Selon différentes sources, ce qui se développe aujourd’hui dans plusieurs grandes villes européennes, dont Bruxelles, dépasse largement le cadre du trafic traditionnel. Il ne s’agit plus seulement d’un échange clandestin entre vendeur et acheteur, mais d’un système structuré qui reprend presque à l’identique les codes de la livraison à domicile. Le principe est simple : le client ne se déplace plus, il commande. En quelques messages, souvent via des applications comme Telegram, Snapchat ou WhatsApp, il accède à une offre présentée sous forme de catalogue. La commande est validée, puis traitée immédiatement. Quelques minutes plus tard, un livreur arrive.
Ce fonctionnement repose sur une logique désormais bien connue du grand public : celle de l’instantanéité. L’utilisateur est habitué à commander un repas, un colis ou un service depuis son téléphone, avec la promesse d’une exécution rapide. Le trafic de stupéfiants a intégré cette attente et s’y est adapté sans rupture. Le produit n’est plus simplement vendu, il est livré dans un délai court, avec une organisation pensée pour répondre à cette exigence.

Les informations issues d’affaires judiciaires et d’enquêtes journalistiques convergent vers une même réalité : ces réseaux ne sont pas improvisés. Ils fonctionnent selon une structure relativement stable, où les rôles sont répartis de manière claire. Certains assurent la gestion des commandes et des communications avec les clients. D’autres s’occupent de la préparation et du conditionnement. D’autres encore prennent en charge la livraison. Cette division du travail permet d’optimiser chaque étape, en réduisant les délais et en augmentant le volume de transactions.
Le cœur du système reste la logistique. La livraison constitue l’élément central de cette transformation. Là où le trafic reposait autrefois sur des points fixes, il devient aujourd’hui mobile. Les livreurs circulent en permanence, souvent à vélo, en scooter ou en voiture, et adaptent leurs trajets en fonction des commandes. Cette mobilité rend le phénomène plus difficile à localiser et à contenir. Le trafic se disperse dans l’espace urbain, se dilue dans les flux quotidiens et devient moins visible.
Comment certains franchissent le pas ?
Dans ce paysage, un élément revient de manière récurrente selon différentes sources : la présence, dans certains cas, de profils issus directement de la livraison classique. Des livreurs ayant travaillé pour des plateformes comme Uber Eats ou Deliveroo auraient, à un moment donné, basculé vers ces réseaux parallèles. Ce passage ne relève pas nécessairement d’une rupture brutale, mais parfois d’un glissement progressif. Les compétences sont déjà là : connaissance du terrain, maîtrise des trajets urbains, capacité à enchaîner rapidement les courses, adaptation aux contraintes de circulation et aux horaires variables. Autant d’atouts directement transférables.
À cela s’ajoute un facteur économique déterminant. Selon plusieurs témoignages et éléments issus de notre enquête, les gains associés à ces livraisons parallèles sont sans commune mesure avec ceux de la livraison classique. Pour un livreur expérimenté, les revenus peuvent, au bas mot, être multipliés par trois par rapport à des courses effectuées via Uber Eats ou Deliveroo. En effet, prenons l’exemple d’un livreur expérimenté. Ce dernier travaille entre 60 et 70 heures par semaine pour empocher 1000€ brut. S’il glisse vers le transport de ce genre de marchandises tout en gardant la même attitude professionnelle, il peut prendre entre 4000€ et 6000€ par semaine pour la même quantité de travail et bien sûr, net d’impôts…
De plus, il faut souligner un fait dérangeant mais bien réel. Selon les forces de police, le transport est souvent assuré par des migrants d’Afrique du nord ou sub-saharienne et sans papiers. Ainsi, lors de nos investigations sur le terrain, un opérateur qui évolue dans ce genre d’activités nous a révélé que les gros dealers apprécient et recherchent particulièrement un profil spécifique : des professionnels du transport expérimentés, rapides, sans antécédents judiciaires, Européens, non-consommateurs de stup et complètement en règle sur le papier (Carte d’identité belge, registre de commerce, n° de TVA, documents du véhicule en règle, à son nom, etc…). D’après notre interlocuteur, ce genre de personne ne se fait que très rarement contrôler et assurent donc une sécurité relative de la marchandise. Dès lors, les dealers fournissent beaucoup plus de travail à ces profils, qui, dans le milieu, sont vus comme des perles rares.

