Rencontre avec Sandra, 22 ans, livreuse Uber Eats et Deliveroo, passionnée de moto et adepte de powerlifting
À première vue, Sandra ressemble à ces influenceuses “lifestyle” qu’on voit défiler sur Instagram : silhouette sportive, longs cheveux noirs, regard clair, allure calme et assurée. Pourtant, quelques minutes de conversation suffisent pour comprendre qu’elle appartient à un univers bien différent.
À 22 ans, cette Bruxelloise travaille comme livreuse pour Uber Eats et Deliveroo. Son terrain quotidien, ce sont les rues de Bruxelles, souvent de nuit, parfois sous la pluie, au guidon de son Honda PCX. Entre deux services, elle passe des heures à la salle de sport à faire du powerlifting, rêve de longs road trips en Asie et tente de construire une vie à sa manière, loin des parcours professionnels classiques.
Nous l’avons rencontrée dans un petit café du centre-ville après une session de livraison.

La Gazette du Livreur : Quand on te voit aujourd’hui, on a du mal à imaginer que tu viens du monde de l’informatique.
Sandra :
(Rires.) Moi aussi parfois. Pourtant oui, j’ai fait trois années d’études en informatique. Au départ, je pensais vraiment travailler dans ce secteur. J’aimais bien tout ce qui était technique, résolution de problèmes, interfaces, ce genre de choses.
Mais une fois confrontée au monde du travail, j’ai vite compris que ça ne me correspondait pas du tout.
Qu’est-ce qui t’a déplu exactement ?
Sandra :
L’ambiance surtout. Tout semblait artificiel. Les open spaces, les réunions interminables, les gens qui parlent comme s’ils étaient constamment en entretien d’embauche…
Et puis les salaires juniors n’étaient pas extraordinaires par rapport au niveau d’études demandé. Aujourd’hui, avec l’IA qui progresse partout, beaucoup de gens dans le secteur commencent aussi à sentir une certaine insécurité.
Je me suis dit : “Je vais finir enfermée derrière un écran à devenir folle.”
Tu as toujours eu ce besoin de liberté ?
Sandra :
Oui, je crois. J’ai un problème avec l’autorité depuis longtemps. Quand quelqu’un essaie de contrôler chaque détail de ma journée, ça me vide mentalement.
La livraison me convient mieux psychologiquement. Tu travailles seule, tu bouges constamment, tu écoutes de la musique, tu vois la ville changer selon les heures. Même quand il fait mauvais, je préfère ça à rester enfermée dans un bureau climatisé.

Tu roules sur un Honda PCX. Pourquoi ce scooter ?
Sandra :
Parce qu’il est fiable, confortable et discret. Et honnêtement, quand tu fais beaucoup de kilomètres chaque semaine, tu comprends vite qu’un scooter, ce n’est pas juste un véhicule : c’est presque un partenaire de travail.
J’aime aussi tout ce qui touche aux motos en général. Depuis petite, ça m’attire.
Tu viens d’une famille très masculine, non ?
Sandra :
Oui, j’ai quatre frères plus âgés que moi. Le plus jeune a 25 ans et le plus âgé 40. Donc j’ai grandi dans une ambiance assez directe, parfois un peu rude même.
Ça m’a probablement donné un caractère assez indépendant. Je ne suis pas quelqu’un de très fragile psychologiquement.
Tu fais beaucoup de sport aussi.
Sandra :
Énormément. C’est indispensable pour moi.
Je fais surtout du powerlifting : squat, deadlift, un peu de développé couché. J’adore le squat lourd. Il y a quelque chose de très mental là-dedans. Quand tu as une barre extrêmement lourde sur les épaules, tu ne peux plus penser à autre chose. Ça vide complètement le cerveau.
Et puis la livraison reste un métier physique. Si tu ne prends pas soin de ton corps, tu le payes vite.

Tu donnes l’impression d’avoir un mode de vie assez discipliné.
Sandra :
Oui et non. Je peux être extrêmement disciplinée sur certaines choses — sport, sommeil, alimentation — puis totalement improviser le reste de ma vie.
Je fonctionne beaucoup par phases. Parfois je vais travailler énormément pendant plusieurs semaines, économiser, m’entraîner à fond… puis partir quelques jours ailleurs juste pour respirer.
Justement, tu aimes voyager ?
Sandra :
Oui. Énormément.
J’aime surtout l’Asie du Sud-Est. La Thaïlande par exemple. Il y a quelque chose là-bas que je trouve beaucoup plus apaisant qu’en Europe. Les gens vivent différemment, la pression sociale semble moins lourde.
J’aime les endroits chauds, la mer, les scooters partout, les marchés de nuit… Je pourrais facilement passer plusieurs mois là-bas.

Tu te vois vivre à l’étranger un jour ?
Sandra :
Peut-être. Franchement oui.
Bruxelles me plaît parce que j’y ai grandi et que je connais la ville par cœur grâce à la livraison, mais parfois j’ai l’impression que beaucoup de gens ici sont épuisés mentalement. Toujours stressés, agressifs, pressés…
Quand je voyage, j’ai l’impression de respirer différemment.
Tu as déjà évoqué le fait que ton physique t’avait parfois créé des problèmes dans les anciens emplois que tu occupais.
Sandra :
Oui… et c’est souvent mal compris.
Les gens pensent immédiatement que c’est un avantage permanent, alors qu’en réalité ça crée des comportements étranges. Certaines femmes deviennent hostiles sans raison particulière. Certains hommes changent complètement de comportement, deviennent nerveux, trop gentils, insistants ou faux.
À force, tu développes une forme de méfiance.

On sent chez toi un mélange entre indépendance et solitude.
Sandra :
Oui. Je pense que je suis quelqu’un d’assez solitaire au fond.
Mais ce n’est pas forcément triste. J’aime conduire seule la nuit avec de la musique, aller m’entraîner seule, partir quelques jours sans prévenir grand monde… J’ai besoin d’espace mental.
Tu te vois encore faire ce métier dans dix ans ?
Sandra :
Non, probablement pas. Le corps finit par fatiguer, surtout dans la livraison.
Mais je ne regrette pas du tout cette période de ma vie. Je pense même qu’elle m’apprend beaucoup plus sur le monde réel que certains bureaux où tout est filtré et artificiel.

Une dernière question : qu’est-ce que tu recherches vraiment aujourd’hui ?
Sandra :
La paix mentale, je crois.
Pouvoir vivre simplement, garder ma liberté, continuer le sport, voyager, éviter les environnements toxiques… Ce genre de choses.
Je n’ai plus envie de courir après une image parfaite de la réussite.
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