Canicule : Takeaway paie ses livreurs à rester chez eux, les indépendants doivent-ils risquer le K.O. thermique et la mort pour être payés ?

Lorsque la température dépasse 35 degrés, livrer à vélo peut devenir dangereux. Takeaway.com a choisi de suspendre temporairement ses propres livraisons et de maintenir la rémunération de ses coursiers salariés. Pour les livreurs d’Uber Eats et de Deliveroo, considérés comme indépendants par les plateformes, la situation est beaucoup moins claire.

À Bruxelles, lorsqu’une vague de chaleur s’installe, les commandes ne disparaissent pas. Bien au contraire : les clients préfèrent souvent rester chez eux et faire livrer leurs repas.

Pour les coursiers, cela signifie rouler pendant plusieurs heures sous un soleil écrasant, attendre devant des restaurants parfois dépourvus d’ombre, porter un sac thermique et multiplier les efforts physiques dans une circulation urbaine déjà éprouvante.

La chaleur ne constitue donc pas seulement un inconfort. Elle augmente les risques de déshydratation, de malaise, de perte de concentration et, par conséquent, d’accident de la circulation.

Face à ce risque, toutes les plateformes n’adoptent pas nécessairement la même attitude.

Takeaway suspend ses propres livraisons

Le 24 juin 2026, le média RetailDetail rapportait que Takeaway.com avait décidé de suspendre temporairement les livraisons effectuées par ses propres coursiers en Belgique en raison de la canicule.

Cette mesure concernait uniquement les livreurs directement employés par Takeaway, reconnaissables à leur tenue orange. Les restaurants disposant de leurs propres livreurs pouvaient continuer à proposer leur service de livraison.

La directrice de Takeaway.com Belux, Siska De Lombaerde, expliquait qu’avec des températures de 35 degrés ou plus, l’entreprise ne pouvait plus garantir des conditions de travail suffisamment sûres. Elle précisait surtout que les coursiers concernés continueraient à être rémunérés pendant les journées de suspension.

Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’une première.

Le 1er juillet 2025, Takeaway avait déjà officiellement interrompu ses livraisons dans plusieurs régions belges, notamment en Flandre orientale et occidentale, ainsi qu’à Mons et à Liège. Dans les villes où le service était maintenu, la société affirmait avoir accordé des pauses supplémentaires et distribué des rafraîchissements.

L’entreprise justifiait alors explicitement sa décision par son statut d’employeur :

« Tous nos livreurs sont sous contrat salarié. Nous avons la responsabilité de garantir qu’ils puissent circuler en toute sécurité. »

Takeaway déclarait à cette époque employer environ 2 000 coursiers à vélo en Belgique.

En Belgique, la température ne se mesure pas simplement avec un thermomètre

La législation belge ne prévoit pas un arrêt automatique du travail dès que la température extérieure atteint 30, 35 ou 40 degrés.

Les règles reposent sur l’indice WBGT, qui tient compte non seulement de la température de l’air, mais également de l’humidité, du rayonnement thermique et des mouvements d’air.

Cet indice est généralement inférieur de cinq à dix degrés à la température indiquée par un thermomètre ordinaire. Il ne faut donc pas confondre, par exemple, une température extérieure de 35 °C avec un indice WBGT de 35.

Les seuils d’action dépendent également de l’intensité physique du travail :

  • 29 WBGT pour un travail léger ;
  • 26 pour un travail moyennement lourd ;
  • 22 pour un travail lourd ;
  • 18 pour un travail très lourd.

La classification précise d’une activité doit être déterminée dans le cadre de l’analyse des risques, notamment avec l’intervention du médecin du travail.

Lorsque les seuils sont dépassés, l’employeur doit prendre des mesures : protéger les travailleurs du rayonnement solaire direct, fournir gratuitement des boissons rafraîchissantes et, lorsque la situation persiste, organiser des périodes de repos.

Dans certaines conditions, l’alternance peut aller jusqu’à quinze ou trente minutes de repos par heure de travail.

Le statut du livreur change tout

C’est ici que la différence entre Takeaway, Uber Eats et Deliveroo devient essentielle.

Chez Takeaway, les coursiers directement engagés sont salariés. L’entreprise reconnaît donc son rôle d’employeur et la responsabilité qui en découle en matière de sécurité et de conditions de travail.

Lorsqu’elle décide que les livraisons ne peuvent plus être effectuées sans danger, elle peut arrêter le service, maintenir la rémunération des salariés concernés et assumer elle-même le coût de la suspension.

Chez Uber Eats et Deliveroo, les coursiers sont présentés comme des travailleurs indépendants. En pratique, c’est donc généralement le livreur qui décide s’il continue ou non à travailler.

