Après avoir défendu le salariat, Takeaway propose désormais aux livreurs belges de travailler comme indépendants, avec une rémunération par livraison. L’UBT-FGTB dénonce un recul social. Pour les coursiers, ce changement pose des questions concrètes sur les revenus, les cotisations et les protections, à deux mois de l’échéance de transposition de la directive européenne sur le travail de plateforme.
Un changement de cap assumé dans le recrutement
Le contraste est net. Sur une page officielle mise à jour le 14 avril 2026, Takeaway mettait encore en avant de « véritables contrats de travail », plutôt que le recours à des indépendants. L’entreprise présentait des contrats intérimaires ou directs, à durée déterminée ou indéterminée, selon les possibilités.
Sa nouvelle page belge de recrutement propose une autre formule : devenir livreur indépendant, être payé par livraison et choisir les courses acceptées. La possibilité de travailler pour d’autres entreprises y figure explicitement.
Cette ouverture est vérifiable. Elle ne suffit toutefois pas à établir le sort de tous les salariés actuels. Selon l’UBT-FGTB, les livreurs employés par des agences d’intérim devront passer sous statut indépendant. Le syndicat indique que l’avenir des salariés permanents reste flou. Il faut donc distinguer les conditions publiées pour le nouveau recrutement et les conséquences annoncées par le syndicat pour les équipes en place.
Des bonus visibles, un revenu à calculer
Takeaway annonce la liberté d’accepter ou de refuser une livraison, de choisir ses créneaux et ses tournées, et de collaborer avec d’autres entreprises. Le livreur doit disposer de son propre vélo, vélo électrique ou autre véhicule, ainsi que d’un smartphone.
Les conditions comprennent notamment un âge minimum de 18 ans, les justificatifs d’identité et de droit au travail, ainsi qu’un numéro de TVA intracommunautaire. Selon le véhicule, permis, immatriculation et assurance peuvent également être nécessaires. Le matériel aux couleurs de Takeaway est facultatif, sous réserve des exigences de sécurité.
La campagne met en avant un bonus de 200 euros après 20 livraisons, ainsi qu’un supplément de 1,50 euro par livraison, annoncés jusqu’au 31 décembre 2026. Cette date limite explicitement les bonus. Elle ne fixe pas clairement la fin du modèle indépendant.
En revanche, la page ne publie ni tarif de base ni fréquence de versement. Impossible, avec ces seules informations, de comparer sérieusement le revenu proposé à un salaire. Le calcul doit intégrer les temps d’attente, les déplacements sans commande, l’entretien du véhicule, les assurances et les prélèvements éventuellement dus. Un bonus de démarrage ne renseigne pas sur le revenu une fois la promotion terminée.

L’UBT-FGTB dénonce un recul social
Dans son communiqué du 2 octobre, l’UBT-FGTB présente ce virage comme l’aboutissement d’une concurrence sociale exercée par Uber Eats et Deliveroo. Le syndicat dénonce une perte de protection et un risque de faux travail indépendant. Il réclame une transposition rigoureuse de la directive européenne avant le 2 décembre.
Cette analyse est celle du syndicat. Elle souligne néanmoins un enjeu concret : passer du salariat à l’indépendance modifie la répartition des risques. Le revenu dépend davantage de l’activité effectivement réalisée, tandis que le livreur doit organiser sa couverture sociale et ses dépenses professionnelles.
Les protections ne sont pas identiques, notamment pour les congés payés, la maladie ou la perte d’activité. Pour un coursier déjà salarié, la comparaison doit donc porter sur l’ensemble des conditions de travail, et pas seulement sur le montant affiché pour une course.
Le mot « indépendant » ne tranche pas tout
En Belgique, le statut inscrit dans un contrat ne suffit pas à déterminer la nature réelle d’une relation de travail. La manière dont l’activité est organisée compte aussi.
La législation belge prévoit déjà une présomption de salariat pour certaines relations avec une plateforme numérique : elle intervient lorsque trois des huit critères légaux sont remplis, ou deux parmi les critères quatre à huit. Ces critères concernent notamment le contrôle, la rémunération et les restrictions à la liberté d’organiser le travail.
