P2P terminé le 8 juin 2026: Deliveroo rassure, Uber se tait… mais les livreurs vont payer la facture

Depuis la fin du régime P2P pour les livreurs Uber Eats et Deliveroo le 8 juin 2026, une scène étrange se joue sur le terrain. Officiellement, le système qui permettait à des coursiers de livrer sous le régime de l’économie collaborative ne devait plus servir de base aux plateformes de livraison. Dans les faits, des livreurs continuent pourtant à rouler comme avant.

Plus troublant encore : selon plusieurs témoignages de terrain, certains livreurs auraient contacté Deliveroo pour savoir s’ils pouvaient continuer sous le régime P2P. La réponse rapportée serait simple : “il n’y a pas de problème”. Chez Uber Eats, en revanche, le silence domine. Pas de grande clarification publique, pas de bascule massive visible, pas de message clair pour expliquer ce qui attend les coursiers qui continuent à travailler comme si rien n’avait changé.

Mais c’est précisément là que se trouve le piège.

Car ce que l’application permet techniquement n’est pas forcément ce que le fisc, l’ONSS, l’ONEM ou le CPAS accepteront demain. Un livreur peut parfaitement continuer à se connecter, recevoir des commandes, encaisser ses paiements et croire que tout est normal. Jusqu’au jour où l’administration estimera que ces revenus ne relèvent plus du petit complément occasionnel, mais d’un véritable revenu professionnel.

Le vieux confort du P2P : peu d’impôt, pas de cotisations sociales

Pendant des années, le régime P2P a été présenté comme une solution simple : arrondir ses fins de mois, faire quelques livraisons, rester sous un plafond annuel, payer très peu d’impôt et ne pas entrer dans la mécanique lourde de l’indépendant ou du salarié.

Dans la pratique, c’était un régime extrêmement avantageux. Les revenus étaient traités comme des revenus d’économie collaborative, avec une taxation légère. Pas de cotisations sociales d’indépendant. Pas de fiche de paie. Pas de contrat de travail. Pas de Dimona. Pas de DmfA. Pas de vraie traçabilité sociale comparable à celle d’un emploi salarié classique.

Pour les plateformes, c’était idéal : une main-d’œuvre disponible, flexible, peu coûteuse, sans la charge du salariat et corvéable à souhait. Pour beaucoup de livreurs, c’était aussi tentant : l’argent tombait rapidement, avec peu de formalités et très peu de prélèvements visibles.

Mais ce système reposait sur une fiction de plus en plus difficile à soutenir : celle selon laquelle livrer des repas pour Uber Eats ou Deliveroo serait une simple activité occasionnelle entre particuliers, alors que tout se déroule via une plateforme commerciale, avec algorithme, tarification imposée, géolocalisation, notation, priorisation et organisation du travail.

Le vrai danger : perdre le P2P sans gagner le salariat

La grande erreur serait de croire que la fin du P2P transforme automatiquement tous les livreurs concernés en salariés protégés.

Ce n’est pas ce qui risque de se passer pour la majorité de ceux qui continueront seuls, sans contestation, sans avocat, sans syndicat et sans action administrative ou judiciaire.

Le scénario le plus probable est beaucoup plus brutal : le livreur perd l’avantage fiscal du P2P, mais ne gagne pas automatiquement les droits du salarié.

Autrement dit, il pourrait être traité fiscalement comme quelqu’un qui exerce une vraie activité professionnelle, sans pour autant recevoir les garanties concrètes d’un travailleur salarié : salaire minimum garanti, congés payés, protection contre le licenciement, pécules, indemnités, cotisations patronales, assurance complète, droits sociaux clairement constitués.

C’est le pire entre-deux : taxé comme un travailleur, mais encore traité comme un simple prestataire isolé.

L’IPP régulier : la facture va faire très mal

L’administration va considérer que les revenus ne sont plus valablement du P2P, ils seront requalifiés en revenus professionnels. Dans ce cas, on ne parle plus d’une petite taxation favorable. On parle de l’impôt ordinaire des personnes physiques.

Et là, le changement d’échelle est énorme.

