Pendant des années, le marché mondial de la livraison de repas a ressemblé à une guerre permanente. Des plateformes brûlant des milliards pour conquérir des parts de marché, des bonus distribués massivement, des acquisitions locales, des campagnes publicitaires agressives et une concurrence féroce dans presque chaque grande ville du monde. Mais un changement profond semble désormais s’opérer : celui de la concentration industrielle. Et le signal le plus spectaculaire vient peut-être de tomber.
Uber tente aujourd’hui de prendre le contrôle du géant allemand Delivery Hero, dans une opération potentiellement évaluée à plus de 10 milliards d’euros. Si elle aboutit, cette acquisition pourrait transformer durablement l’industrie mondiale de la livraison de repas et faire émerger un acteur d’une puissance inédite.

Un rachat qui n’est plus une simple rumeur
Pendant plusieurs jours, l’information circulait dans la presse économique mondiale sous forme de spéculation. Mais le 23 mai, Delivery Hero a officiellement confirmé avoir reçu une approche d’Uber en vue d’une potentielle offre publique de rachat. Autrement dit : il ne s’agit plus d’un bruit de marché ou d’une hypothèse journalistique, mais d’un processus reconnu par l’entreprise elle-même dans une communication réglementaire.
Selon plusieurs sources financières, Uber aurait proposé environ 33 euros par action, ce qui valoriserait Delivery Hero autour de 10 milliards d’euros. Problème : plusieurs investisseurs jugeraient ce prix insuffisant et réclameraient davantage — parfois plus de 40 euros par action. Uber étudierait désormais une offre revalorisée.
Le marché, lui, semble croire au scénario du rachat : l’action Delivery Hero a bondi à des niveaux qu’elle n’avait plus atteints depuis environ dix-huit mois après les révélations sur l’intérêt d’Uber.
Delivery Hero, un nom peu connu… mais un géant mondial
Le paradoxe est frappant : beaucoup de consommateurs européens connaissent Uber Eats ou Deliveroo, mais ignorent parfois ce qu’est réellement Delivery Hero.
Pourtant, le groupe allemand est l’un des plus grands acteurs mondiaux du secteur. Basé à Berlin, il contrôle ou exploite un vaste portefeuille de marques et d’activités logistiques dans de nombreuses régions du monde, notamment au Moyen-Orient, en Asie, en Europe du Sud, en Amérique latine et dans certaines parties de l’Afrique. Dans plusieurs marchés, il possède des positions extrêmement fortes, parfois dominantes.
Autrement dit, Uber ne chercherait pas seulement à acheter une plateforme de livraison. Elle tenterait d’acquérir une infrastructure mondiale déjà installée, avec ses réseaux de restaurants, ses utilisateurs, ses chauffeurs-livreurs, ses technologies et ses positions commerciales.

Une opération préparée depuis plusieurs semaines
Ce qui frappe surtout les analystes, c’est que cette tentative de rachat ne semble pas improvisée.
Quelques jours avant l’explosion médiatique du dossier, Uber a discrètement renforcé sa participation dans Delivery Hero jusqu’à environ 19,5 % du capital, devenant son principal actionnaire. En y ajoutant certains instruments financiers, l’exposition économique d’Uber dépasserait même 25 %.
Ce genre de stratégie est classique dans les grandes opérations industrielles : on entre progressivement au capital, on observe l’entreprise de l’intérieur, on se rapproche des investisseurs clés, puis on lance éventuellement une offre totale lorsque les conditions paraissent favorables.
Autrement dit, cette histoire ressemble davantage à une offensive stratégique soigneusement préparée qu’à un coup de tête.
Pourquoi Uber ferait cela maintenant ?
La réponse tient probablement en un mot : consolidation.
Après les années de croissance explosive de la livraison à domicile, les investisseurs réclament désormais quelque chose de plus simple : des profits stables.
Le temps où les plateformes acceptaient des pertes massives pour gagner des parts de marché semble progressivement laisser place à une logique plus mature : rationalisation, économies d’échelle, réduction de la concurrence directe et optimisation logistique.
Dans ce contexte, acheter un concurrent mondial peut être plus rentable que continuer à lui faire la guerre pendant dix ans.
Pour Uber, Delivery Hero représente aussi un moyen d’accélérer sa présence dans des régions où l’entreprise est moins dominante, notamment certaines zones d’Asie ou du Moyen-Orient. Cela lui permettrait également de mieux rivaliser avec d’autres géants comme DoorDash, qui observerait lui aussi le dossier avec intérêt.
Un empire mondial de la livraison ?
Si le rachat se concrétise, Uber pourrait se retrouver à la tête d’un ensemble gigantesque reliant :
- transport de personnes ;
- livraison de repas ;
- livraison de courses ;
- logistique du dernier kilomètre ;
- services urbains du quotidien.
L’idée deviendrait alors celle d’une véritable « super-plateforme » urbaine capable d’occuper une place centrale dans la vie quotidienne : commander un repas, réserver un taxi, envoyer un colis ou recevoir des courses alimentaires via un même écosystème numérique.
Mais il faut rester prudent : nous n’en sommes pas encore là.

Rien n’est joué
À ce stade, Uber n’a pas encore acheté Delivery Hero.
Nous sommes dans une phase de négociations, de discussions avec les actionnaires et de spéculations financières. Le prix reste contesté, certains investisseurs estimant que la société vaut beaucoup plus. En parallèle, des concurrents comme DoorDash surveilleraient également le dossier.
Même si un accord est trouvé, l’opération pourrait ensuite faire l’objet d’examens réglementaires dans plusieurs régions du monde en raison du poids potentiel de l’ensemble fusionné sur certains marchés.
Une chose paraît cependant de plus en plus claire : le secteur de la livraison entre dans une nouvelle phase. Après la guerre des plateformes, l’époque des géants pourrait commencer.