La différence de revenu entre travail légal et illégal s’explique évidemment par la nature même du marché, où les marges bénéficiaires sont colossales et les peines encourues en cas d’arrestation peuvent aller jusqu’à 10 ans de prison. Dans ce contexte, l’appât du gain, constitue l’élément central pour comprendre pourquoi certains profils choisissent de franchir la ligne rouge malgré les risques associés.
Attention, il convient de ne pas jeter l’opprobre sur un seul corps de métier. De fait, il faut mettre en évidence que les transporteurs ne sont pas les seuls concernés. Malheureusement, ce phénomène touche également d’autres professions (agents de sécurité des zones portuaires, officiers de police, fonctionnaires, personnel politique, etc …).
L’évolution des moyens de communication
La question du paiement suit la même dynamique d’adaptation. Les espèces restent présentes, notamment lors de la remise directe, mais d’autres méthodes apparaissent, comme les cryptomonnaies ou des circuits indirects. Par ailleurs, parmi les dealers les plus prudents, l’accès au service lui-même est filtré. De fait, dans certains cas, les clients doivent passer par une forme de validation pour limiter les risques d’infiltration. Ce mécanisme introduit une forme de contrôle interne qui renforce la sécurité du réseau.
L’ensemble du modèle repose sur une combinaison de facteurs technologiques et culturels. La généralisation du smartphone, l’usage massif des messageries chiffrées et la banalisation de la commande à distance ont créé un environnement favorable. Le trafic ne s’est pas transformé par invention, mais par adaptation. Il a intégré des outils déjà existants et largement diffusés dans l’économie classique.

Les analyses menées par des organismes comme Europol confirment cette évolution. Dans plusieurs rapports consacrés à la criminalité organisée, Europol met en évidence la montée en puissance de structures flexibles, décentralisées et capables d’exploiter les technologies numériques pour améliorer leur efficacité. Le trafic de stupéfiants s’inscrit pleinement dans cette dynamique, en adoptant des méthodes inspirées de l’économie des plateformes.
Ce qui se dessine progressivement, c’est une forme de “plateforme sans plateforme”. Il n’existe pas d’application officielle, pas d’interface publique, pas de cadre juridique identifiable. Pourtant, toutes les fonctions essentielles d’une plateforme sont présentes. Il y a une mise en relation entre une offre et une demande, une gestion des flux, une organisation du travail et une recherche constante d’optimisation des délais.
Dans ce contexte, la notion de point de deal perd de sa centralité. Elle ne disparaît pas totalement, mais elle est complétée, voire remplacée, par une logique de service mobile. Le produit se déplace vers le client. Cette transformation modifie la visibilité du phénomène. Le trafic devient moins concentré, moins identifiable dans des lieux précis, mais potentiellement plus étendu.
Les différentes affaires documentées en Europe montrent également que ce modèle peut générer des revenus importants sur des périodes relativement courtes. La rentabilité repose sur la rapidité, la fréquence des livraisons et la fidélisation de la clientèle. Plus le service est fluide et rapide, plus il est utilisé. Cette logique rejoint directement celle de l’économie à la demande, où l’efficacité logistique devient un facteur déterminant.
Au fond, ce qui caractérise cette évolution, ce n’est pas une transformation du produit, mais une transformation du mode de distribution. Le trafic adopte les standards du commerce moderne : accessibilité, rapidité, discrétion. Il s’inscrit dans une économie où la demande doit être satisfaite immédiatement, avec le moins de friction possible.
Ce glissement progressif ne repose pas sur une rupture technologique majeure, mais sur une imitation méthodique. Les outils existent déjà, les usages sont installés, les attentes sont connues. Il ne reste plus qu’à les adapter. C’est précisément ce qui semble être en train de se produire.
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