Le livreur qui pensait toucher un complément quasiment net va se retrouver avec des revenus soumis à la fiscalité normale du travail. Selon sa situation globale, ses autres revenus, sa composition de ménage et les montants gagnés, la facture peut devenir sérieuse.

Il ne s’agit plus de payer une petite retenue symbolique. Il s’agit d’intégrer les revenus dans le régime ordinaire, avec toutes les conséquences : impôt plus élevé, régularisation possible, questions sur les cotisations sociales, et éventuellement explications à fournir si l’activité a été présentée comme occasionnelle alors qu’elle était régulière.

Le message “tu peux continuer, pas de problème” ne protégera pas le livreur si le fisc dit demain : “ce n’était pas du P2P valable, c’était un revenu professionnel”.

Chômage, CPAS : là, les ennuis commencent vraiment

Pour les livreurs qui travaillent tout en touchant le chômage ou le CPAS, la situation devient encore plus explosive.

Avant, beaucoup raisonnaient ainsi : tant que je reste sous le plafond de l’économie collaborative, tant que je ne suis pas indépendant à l’INASTI, tant qu’il n’y a pas de fiche de paie classique, l’information ne remontera pas vraiment. C’était interdit de ne pas déclarer une activité, mais dans les faits, le système P2P donnait à certains une quasi invisibilité.

Cette pseudo invisibilité n’existe plus.

Si les prestations sont demain considérées comme du travail professionnel, ou pire comme du travail salarié relevant de l’ONSS, on change complètement de monde. On ne parle plus seulement d’une petite fiche fiscale annuelle. On parle d’un circuit social structuré : employeur, rémunérations, périodes de travail, données transmissibles dans le réseau de sécurité sociale.

Et quand ces données circulent, elles peuvent intéresser l’ONEM, les CPAS, les mutualités et d’autres institutions.

Pour un chômeur, le problème est immédiat : une activité rémunérée doit être déclarée. Les jours travaillés peuvent ne pas être indemnisables. Si l’activité n’a pas été déclarée, l’ONEM peut réclamer le remboursement d’allocations indûment perçues et appliquer des sanctions.

Pour une personne aidée par le CPAS, même logique : les ressources doivent être déclarées. Si le CPAS découvre que des revenus de livraison n’ont pas été signalés, il peut revoir le dossier, récupérer des montants et suspendre partiellement ou totalement le revenu d’intégration dans certains cas.

Le livreur qui croyait gagner quelques centaines d’euros discrètement peut donc se retrouver avec trois problèmes à la fois : le fisc, l’organisme social et la plateforme.

Deliveroo rassure, mais qui portera le risque ?

C’est ici que la situation devient franchement choquante.

Selon nos sources, des livreurs ont demandé à Deliveroo s’ils pouvaient continuer et la réponse qui leur a été donnée a été “Oui, pas de problème”. Que comprend le livreur moyen ? Il comprend que son activité est autorisée. Il comprend que la plateforme sait ce qu’elle fait. Il comprend qu’il peut continuer comme avant.

Mais en réalité, cette réponse ne vaut pas garantie juridique. Elle ne vaut rien.

Deliveroo peut très bien laisser l’application fonctionner, continuer à payer, maintenir une FAQ ou un support ambigu, puis expliquer plus tard que chaque livreur reste responsable de sa propre situation fiscale et sociale. La plateforme aura encaissé le travail. Le livreur, lui, devra peut-être expliquer sa déclaration fiscale, ses revenus, son chômage, son CPAS ou son absence de statut clair.

C’est le mécanisme classique : la plateforme organise le système, mais le risque est renvoyé vers l’individu.

Uber Eats, de son côté, semble plus silencieux. Ce silence n’est pas forcément plus rassurant. Il peut signifier une attente, une stratégie de temporisation, ou simplement le choix de ne pas clarifier publiquement une situation juridiquement dangereuse.

Dans les deux cas, le résultat pour les livreurs est le même : ils continuent à travailler dans le brouillard.

Le piège psychologique : “l’application marche, donc c’est légal”

Beaucoup de livreurs font une confusion dangereuse : si mon compte fonctionne, c’est que je peux travailler.

C’est faux.