Sur le papier, il est libre de se déconnecter.

Mais cette liberté est relative lorsqu’il dépend des plateformes pour payer son loyer, ses cotisations sociales, son véhicule et ses dépenses quotidiennes. S’arrêter pendant les heures les plus chaudes signifie alors perdre immédiatement son revenu.

Le travailleur salarié peut bénéficier de mesures collectives décidées et financées par son employeur. Le livreur indépendant doit, lui, arbitrer individuellement entre sa santé et ses recettes.

Aucune annonce équivalente retrouvée en Belgique

À ce jour, La Gazette du Livreur n’a pas retrouvé d’annonce publique d’Uber Eats ou de Deliveroo confirmant une suspension générale de leurs activités en Belgique pendant les épisodes de forte chaleur de juin et juillet 2026.

Cela ne signifie pas nécessairement qu’aucune mesure interne n’a été prise. Des notifications, des conseils d’hydratation ou des adaptations locales ont pu être communiqués directement aux coursiers.

Mais en l’absence d’une annonce publique précise, plusieurs questions restent sans réponse :

À partir de quelle température les plateformes considèrent-elles qu’il devient dangereux de livrer en Belgique ?

Les distances de livraison sont-elles réduites pendant les vagues de chaleur ?

Les coursiers reçoivent-ils la liste des points d’eau et des lieux où ils peuvent se reposer ?

Les plateformes suspendent-elles certaines zones ou certaines heures lorsque le risque devient trop important ?

Et surtout, une compensation est-elle prévue lorsque les livreurs doivent interrompre leur activité pour protéger leur santé ?

En France, Uber Eats et Deliveroo savent pourtant suspendre les livraisons

Le 8 juillet 2026, Uber Eats et Deliveroo ont annoncé qu’elles suspendraient leurs livraisons entre 14 heures et 18 heures dans les départements français placés en vigilance rouge canicule.

Cette décision faisait suite à une intervention du ministre français du Travail, qui avait demandé aux plateformes de prendre des mesures concrètes.

Uber Eats a notamment évoqué des notifications en cas d’alerte, un accès facilité à l’eau dans certains restaurants partenaires et des messages de prévention. Deliveroo a indiqué avoir réduit certains périmètres de livraison et établi une cartographie des points d’eau gratuits.

Cet exemple démontre que les plateformes disposent techniquement des outils nécessaires pour intervenir : elles peuvent bloquer temporairement les commandes, fermer une zone, réduire les distances et avertir instantanément les livreurs.

La véritable question n’est donc pas de savoir si une intervention est possible.

Elle est de savoir à partir de quel moment les plateformes estiment qu’elle devient nécessaire en Belgique.

Celui qui prend la décision supporte-t-il aussi le coût ?

Suspendre les livraisons protège les coursiers, mais entraîne également une perte de revenus.

Takeaway affirme avoir maintenu la rémunération de ses salariés pendant la suspension de juin 2026. Pour les coursiers indépendants, aucune protection comparable n’est automatiquement garantie.

Uber Eats déclarait d’ailleurs en France avoir choisi une suspension limitée aux heures les plus chaudes afin de trouver un équilibre entre la sécurité et l’impact sur les revenus des livreurs. Aucune indemnisation générale n’avait alors été annoncée.

Cette déclaration résume parfaitement le problème du modèle des plateformes : le chiffre d’affaires cesse d’être généré pour tout le monde, mais la perte de revenu est principalement supportée par le coursier.

La plateforme conserve le pouvoir technique d’ouvrir ou de fermer le marché. Le livreur, lui, ne reçoit de l’argent que lorsqu’il accepte et termine une commande.

Deux modèles, deux niveaux de protection

La canicule rend particulièrement visible la différence entre le salariat et le travail indépendant organisé par une plateforme.

Chez Takeaway, l’entreprise déclare :

« Nous sommes l’employeur, nous ne pouvons plus garantir la sécurité, nous interrompons le travail et les salariés seront payés. »

Chez les plateformes travaillant avec des indépendants, le message risque de devenir :

« Vous êtes libre de vous déconnecter si vous estimez qu’il fait trop chaud, mais vous ne serez pas payé. »

La flexibilité existe donc bien. Mais le risque économique, comme le risque physique, repose principalement sur le livreur.

À l’avenir, les vagues de chaleur risquent de devenir plus fréquentes et plus intenses. Uber Eats et Deliveroo devraient donc publier un protocole clair pour la Belgique précisant les seuils utilisés, les mesures prises, les conditions de suspension et l’éventuelle indemnisation des coursiers.

Car demander à un livreur de choisir seul entre son revenu et sa santé ne constitue pas une véritable politique de prévention.

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