Depuis plusieurs semaines, un phénomène massif frappe les livreurs Uber Eats à Bruxelles : une chute vertigineuse du chiffre d’affaires.
Là où, il y a peu encore, un livreur pouvait espérer gagner entre 150 et 200 euros par jour, la réalité actuelle est toute autre. Aujourd’hui, même un livreur rapide, expérimenté et motorisé peine à dépasser les 60 euros sur une journée complète. À ce niveau, il ne s’agit plus d’une baisse temporaire, d’un manque de chance ou d’une mauvaise journée par-ci par-là. C’est quotidien et il devient tout simplement impossible d’en vivre.
Derrière cette situation, plusieurs causes profondes se dessinent, et elles ne doivent rien au hasard.
Une ouverture totale… devenue incontrôlable
La première explication tient au fonctionnement même du « système Uber« . En quelques minutes, via l’application, il est possible de s’inscrire sans réelle barrière à l’entrée, notamment via le modèle P2P — cette fameuse “économie collaborative” mise en avant par la plateforme.
Sur le papier, le modèle semble simple et efficace. Dans la réalité, il a ouvert la porte à un phénomène bien plus vaste : la création massive de comptes, dont une partie importante est frauduleuse.
Ces comptes sont revendus, loués, ou utilisés par des tiers qui travaillent en dehors de tout cadre légal. Résultat : une armée de livreurs, dont une grande partie échappe totalement aux règles fiscales et sociales. Voir plus de détails ici.
Selon les estimations les plus récentes (Mars 2026), la Belgique compterait environ 23 000 livreurs Uber Eats, dont 80 à 90 % seraient concentrés à Bruxelles. Même en restant prudent, le constat est clair : le marché est saturé. Voir le détail ici.

Trop de livreurs… tue le livreur
À première vue, cette surabondance de mains d’œuvres pourrait sembler avantageuse pour Uber. Plus il y a de livreurs, plus les délais de livraison sont courts, plus le client est satisfait et plus la productivité augmente.
Cependant, ce petit jeu marque assez vite ses limites.
D’abord, si ça n’est plus rentable pour les livreurs (déclarés ou non), ces derniers, tout en gardant leur compte, vont mécaniquement arrêter de se connecter pour se tourner vers des activités plus rémunératrices.
De plus et sans langue de bois, Uber compte principalement sur les masses laborieuses de personnes sans possibilité de travailler légalement sur le territoire pour remplir leurs effectifs avec des comptes frauduleux (c’est une triste réalité et un secret de polichinelle). Uber en est conscient et en profite largement, les livreurs le savent et les autorités (notamment policières) le savent aussi. En effet, à l’occasion de cette enquête, un officier supérieur de la zone de police « Marlow » nous a confirmé que les services concernés étaient parfaitement renseigné sur cette situation qu’ils prennent très au sérieux.
Néanmoins, ce nombre de livreurs potentiels, sur Bruxelles, même s’il est grand, n’est pas extensible à l’infini. Nous n’allons pas ici nous lancer dans des calculs et des statistiques interminables, spéculatives et fumantes pour démontrer ce fait, mais cette « ressource » n’est pas infinie.
Ainsi, sur un plan strictement économique, ces deux points évoqué plus haut vont faire baisser mécaniquement le nombre de livreurs disponibles.

L’État pourrait finir par réagir… pour de mauvaises raisons
Sur le plan légal, la situation est tout aussi fragile.
Le recours massif au modèle P2P a déjà été pointé du doigt à de nombreuses reprises par les tribunaux, l’inspection sociale et l’auditorat du travail. Ainsi, les décisions de justice systématiquement défavorables à Uber s’accumulent. Voir plus de détail ici.
Mais au-delà des questions juridiques, un autre facteur pourrait accélérer les choses : l’argent.
Un travailleur en P2P est imposé à environ 10 %, prélevés directement à la source. Un indépendant classique, lui, peut être imposé jusqu’à près de 50 % une fois l’ensemble des charges prises en compte.
La différence est colossale.
Dans le contexte actuel de déficit budgétaire quasi insoluble, il est difficile d’imaginer que l’État belge laisse durablement filer de telles recettes fiscales potentielles. Et lorsque les finances publiques sont en jeu, le couperet tombe généralement très vite.
Des signaux faibles… mais bien réels
Depuis peu, plusieurs éléments concrets laissent penser qu’un changement est en cours.
D’abord, les nouvelles inscriptions semblent désormais bloquées de manière détournée. De fait, lorsqu’un candidat tente de poser sa candidature, il est dirigé obligatoirement vers une étape où il doit spécifier le modèle de sa voiture via un menu déroulant sans possibilité de choisir un vélo ou un scooter comme moyen de transport. C’est à notre sens une manière discrète de filtrer les entrées, sans l’annoncer officiellement.
Pourquoi utiliser un moyen aussi alambiqué ? Pour ne pas affoler les investisseurs ou peut-être les marchés. On peut interpréter ceci de diverses manières, mais nous ne nous lancerons pas dans de telles spéculations ici. Le fait est là : il est devenu très compliqué pour un nouveau candidat de s’inscrire.
Ensuite, les suspensions de comptes se multiplient. Ces dernières semaines, des centaines de comptes ont été désactivés. Pour preuves, les permanences de la Maison des Livreurs sont littéralement prise d’assaut chaque semaine par des dizaines de livreurs qui viennent demander de l’aide car leur compte a été désactivé. Le personnel de la Maison des livreurs fait, comme toujours, le maximum pour trouver une solution sur chaque cas, mais ça devient de plus en plus compliqué. Si certaines suspensions sont liées à des fraudes évidentes, d’autres reposent sur des motifs plus flous, comme l’utilisation d’un “moyen de transport non conforme”. Une notion dont les contours restent vagues, voire incompréhensibles, mais dont les conséquences sont immédiates : la désactivation définitive du compte.
Enfin, les procédures judiciaires se poursuivent, avec une tendance lourde : des décisions de plus en plus automatiquement défavorables à la plateforme.

Vers un changement de paradigme ?
Face à cette accumulation de signaux, trois hypothèses émergent.
La première : Uber commence à réaliser que la saturation du marché nuit à son propre fonctionnement, et tente discrètement de réguler le nombre de livreurs.
La seconde : des pressions, plus ou moins explicites, émanant des autorités belges pousseraient la plateforme à se mettre en conformité avec la réglementation en vigueur. Cela impliquerait, à terme, soit une salarisation des livreurs, soit un recours strict à des indépendants en règle.
Une troisième hypothèse, plus radicale, ne peut être totalement exclue : celle d’un retrait partiel ou total du marché belge, sur décision stratégique venue du siège de Uber Technologies.
Une certitude : quelque chose est en train de se passer
À ce stade, il serait hasardeux d’affirmer avec certitude la direction que prendra le modèle.
Mais une chose est sûre : les revenus s’effondrent, les règles semblent évoluer, et les signaux s’accumulent.
Pour les livreurs bruxellois, une page est peut-être en train de se tourner.
Et cette fois, il ne s’agit pas d’une simple variable d’ajustement.
Pièce rapportée
À la rédaction, les plus anciens d’entre nous ont déjà traversé des périodes similaires à celle-ci et selon eux, c’est toujours l’aube d’une nouvelle ère qui débute. Parfois pour le meilleur, mais presque toujours pour le pire. En tout cas une chose est sûre : certains vont rester sur le carreau, alors, préparez-vous !