Une application qui fonctionne n’est pas une validation fiscale. Un support client qui rassure n’est pas une décision de l’ONSS. Une FAQ de plateforme n’est pas une protection contre l’ONEM. Un paiement reçu n’est pas une garantie que le CPAS ne demandera jamais d’explication.

Le fait que Deliveroo ou Uber laisse un compte actif ne signifie pas que le livreur est couvert. Cela signifie seulement que la plateforme accepte encore de lui transmettre des courses.

La légalité réelle se jouera ailleurs : dans la déclaration fiscale, dans les contrôles sociaux, dans les échanges de données administratives, et éventuellement devant le tribunal du travail.

Ce qui va se passer concrètement

À court terme, beaucoup de livreurs vont probablement continuer comme avant. Certains parce qu’ils ne sont pas informés. D’autres parce qu’ils ont besoin d’argent immédiatement. D’autres encore parce que la plateforme leur aura laissé entendre que rien ne change vraiment.

À moyen terme, les premiers problèmes apparaîtront au moment fiscal. Les revenus devront être déclarés. L’administration estimera que le P2P ne s’applique plus et que l’activité est devenue professionnelle, le livreur sera imposé beaucoup plus lourdement.

Ensuite viendra la question sociale. Si les prestations sont considérées comme professionnelles, il faudra déterminer si le livreur devait être indépendant, salarié, ou s’il relevait d’un autre régime. Dans tous les cas, cela va déclencher des régularisations.

Enfin, pour ceux qui touchent le chômage ou le CPAS, le risque est encore plus fort. Des revenus non déclarés ou mal qualifiés vont entraîner récupération d’allocations, sanctions administratives, suspension d’aide, voire accusations de fraude sociale si l’administration estime que l’omission était volontaire.

Le pire scénario : payer comme un professionnel, sans être protégé comme un salarié

C’est le scénario le plus inquiétant.

Le livreur continue en croyant être P2P. La plateforme continue à l’utiliser. Le fisc considère ensuite que ce n’était plus du P2P. L’ONEM ou le CPAS découvre des revenus. L’administration demande des explications. Et le livreur se retrouve seul face aux conséquences.

Pendant ce temps, la plateforme pourra dire qu’elle n’est pas le conseiller fiscal du livreur, que chacun doit vérifier sa situation personnelle, et que l’accès à l’application ne dispense pas de respecter la loi.

Voilà le piège : les plateformes gardent la force économique du système, mais les livreurs portent le risque administratif.

Ce que les livreurs devraient faire maintenant

Tout livreur qui continue sous un ancien régime P2P devrait immédiatement demander une réponse écrite à la plateforme : sous quel statut exact travaille-t-il ? Comment les revenus seront-ils déclarés ? Quelle fiche fiscale sera transmise ? La plateforme considère-t-elle encore qu’il s’agit d’économie collaborative ? Sur quelle base légale ?

Il devrait aussi conserver toutes les preuves : messages du support, captures d’écran, FAQ, paiements, factures, relevés, conditions générales, dates de connexion, montants perçus.

Et surtout, s’il touche le chômage ou le CPAS, il devrait arrêter immédiatement. Car le risque n’est plus seulement fiscal. Il va devenir social, administratif et financier.

Conclusion : ceux qui continuent “comme avant” seront les premiers sacrifiés

La fin du P2P ne signifie pas forcément que les applications s’arrêtent. Elle signifie que l’ancien écran de fumée fiscal et social commence à tomber.

Deliveroo peut rassurer. Uber peut se taire. Les applications peuvent continuer à fonctionner. Mais cela ne change pas le fond : si le régime P2P n’est plus accepté pour ces livraisons, le livreur qui continue va devoir payer l’impôt normal, répondre aux administrations sociales et justifier des revenus qui n’étaient peut-être pas déclarés correctement.

Pour les livreurs qui ne touchent aucune allocation, ce sera déjà une mauvaise surprise fiscale.

Pour ceux qui sont au chômage ou au CPAS, cela va devenir une catastrophe.

Le plus dangereux, aujourd’hui, n’est donc pas que les plateformes bloquent les comptes. Le plus dangereux, c’est qu’elles les laissent fonctionner.

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