.

Chaque kilomètre a un prix

Prenons un scooter thermique.

Chaque kilomètre supplémentaire représente une petite fraction :

  • du carburant consommé ;
  • des pneus ;
  • des plaquettes et disques de frein ;
  • de l’huile et des entretiens ;
  • de la transmission ;
  • des réparations futures ;
  • et, finalement, de la valeur du scooter lui-même.

Un livreur peut facilement avoir l’impression qu’un déplacement de deux kilomètres « ne coûte presque rien ».

En carburant, c’est effectivement très peu.

Mais répété des milliers de fois, ce kilométrage participe directement à l’usure du véhicule.

Un scooter acheté pour travailler n’est donc pas seulement un moyen de transport. C’est aussi un outil professionnel dont chaque kilomètre réduit progressivement la durée de vie.

Le problème des retours à vide

Le phénomène devient particulièrement visible lorsqu’une livraison éloigne le livreur des zones commerciales.

Une commande peut sembler intéressante lorsqu’elle apparaît sur l’écran : prix correct, distance raisonnable et circulation fluide.

Mais imaginons qu’elle conduise dans une zone où il existe très peu de restaurants.

Après avoir livré le client, le livreur doit parcourir trois kilomètres pour revenir vers une zone active.

Ces trois kilomètres changent complètement le calcul économique de la course.

Une livraison de cinq kilomètres peut, dans les faits, provoquer huit kilomètres de déplacement professionnel.

C’est exactement le même problème que connaissent depuis longtemps d’autres métiers du transport : le retour à vide.

La distance n’est d’ailleurs pas le seul élément invisible

Il existe un autre coût encore plus important : le temps.

Attendre dix minutes devant un restaurant ne fait pas augmenter le compteur kilométrique.

Attendre quinze minutes entre deux commandes non plus.

Pourtant, ce temps appartient bien à la journée de travail.

Un livreur peut donc avoir travaillé dix heures sans avoir effectué dix heures de livraison.

C’est pourquoi le revenu par course donne une vision très incomplète de la rentabilité réelle de l’activité.

Ce qui compte finalement, c’est plutôt le rapport entre l’argent gagné, le temps réellement consacré au travail et l’ensemble des kilomètres parcourus pour l’obtenir.

Faites l’expérience pendant une semaine

Il existe une méthode extrêmement simple pour connaître la réalité de sa propre activité.

Pendant une semaine, notez chaque jour :

  1. le kilométrage du véhicule au début du travail ;
  2. le kilométrage à la fin ;
  3. le nombre d’heures pendant lesquelles vous êtes resté disponible ;
  4. votre chiffre d’affaires de la journée.

À la fin de la semaine, divisez simplement votre chiffre d’affaires par le nombre total de kilomètres parcourus.

Vous obtiendrez votre chiffre d’affaires réel par kilomètre professionnel.

Faites ensuite la même chose avec vos heures de travail pour obtenir votre chiffre d’affaires horaire réel.

Ces deux nombres peuvent être beaucoup plus instructifs que le prix affiché pour une commande particulière.

Le compteur du scooter, lui, ne ment pas

Les plateformes disposent de leurs algorithmes, de leurs estimations de distance et de leurs systèmes de tarification.

Le livreur possède quelque chose de beaucoup plus rudimentaire : son compteur kilométrique.

Ainsi, celui-ci enregistre indifféremment les kilomètres effectués avec une commande, ceux nécessaires pour rejoindre un restaurant et ceux parcourus à vide pour revenir vers une zone active.

Au bout de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres, cette différence représente du carburant, des pneus, des entretiens et finalement un véhicule qu’il faudra remplacer.

Lorsqu’on cherche à savoir combien rapporte réellement la livraison, il ne suffit donc pas de regarder combien rapporte une course.

Il faut aussi compter tous les kilomètres nécessaires pour pouvoir effectuer la suivante.

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