Cette présomption peut être renversée, au regard des critères généraux de qualification. Il faut examiner les faits : que se passe-t-il après un refus de commande ? Qui fixe les prix ? Existe-t-il des sanctions ou des contraintes de disponibilité ? Les libertés annoncées doivent être confrontées au fonctionnement réel.
Des décisions de la Commission administrative de règlement de la relation de travail, dont les dossiers 267 et 268, ont retenu une qualification salariée dans certaines relations de livraison. Ces documents anonymisés ne permettent pas d’attribuer ces dossiers à une plateforme non nommée.
Concernant Deliveroo, l’arrêt de la cour du travail de Bruxelles du 21 décembre 2023, évoqué dans un compte rendu officiel de la Chambre, a retenu le salariat pour les livreurs concernés et écarté le régime fiscal de l’économie collaborative pour la livraison de repas. Ce contentieux constitue un contexte important, pas une décision sur Takeaway.
Une dispense de cotisations à faire confirmer
Des livreurs travaillant exclusivement pour Uber Eats et Deliveroo ont demandé et obtenu une dispense de cotisations sociales avec l’aide de la Maison des Livreurs, selon la démarche déjà détaillée dans La Gazette. Pour eux, ajouter Takeaway mérite une vérification préalable : leur demande reposait sur une activité limitée à Uber Eats et Deliveroo, et les décisions ou positions invoquées ne couvrent pas automatiquement Takeaway.
Autre différence : dans la liste des plateformes agréées publiée par le SPF Finances au 21 juillet 2026, Deliveroo Belgium et Uber Eats Belgium figurent, mais Takeaway est absent.
L’agrément fiscal et la qualification de salarié ou d’indépendant sont deux questions distinctes. Cette liste ne règle donc pas, à elle seule, la question des cotisations. Elle interdit en revanche de supposer que les trois plateformes bénéficient du même cadre.
Ajouter une activité Takeaway pourrait fragiliser la situation existante ou entraîner son réexamen. Cela ne signifie pas que la dispense disparaîtrait automatiquement. La démarche utile consiste à demander, avant l’inscription, une confirmation écrite à sa caisse d’assurances sociales ou à l’INASTI, en décrivant précisément les activités envisagées.
Une clause du projet de contrat nous a par ailleurs été signalée : elle ferait relever les obligations envers l’INASTI du livreur, et non de Takeaway. Ce point doit être vérifié dans la version effectivement proposée et lu attentivement avant signature.

Le calendrier européen alimente les interrogations
La directive européenne 2024/2831 doit être transposée au plus tard le 2 décembre 2026. Elle prévoit une présomption légale réfragable de relation de travail lorsque des faits indiquent une direction et un contrôle. Il revient à la plateforme qui conteste cette présomption de la renverser.
La Belgique dispose déjà d’une présomption depuis la loi de 2022, comme le rappelle le SPF Emploi. D’autres dispositions européennes restent à transposer. Le suivi officiel arrêté au 30 septembre 2026 indique encore une transposition attendue en décembre.
Pour les relations déjà existantes, la présomption prévue par la directive concerne la période commençant le 2 décembre. Le texte n’impose cependant pas son application aux procédures fiscales, pénales ou de sécurité sociale : les États peuvent l’étendre à celles-ci. Il ne garantit donc pas, à lui seul, une dispense de cotisations.
Takeaway pourrait-il tester cette formule jusqu’à l’échéance européenne ? C’est une hypothèse. La proximité du calendrier promotionnel et la clause INASTI rapportée suscitent des interrogations, mais ne prouvent aucune intention de l’entreprise. Surtout, les bonus courent jusqu’au 31 décembre, au-delà du délai de transposition.
Avant de s’inscrire
- Demander les tarifs complets : base par livraison, suppléments, conditions des bonus et fréquence des paiements.
- Calculer les frais : véhicule, entretien, téléphone, assurances, attentes et trajets sans commande.
- Lire le contrat : obligations TVA et INASTI, responsabilité, assurances, suspension du compte et fin de collaboration.
- Faire confirmer toute dispense existante : obtenir une réponse écrite de la caisse d’assurances sociales ou de l’INASTI avant d’ajouter Takeaway.
- Si vous êtes salarié : demander par écrit ce qui est proposé pour votre contrat actuel et quelles protections accompagneraient le changement.